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Alexandrie – l’Aïd

Le jour se lève doucement. En ce vendredi de l’Aïd, nombreux sont ceux qui se rendent à la prière du matin, tapis sous le bras. Depuis hier, j’ai repéré un emplacement où, tout à l’heure, je pourrai assister au sacrifice des moutons. A mon gardien, qui s’interrogeait de me voir partir si matinalement, j’ai expliqué que je voulais faire des photos du sacrifice des moutons. Il m’a dit que ce n’était pas utile d’aller bien loin puisque cinq moutons attendaient dans le garage du sous-sol. Mais il n’y a pas assez de lumière; je serai obligé de travailler au flash, ce qui ne me convient pas. Et puis, je préfère un sacrifice moins familial, plus officiel, celui que réalisent les bouchers. Pour ne pas gêner les familles avec mon appareil photo.
Depuis deux ou trois jours, les moutons à la longue laine attendent dans de petits enclos édifiés sur les trottoirs. Ils ont à manger, ils se pressent les uns contre les autres et ne montrent pas d’excitation particulière. Les enfants sont curieux de les regarder. Des pères de famille mettent leur progéniture à califourchon sur l’une ou l’autre de ces bêtes.
La prière est maintenant terminée. Les premiers clients arrivent. Ils choisissent leur mouton et assistent au sacrifice. Le boucher tire la bête sur le trottoir, la renverse sur le sol d’un mouvement rapide, aidé par un associé, et d’un coup rapide d’une lame qu’il vient d’affûter une dernière fois, tranche la gorge du mouton de part en part. Il renverse alors la tête du mouton, d’un coup sec et violent, de façon à lui briser les vertèbres cervicales. La mort est très rapide, quelques violents soubresauts, quelques agitations saccadées du train avant et du train arrière, puis plus rien. Le sang rougit le trottoir.
Immédiatement, le travail de préparation et de découpe de l’animal. Placé sur le dos, sa fourrure et sa peau sont ouverts dans toute la longueur depuis le cou jusqu’au bas-ventre. L’animal est pelé de part et d’autre de cette entaille. Basculé alternativement sur le côté gauche puis sur le côté droit, il est déshabillé le plus loin possible dans le dos. L’animal, posé sur le trottoir, ne quitte jamais la surface de sa peau. Les pieds sont sectionnés l’un après l’autre. Un double crochet est passé dans les moignons des pattes de l’arrière-train de façon à suspendre la bête. La fourrure est entièrement enlevée. La tête est détachée et abandonnée dans un coin. Puis l’animal est débarrassé de ses viscères. L’opération est proprement menée au moyen d’une lente incision de la peau depuis les parties génitales jusqu’au thorax. Le boucher glisse deux doigts écartés en V entre la peau et les viscères de façon à ce que celles-ci ne soient pas déchirées par la lame du couteau. Son bras retient la masse progressive des intestins qui s’échappe de la déchirure. Lorsque l’incision est achevée, tous les boyaux sont extraits de la carcasse de l’animal, carcasse qui est immédiatement découpée et remise en morceaux au client qui a surveillé l’opération de bout en bout. L’un des premiers morceaux qui lui est donné est la boule de graisse constituant l’appendice caudal des moutons. Chaque pièce trouve sa place dans l’un des nombreux sacs en plastique dont s’est muni l’acheteur.

Sacrifice du mouton dans une boucherie

Plusieurs bouchers pieds nus opèrent simultanément sur ce coin de trottoir. Une bête est déjà pendu au crochet, thorax ouvert pour découper les côtes, une autre est débarrassée de sa peau, une troisième vient d’être exécutée et s’agite encore en de violents tremblements qui projettent du sang alentour. Les enfants regardent. Une femme digne tourne la tête au moment du sacrifice. Les piétons, les voitures passent dans cette rue, devant cette boucherie sans marquer la moindre attention. Dans l’angle opposé du carrefour, une jeune vache attend son tour.
De retour à mon appartement, je constate qu’il est des familles qui ont effectué le sacrifice de leur mouton dans un coin discret de l’entrée de leur immeuble. Chez moi, dans le sous-sol, un mouton est pendu alors qu’on le découpe. Les autres sont encore vivants. Je ne m’attarde pas ; la lumière des garages n’est pas la meilleure.
Après-midi. Quartier des trois mosquées. Fête foraine. Longtemps avant d’atteindre la place des Trois Mosquées, l’atmosphère est déjà aux réjouissances. De petites charrettes décorées, au bois sculpté, tirées par un âne ou un cheval, vont et viennent le long de cette partie de la corniche. Elles sont surchargées d’enfants, des jeunes, des très jeunes. Assis sur le pourtour de la charrette et debout sur le plateau. Combien sont-ils? Quinze, vingt, vingt-cinq par charrette. Ils se promènent en racontant des histoires, en riant aux éclats.
La mer également est de la partie. Comme pour une sorte de baptême de la mer, des familles entières s’aventurent sur un fragile équilibre de planches et de piquets pour accéder à des embarcations qui les emmèneront faire un tour dans le port, pas très loin, entre les barques de pêche. L’hiver est terminé, la mer est calmée après ses colères des mois passés. Il faut le lui dire et vivre avec elle à nouveau.

Promenade en barque dans la baie d’Alexandrie

Partout la foule est compacte. Il est difficile de la pénétrer. Se laisser aller dans le mouvement, comme dans un écoulement, ne pas tenter d’aller à contre-courant. Foule bienveillante. Les interpellations sont nombreuses: “What’s your name?”, “Wellcome”. Ils veulent savoir d’où je viens, qui je suis. “De France !” est un passeport magique. Cela ne va pas plus loin. Simple curiosité et non pas réel intérêt. Il y a très peu d’adultes, beaucoup d’enfants, d’adolescents, de jeunes qui vont par grappes de filles ou grappes de garçons. Le fond ambiant de cette fête est un mélange de cris, d’interpellations, de rires, de conversations, de bousculades, mais il n’y a pas de musique à l’exception d’un ou deux marchands ambulants de cassettes dont la sono crache un mauvais son. Ici, on bonimenteur fait la retape devant une baraque où l’on doit pouvoir découvrir une femme à barbe ou une femme coupée en morceaux à en croire les immenses peintures naïves qui ornent la devanture de son stand. Là, c’est un petit théâtre populaire dans lequel on entend crier et déclamer les histoires de jalousie, de tromperies ou de larcins illustrées sur la façade en toile.

Les manèges de l’Aïd

Partout ailleurs, des manèges par dizaines, des alignements de balançoires, sans autre énergie que celle qu’apportent les participants. Aucun branchement électrique, aucun moteur dans ces constructions rudimentaires faites de tubes et de cornière d’acier. Les balançoires sont des barques en tôle. Tout est décoré de couleurs vives, essentiellement le bleu, le rouge, le jaune orangé, le blanc. Les dessins qui illustrent les manèges sont découpés dans le métal, des dessins naïfs, fleurs, étoiles, croissants de lune,… Un seul manège, répété en plusieurs exemplaires, fait appel à l’électricité, à l’exception, bien sûr, d’un manège d’autos tamponneuses. Il s’agit d’une petite voiture à une place, tournant perpétuellement en rond sur un cerceau métallique d’environ deux mètres de diamètre. Un fil électrique traînant sur le sol apporte une phase au pieu fiché en terre et qui sert d’axe de rotation et l’autre phase au cercle d’acier sur lequel s’appuie l’unique roue extérieure de la voiturette.
La fête va durer encore trois jours. Fête des enfants. Fête des familles.

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