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La jeune africaine (1)

Alors qu’il pressait le pas pour rentrer chez lui, son regard fut attiré par cette bicyclette toujours cadenassée au poteau du panneau «Défense de stationner». Attiré une nouvelle fois, parce que cela faisait bien douze ou quinze jours, pratiquement deux semaines, qu’elle était là, avachie à cause de l’absence de sa roue avant. Il eut une rapide pensée pour se dire que les services de nettoiement municipaux devraient bien s’occuper d’enlever de telles épaves que personne ne viendra plus jamais récupérer. La neige avait cessé de tomber depuis le début de l’après-midi et une sorte de soupe grisâtre garnissait le trottoir. Il ne faisait pas chaud et la lumière du lampadaire voisin n’éclairait que faiblement ce bout de rue peu fréquentée. Ce n’est pas qu’il avait vraiment l’envie de s’arrêter, mais son regard fut intrigué par la petite sacoche de plastique noir qui pendait sous la selle. La position du vélo, agenouillé sur sa fourche avant, mettait en évidence cette sacoche habituellement destinée à y garder un petit nécessaire de réparation en cas de crevaison ; des rustines, un tube de colle pour pneus, un petit grattoir et deux démonte-pneus. La curiosité fut la plus forte. Après un rapide coup d’œil alentour, surtout destiné à se donner confiance, il se pencha et ouvrit la sacoche avec difficulté. Le plastique raidi par le froid n’était pas facile à manipuler et les pattes de fermeture ne se laissaient pas plier.

Comme s’il savait par avance que cette sacoche n’était pas vide, il ne fut pas surpris de trouver un chiffon blanc, roulé sur quelque chose de solide et dur, qu’il fourra rapidement dans la poche de son blouson. Toujours ce petit sentiment de culpabilité. Mais en fait que pouvait-on lui reprocher ? Voilà plus d’une semaine que ce vélo délabré était là et son propriétaire lui-même avait probablement abandonné l’idée de le reprendre ! Et si demain, les fameux services de nettoiement le prennent en charge, c’est peut-être eux qui auront l’idée d’ouvrir la sacoche. Ou bien alors, le vélo passera directement dans la benne à ferrailles et c’en sera fini de lui.
Il poursuivit sa route, les mains dans les poches, se hâtant dans les rues désertes, sa respiration rapide libérant à intervalles réguliers un léger panache de vapeur d’eau. Parvenu chez lui, il escalada ses trois étages et se retrouva dans son petit appartement. Il accrocha son blouson et se mit à l’aise. Le rituel de tous les jours précédents, depuis des mois et des mois, consistait à allumer la télévision et à l’écouter distraitement pendant qu’il préparait le repas. Il n’en fit rien. Il sortit de la poche du blouson le paquet récupéré dans la sacoche du vélo, le posa sur la table de la cuisine et déroula le chiffon blanc.

Le contenu libéré le laissa totalement interloqué. Plus ou moins, il s’attendait à trouver là soit les outils traditionnels du cycliste, soit des objets courants de la vie quotidienne, du genre trousseau de clefs, lampe de poche ou porte-monnaie. Certes, il y avait quelques dizaines de centimes d’euro qui s’échappèrent des plis du chiffon blanc, mais il y avait aussi une photo, un bracelet et une statuette.

La statuette était des plus curieuses. C’est pourquoi, il la prit dans les mains et s’attarda à l’examiner. Elle était en bronze. Ou plus exactement en métal présentant une couleur voisine de celle du bronze. Il avait à l’esprit des statues de bronze, soit des statues monumentales vues dans tel ou tel square d’une grande ville, soit des statuettes de plus petite taille rencontrées dans des expositions regroupant les artistes amateurs, peintres, sculpteurs, tailleurs sur bois, … Dans un cas comme dans l’autre, le bronze était un métal dense, lisse, patiné, parfois très brillant. Ce n’était pas le cas avec le métal de cette statuette. Bien que ferme et rigide, le métal semblait mousseux, comme si des bulles d’air minuscules étaient restées enfermées lors de son refroidissement. La multitude de ces bulles faisaient que la surface n’était pas lisse, mais rugueuse, irrégulière, un peu agressive au toucher. Il eut rapidement la certitude que cette statuette n’était pas faite d’un métal pur coulé dans un moule, mais d’un mélange de métaux mal amalgamés. Lourde et haute d’une douzaine de centimètres, large de six à sept centimètres, la statuette représentait un couple, un homme et une femme, assis cote à cote sur une sorte de banc. Les deux personnages étaient filiformes et leurs membres, en particulier les jambes, étaient exagérément allongés. Pour seul vêtement, chacun d’entre eux avait une sorte d’écharpe ou de mantelet couvrant tout juste les épaules. Aucune incertitude quant au sexe de chacun des personnages. L’homme présentait une barbe très épanouie et un sexe proéminent et la femme ne cachait pas ses seins fiers et oblongs. Dans sa main gauche, l’homme tenait ce qui pouvait être assimilé à un éventail végétal formé d’une simple et grande feuille dont on distinguait nettement les nervures. La femme, pour sa part, tenait dans la main droite, posé sur ses genoux, un pot. Etait-ce un pot à onguent ? Homme et femme étaient proches l’un de l’autre, le bras de l’homme enlaçant la femme et reposant sur son épaule. L’origine africaine de ce couple ne faisait aucun doute; la morphologie des visages avec des lèvres pulpeuses, des nez épatés, des cranes étirés rappelaient indubitablement les statuettes d’ébène qu’il avait souvent rencontrées dans les étals de foire.

Laissant de coté la statuette, il s’intéressa à ce qu’il pensait être un bracelet en raison de la forme circulaire. C’était un bel objet, d’une simplicité radicale. Sur une bande de cuir noir, pliée en double épaisseur de façon à être assez épaisse, étaient cousus huit coquillages blancs. Les coquillages ovales, de la taille d’une amande se touchaient tous par leurs extrémités. Leur face fermée et arrondie avait visiblement été rabotée de manière à être mieux en contact avec la bande de cuir et c’est leur face fendue et ouverte qui s’offrait au regard. A l’une des extrémités du bracelet, la bande de cuir se torsadait sur elle-même et s’achevait par un nœud, une petite boule. A l’autre extrémité, la torsade s’achevait par une boucle fermée. Il comprit rapidement que le bracelet tenait fermé autour du poignet lorsqu’on accrochait la boule à l’intérieur de la boucle.

Enfin, il s’attarda sur la photo qui avait un peu souffert d’être roulée, voire pliée, à l’intérieur du chiffon blanc et contre la statuette de métal et le bracelet de cuir. La photo était celle d’une belle fillette africaine, d’une toute jeune fille, neuf ans, onze ans, peut-être davantage tant son regard était fier et lumineux. Vêtue d’un jean et d’un pull, ses immenses yeux noirs regardaient franchement l’objectif avec un demi-sourire. Ses cheveux tressés étaient décorés de petits colifichets jaunes, verts et rouges. Au dos de la photo, un prénom : Kadiatou et un nombre, une suite de chiffre, ce qui pouvait ressembler à un numéro de téléphone : 00223679685xx.

C’était tout. Les pièces de monnaie étant probablement là par hasard, seuls ces trois objets pouvaient dire quelque chose sur le propriétaire de la bicyclette. Ils disaient que celui-ci avait des liens avec l’Afrique, sans dire s’il était lui-même originaire de ce continent. Mais ils ne disaient strictement rien sur son identité, son adresse, son métier, …

Regroupant le tout à l’extrémité de la table, il reprit le cours habituel de ses soirées, alluma la télé et se mit en recherche, dans le réfrigérateur, de quelque chose à manger.

Pendant qu’il se restaurait, son esprit continuait de le tarauder. A vrai dire, il n’avait pas la conscience parfaitement tranquille et malgré toutes ses bonnes raisons et tous ses justificatifs, il avait le sentiment d’avoir fait irruption dans un monde qui n’était pas le sien, de s’être immiscé chez des gens qui ne l’y avaient pas invité. Ces trois objets lui semblaient être des objets très personnels, mais pourquoi leur propriétaire les avait il laissés et oubliés dans cette sacoche de vélo ? Il lui fallait comprendre. Après avoir fini son repas, placé sa vaisselle dans l’évier et nettoyé sa table en vitesse, il alluma son ordinateur. Pour chacun des trois objets il allait chercher à comprendre la nature et le sens qu’il pouvait avoir. Le plus simple était de commencer par ce qu’il était convaincu être un numéro de téléphone.
Dès qu’il fut connecté à l’internet par son navigateur, il tapa « indicatif + telephone + afrique ». La réponse de Google fut immédiate : la première référence était celle des indicatifs téléphoniques internationaux telle que publiée dans Wikipédia. Il s’y rendit, chercha dans le chapitre consacré à l’Afrique et dénicha le code 223, celui du Mali. Les six chiffres qui suivaient ne formaient désormais qu’un banal numéro privé.

Il décida alors de se consacrer à la statuette et tapa dans sa barre de recherche « mali + statue + couple ». La réponse fut aussi fulgurante que précédemment et en première ligne il eut les coordonnées d’un site d’art ethnique qui proposait à la vente une « statue d’un couple d’ancêtres africains Dogon en bronze du Mali ». Cette statue datée des années 70 mesurait 10.5 cm de haut, 7.5 cm de large, 3 cm de profondeur et pesait 343 g. Elle était vendue 90 €. Une photographie accompagnait l’offre : exactement le même couple que celui qu’il avait entre les mains ! Cependant, la sculpture présentée sur internet lui paraissait de plus grande finesse et le bronze de meilleure qualité et surtout plus lisse et plus brillant. Les explications succinctes qui accompagnaient cette offre précisaient que la technique de fabrication de la statuette était dite « à la cire perdue ». Pour en savoir davantage, il rechercha ce qu’Internet pouvait lui préciser sur cette technique. Il trouva un site qui expliquait avec une grande richesse de photographies comment les africains fabriquaient leurs statuettes et autres objets en bronze, en particulier au Cameroun, en Cote d’Ivoire, au Burkina Faso et au Mali. Tout commence par la réalisation de la statuette en cire d’abeille (dont le point de fusion est compris entre 63 et 64°). Cette statuette est alors progressivement, par couches successives que l’on laisse sécher, enfermée dans de la glaise. Il suffit de tremper la statuette dans de la glaise liquide, de laisser sécher et de recommencer aussi souvent que nécessaire afin d’obtenir une coque épaisse et solide. Pour la rendre plus solide, une couche supplémentaire de glaise plus visqueuse est encore ajoutée. Cette coque est alors cuite comme une poterie, avec de nombreuses autres coques. Avant la cuisson, un petit orifice y a été ménagé de façon à laisser s’échapper la cire fondue qui sera tamisée et récupérée pour une utilisation ultérieure. La cuisson se fait au feu de bois ou de noix de coco. Lorsque le nombre de poteries est suffisant, l’artisan aborde la phase de fonderie.

Dans un petit creuset ( le fond d’un moteur de congélateur !) placé sur un feu de charbon activé grâce à un soufflet, il faut maintenant préparer le bronze, un mélange de cuivre et de laiton provenant de tuyauterie sanitaire, de robinets, d’écrous ou de vieux cadenas. Une fois le mélange fondu, celui-ci est coulé, par l’orifice ménagé, dans chaque coque d’argile où il va occuper la moindre place laissée par la cire fondue lors de la cuisson. Le refroidissement par arrosage est rapide et les coques d’argile sont alors cassées pour libérer les statuettes. Un long travail de finition (ébavurage, ébarbage, polissage, patine artificielle, …) est encore à fournir. Il conclut de tout ceci que si la statuette qu’il avait entre les mains ne présentait pas de caractères de grande finesse et donc que sa valeur ne devait pas être très élevée, elle n’en était pas moins une œuvre unique. La technique si bien décrite le mettait en évidence : la statuette initiale en cire ne sert qu’une fois puisqu’elle fond lors de la cuisson de la coque d’argile et la coque d’argile n’est pas réutilisable puisqu’elle est brisée pour récupérer la statuette de bronze. Deux statuettes qui représentent le même sujet ne peuvent pas être identiques.

Couple primordial dogon

 »à suivre »

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Alexandrie – Le Quatuor …

Je suis amoureux d’elle.

C’est la faute à Durell …

Malgré le succès de cette œuvre en Europe, je n’avais jamais lu “Le Quatuor d’Alexandrie”. Venant pour six mois, un an, (deux ans en fait), j’ai calé ce gros bouquin dans un coin de la valise. Et je l’ai ouvert …pour ne plus le refermer. Dans ces quatre romans gigognes, qui s’emboîtent les uns dans les autres, qui changent d’aspect comme un hologramme selon l’angle sous lequel on les regarde ou la lumière qui les éclaire, existent de nombreux personnages qui se cherchent, se perdent, se séduisent, se déchirent, s’oublient, complotent, se mentent dans une sensualité affolée. Mais le personnage principal n’est pas de chair et de sang, et encore ?! Il s’agit d’une ville nommée Alexandrie.
Une ville que Lawrence Durell qualifie de Capitale de la Mémoire lorsqu’il présente “Justine”, la première partie de son quatuor en disant qu’il s’agit d’un « poème en prose adressé à l’une des grandes capitales du cœur« . Il n’y a pourtant rien (ou si peu) à voir. Mais que de signes pour qui sait lire, écouter, sentir et chercher à comprendre: la fin du cycle des pharaons, Alexandre, Rome, la conquête arabe,… Alexandrie, et le temps, et les éléments, se sont ingéniés à ne rien laisser de chacune de ces périodes, à faire table rase. Il n’y a plus de monuments, la ville ne saurait raconter qu’une infime partie de son passé tant ses quartiers sont détruits et remodelés sans cesse les uns après les autres. Les plus vielles maisons ottomanes d’Al Nasr sont rares et quasi des ruines. Les trésors archéologiques invisibles car sous les eaux. Le théâtre romain coquet, mais minuscule et de plus affublé d’une symétrie en béton proprement scandaleuse.
Lieu commun de dire qu’il s’agit d’une ville cosmopolite, l’on s’y sent immédiatement à l’aise. Comme Venise, Alexandrie est ville de l’homme, de l’humain. Il n’y a que les ports, les villes construites sur l’eau, les espaces gagnés par l’homme et habités par lui aux confins des terres et de la mer féconde pour donner cette sensation de plénitude, d’accord parfait. Est-ce cette somptueuse façade maritime, ouverte comme une offrande? Est-ce cette ligne de rupture avec le désert sur ses arrières, la ligne des lacs, qui en font une unité détachée du continent? Alexandrie est ville de tous les possibles.
Capitale du cœur, peut-être. Sans doute. Mais le cœur, chez Durell et chez d’autres, n’est pas histoire facile. C’est une histoire de vie et de mort, de sexe et de violence, d’amour et de haine. Eros et Thanatos. “Une ville devient un univers quand on aime un seul de ses habitants”. La ville de Durell se nomme Alexandrie, mais est-ce l’Alexandrie que j’ai sous les yeux cinquante ans plus tard? Car “Alexandrie peut tout offrir à ses amants, sauf le bonheur”. “Alexandrie est le grand pressoir de l’amour: ceux qui en réchappent sont les malades, les solitaires, les prophètes, enfin ceux qui ont été profondément blessés dans leur sexe”.
Alexandrie est insaisissable. Pour la comprendre, n’ai-je pas inversé les termes de la sentence? “Aime un seul de ses habitants, pour que cette ville devienne un univers”.
Je le crois, et je crois également aimer la ville appelée Alexandrie.

Alexandrie vue depuis l’Université Senghor
Alexandrie vue depuis l’Université Senghor
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Alexandrie – Bibliothèque

On appelle corde le segment de droite qui soutient un arc. Dans un cercle, le segment de droite qui rejoint deux points de la circonférence de celui-ci et qui délimite donc un arc de cercle.
La Bibliothèque d’Alexandrie est une symphonie de cordes, d’arcs et de diagonales. Quasi vaste cylindre enterré d’un tiers de sa hauteur totale, l’architecte norvégien l’a tronçonné par une coupe en diagonale. A la fois façade et toit. Façade parce qu’il s’agit d’un damier géant de métal et de verre, orienté sensiblement au nord, dont chaque case est diagonalement ouverte ou fermée par un arc de cercle. Les diagonales tracent une brassée de cordes parallèles. Les ouvertures laissent entrer la lumière de façon indirecte. Mais il s’agit d’un toit également puisque c’est le sommet du bâtiment et qu’ici la pluie, le vent, les embruns, le sable se retrouveront. Façade et toit confondus veulent symboliser un soleil se levant sur la mer.

Bibliothèque d’Alexandrie

Ou couchant mais il est sans doute plus positif de dire levant. Cependant le soleil, le vrai, donne à cette structure ses meilleures et plus chaudes couleurs cuivrées, métallisées, moirées lors de son coucher. Le toit s’appuie sur cent quatre vingt degrés à un mur aveugle fermant la face sud du bâtiment. Aveugle à l’exception d’un découpe rectangulaire, plus haute que large, qui laisse passer une passerelle métallique. Celle-ci devait relier la Faculté de Commerce à la Corniche en passant au travers de la Bibliothèque et en surplombant l’avenue de bord de mer. Elle part bien du trottoir de la Faculté de Commerce. Elle parvient à la corniche, mais ne l’atteint pas, restant suspendue au-dessus du vide. Le mur est recouvert de plaques de garnit gris de deux formats, carré et rectangle du double de ce carré. Toutes les plaques se joignent en laissant déborder leurs angles, ce qui apporte un désordre salutaire à la surface du mur. Les plaques de granit sont disposées en lignes horizontales très nettes. Au sein des lignes, les plaques sont toujours les mêmes, soit des carrés, soit des rectangles verticaux, très rarement des rectangles horizontaux.
Comme une page d’écriture universelle, toutes ces plaques sont calligraphiées des signes, lettres, chiffres, idéogrammes, de tous les langages de toutes les cultures et civilisations. La gravure de ces signes se poursuit de plaque en plaque sans se soucier des limites de celles-ci. Le haut du mur, arc de cercle gagné sur le ciel, est conquis par les choucas locaux qui y ont élu domicile. Au nord, le toit est fermé par un mur identique de quelques mètres de hauteur et dont l’intérieur reprend le motif des signes et caractères des langues de la terre. Une pièce d’eau symbolise la mer entre ce mur et la limite du site.

Bibliothèque d’Alexandrie

A l’intérieur de la Bibliothèque, une forêt de piliers achevés en fleur de lotus, soutient le toit. La lumière, grandement naturelle tombe indirectement des ouvertures. Un filigrane bleu et vert borde ces découpes. Des spots sont logés au plafond. Les planchers ouverts au public suivent la même diagonale que celle du toit, sous la forme d’un amphithéâtre géant de plus d’une dizaine de marches. Un escalier bordé de marbre noir de Nubie parcourt en ligne droite tous les niveaux de la bibliothèque. Des bureaux, salons de lecture, ont la particularité de s’ouvrir sur certaines des loggias délimitées par le toit façade. Tables, bureaux, rayonnages, étagères font harmonieusement appel au bois blond, au cuir, à l’acier, dans des formes sobres et excessivement géométriques.
Plus question de cordes et d’arcs.
Sur l’esplanade accueillant la bibliothèque, deux autres bâtiments. L’un, massif, sorte de gros cube, déjà ancien et quelque peu réhabilité, a pour fonction d’être un auditorium. Sur l’une de ses faces, les diagonales murales reprennent l’idée des trois pyramides. Ce n’est pas l’idée la plus originale et cette construction est mal venue sur l’esplanade. L’autre est un planétarium. Boule noire découpée en huit bandes parallèles, plus les pôles. Les bandes sont d’un noir mat, caoutchouteux. Les césures sont en acier blanc poli. Comme un miracle, la sphère est suspendu au-dessus d’une fosse cubique. Elle ne repose légèrement que dans quatre berceaux proéminents sur les faces intérieures du cube. Geste architectural en totale harmonie avec la bibliothèque. Sombre astre lunaire (voué à être planétarium), sans lumière propre, éclairé par la proximité, le rayonnement, les dimensions du soleil se levant à ses abords immédiats. Si cette bibliothèque possède une dimension pharaonique, c’est bien davantage en raison de la force symbolique de ses murs qu’à cause de la difficulté matérielle de l’entreprise.

Planétarium de la Bibliothèque

La Bibliothèque d’Alexandrie vise à terme les cinq millions de références. Qui les lui confiera, au siècle de l’informatique et de la numérisation?

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Alexandrie – Excision

Sujet difficile, grave et délicat que celui d’aujourd’hui. Il s’agit de l’excision, cette mutilation génitale féminine (MGF) largement pratiquée en Egypte (mais pas qu’en Egypte). A vrai dire, rien ni personne n’est à même de préciser sérieusement quel est le pourcentage de femmes égyptiennes victimes de cette pratique.

“Le Courrier International” N° 210, en date du 10-16 novembre 1994 parle d’une mutilation qui toucherait 91% des égyptiennes.

En 1996, l’UNICEF publiait le pourcentage de 80% des femmes égyptiennes qui étaient excisées. Et dans le même temps, le Ministère de la Santé déclarait que ce pourcentage était de 97%, s’appuyant sur une enquête conduite en 1995 auprès de 14779 femmes mariées ou ayant été mariées. Ce chiffre de 97%, qui représente donc la quasi totalité des femmes de l’Egypte, a été repris sans discussion, sans commentaire aucun, pendant des années par toutes les organisations internationales et par la presse (Le Monde 23/12/2005 “ »Femmes mutilées au bord du Nil »“, “Al Ahram 06/04/2005 “[ »Les chiffres muets de l’excision »|http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2005/4/6/femm0.htm]“ ).

Sans revenir sur ce chiffre, une autre étude nationale conduite en 1998 « a montré les premiers signes du déclin de cette pratique. Il y a au moins 10% des jeunes égyptiennes qui risquent moins de subir cette mutilation que leurs mères, même si l’excision continue d’être pratiquée sur la grande majorité des adolescentes » (Barbara Meusch; The Population Council).

Fin 2002, Egypt Almanac 2003 (Egypto-file Ltd Edition) publie une synthèse d’une enquête effectuée en 1997 et diffusée en 1999 (la même que ci-dessus ??), réalisée par le Population Council auprès de 9000 adolescents de 10 à 19 ans. Quant au sujet qui nous concerne, il en ressort que 86% des jeunes filles non mariées de 16 à 19 ans sont excisées et que 42% d’entre elles croient que c’est nécessaire. La précision relative aux jeunes filles non mariées est importante car 12% des adolescents de cette tranche d’âge sont déjà mariés !

En 2000, une enquête similaire à celle de 1995, réalisée auprès de 15573 femmes mariées ou ayant été mariées aboutissait à nouveau à ce chiffre fatidique de 97 %. Enfin, en 2005, une étude du Bureau Gouvernemental de la Démographie parvenait au pourcentage de 96,6% des femmes de 15 à 49 ans qui ont subi une excision. On admire la précision du pourcentage !

Car, en effet, ces enquêtes sont essentiellement déclaratives puisqu’à peine moins de 10% des femmes interrogées l’ont été lors d’une consultation de gynécologie-obstétrique. Comment peut-on valider les déclarations des intéressées alors que la pression sociale, culturelle, familiale, est énorme ? Comment dire que l’on n’est pas excisée quand tout pousse à l’obligation de l’être ? Les études de 1995 et de 2000 mettent en évidence de façon flagrante que moins la mère est scolarisée, plus la fille court le risque d’être excisée (or, l’éducation secondaire ne concerne que 5% du panel étudié). Elles montrent également que 80% des femmes excisées envisagent de poursuivre la pratique sur leurs filles.

Jeunes élèves à Rachid (Rosette)

Les tentatives de lutte contre l’excision en Egypte ne datent pas d’aujourd’hui. L’excision avait même été interdite dans les hôpitaux égyptiens en 1928. Et en 1996, un décret (aboli par la suite) interdisait aux médecins de pratiquer l’excision dans les hôpitaux publics. La réglementation déclarait que l’excision ne devait être réservé qu’aux “cas d’urgence”. Il faut croire que le corps médical a su trouver beaucoup de cas d’urgence puisque les interventions sont passées (en 1995) de 80% en milieu traditionnel et 17% en milieu médical à (en 2000) 38% en milieu traditionnel et 61% en milieu médical.

En 1995, la CNN avait diffusé un documentaire montrant une fillette en train d’être excisée par un barbier. Ces images avaient été reçues comme une provocation et une atteinte à l’honneur des femmes, sans compter sur l’accusation faite aux pays occidentaux d’ingérence dans les affaires du pays.

Depuis, cependant, des efforts ont été réalisés, une campagne a été menée contre l’excision. Quelques enquêtes voudraient témoigner que les résultats sont spectaculaires. Dans la ville de Der al-Barcha, on a supprimé l’excision ! Comment croire de tels sondages ? Comment ne pas voir, à l’inverse du cas général, qui s’il devient “bien” de ne pas être excisée, alors oui, chacune répondra que “moi, je ne suis pas excisée” ? Le Conseil National de la Maternité et de l’Enfance veut créer 60 “villes sans excision” dans 6 gouvernorats. Et l’on nous donne l’exemple de Nadia, 5 ans, qui est la première fille dans sa famille à n’avoir pas été excisée ! Alors que l’on sait parfaitement que 42% (46% en 1995) des filles ont entre 5 et 9 ans et que 50% (43% en 1995) ont entre 10 et 14 ans lors de leur excision ! Dans les villages des environs de Minya, le nombre de filles excisées aurait baissé de 1500 en 2004, à 137 en 2007 !! Qui va nous faire croire que de telles statistiques sont tenues à jour par les chirurgiens affairistes ?

Tous ces chiffres signifient cependant deux choses:

  • quel que soit le pourcentage, cette pratique est très répandue dans toute l’Egypte !
  • l’excision n’est pas un acte religieux. Les coptes, qui représentent 10 à 15% de la population (7 à 10 millions de personnes) sacrifient également à cette tradition.

Un évènement récent fait peut-être bouger les choses. Bodour, une fillette de 13 ans, est morte récemment dans une “clinique” du sud de l’Egypte. Il est probable que la cause en soit davantage l’erreur d’anesthésie que l’acte chirurgical lui-même. Quoi qu’il en soit, la réaction a été vive dans le pays. Des images du type de celles de CNN ont été diffusées. Le Ministre de la Santé a interdit “définitivement” aux médecins de pratiquer cet acte, que ce soit dans un établissement public ou privé. Le Grand cheik d’Al-Azhar, Mohamed Sayed Tantawi, a déclaré que “c’était interdit” !

Mais Bodour n’est pas la première à mourir. Elle ne sera probablement pas la dernière. Le poids des traditions qui font rimer excision avec honneur, chasteté et hygiène, le manque de culture générale de la population, tout simplement l’analphabétisme, le discours de certains islamistes extrémistes qui perpétuent l’exploitation et la domination de la femme, et la montée de la religiosité accompagnée de signes extérieurs volontairement exagérés et agressifs, tout ceci ne plaide pas en faveur d’une éradication rapide de ce fléau.

L’Union Africaine a adopté en 2003 le Protocole de Maputo qui condamne toutes les mutilations génitales féminines. Actuellement 41 pays africains ont signé ce texte afin qu’il entre en vigueur. Mais pas l’Egypte …

Sur le sujet, voir ça|http://www.rfi.fr/actufr/articles/075/article_42824.asp et ça|http://www.nytimes.com/2007/09/20/world/africa/20girls.html?_r=1 et encore ça|http://www.measuredhs.com/pubs/pdf/CR12/CR12-Fr.pdf .