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TDI, TOD, histoire d’un train entre Saint-Marcellin et Lyon. 1er chapitre

C’est en 1982 que je me suis intéressé pour la première fois à cette histoire de train qui reliait Saint-Marcellin, en Isère, à Lyon. Un an plus tard, après une longue reconnaissance des premières parties du trajet, un diaporama « TOD, TDI et Cie » était présenté au public d’un festival local de diaporamas: Diaphane. Tout cela n’est pas d’aujourd’hui….

En 2020, nombreux sont celles et ceux qui ont tenté de retracer cette aventure et qui ont partagé leurs recherches, parfois même en se recopiant les uns les autres. Mon objectif est de dresser une synthèse de tout ce qui concerne ce réseau. En ouvrant cette synthèse par une réflexion sur ce qu’était le contexte historique, politique et industriel lors de sa création. Et en fermant ce travail par une autre réflexion sur les effets induits du réseau et les causes de sa disparition.

Toutes les références bibliographiques seront publiées au terme de la rédaction de ce projet.

Le Plan Freycinet

Quatre dates pour un peu d’histoire.

1871 est marqué par la révolte dite de la Commune de Paris (18 mars – 28 mai), écrasée par les troupes « versaillaises », de Versailles où Thiers s’était réfugié.

1873, le maréchal de Mac Mahon devient Président de la République, une république conservatrice. Il le restera jusqu’en 1879, malgré de fortes pressions, et sera remplacé par Jules Grévy.

1875, la Troisième République est proclamée officiellement le 30 janvier.

1878, l’ambiance sociale et politique est dominée par l’Exposition Universelle de Paris, consacrée aux nouvelles technologies (1er mai 1878 – 31 octobre 1878).

C’est dans un contexte de foi en un avenir de progrès, grâce à la technique, que le ministre des Travaux Publics, Charles de Freycinet, lance un gigantesque programme de travaux. Celui-ci s’appuie sur trois orientations.

a) La construction, sous l’égide de l’Etat, de 8700 km de voies ferroviaires d’intérêt général au gabarit de 1,43 m d’écartement. Toutes les sous-préfectures doivent être accessibles par le train ! Les Conseils Généraux des départements, pour leur part, sont invités à relier tous les chefs lieux de cantons par des voies d’intérêt local, au gabarit de 1,00 m d’écartement (voie métrique).

b) L’aménagement d’un réseau fluvial de 14600 km de voies existantes et la mise en chantier de 1900 km de canaux nouveaux. Un gabarit Freycinet est appliqué, lequel demeure encore le gabarit européen de classe I. Les péniches de 38,5 m de long sur 5,05 m de large pénètrent dans des écluses de 39 m de long sur 5,20 m de large !

c) La modernisation de 116 ports: agrandissement et approfondissement des bassins, extensions des quais, …

Le Plan Freycinet, d’un coût programmé de 4,5 milliards de 1878, prévu pour être décennal, ne sera pratiquement achevé qu’en … 1914.

Concernant les voies ferrées, le réseau principal (1,43 m) passera de 560 km en 1841 à 25000 km en 1875, avant de se voir complété par 8700 km du Plan Freycinet. Seules, les sous-préfectures de Castellane et de Barcelonette ne verront jamais le train. Quant au réseau métrique reliant les chefs lieux de cantons, il passera de 2187 km en 1880 à 17653 km en 1913, à son apogée. C’est dans ce réseau secondaire qu’il convient de placer la ligne reliant Saint-Marcellin à Lyon.

Le réseau ferré en 1850.
Le réseau ferré en 1860, apparition des petites compagnies.
Le réseau ferré en 1870.
Le réseau ferré en 1890.
Le réseau ferré entre 1910 et 1930.
Le réseau voyageur en 1954.
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Ecriture

Rêves de soie

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je pense qu’il faut que je vous explique un peu de quoi il s’agit. Ce sont des documents retrouvés chez ma mère, en faisant l’inventaire et le tri de tout ce qu’elle a pu rassembler dans son galetas, en matière de papiers, de journaux ou de revues. Ces documents étaient dans une petite chemise et accompagnaient une coupure de presse du quotidien de sa vallée des Cévennes : l’« Echo de la Vallée », vous l’auriez presque deviné !

La date est celle du 18 avril 1965, un dimanche, dans l’édition dominicale de ce quotidien. Il ne s’agit pas vraiment d’une interview de ma mère, Louise de son prénom,même si l’article est présenté sous forme de questions-réponses, car la rencontre avec la journaliste avait visiblement été préparée longtemps à l’avance. Dans cet entretien, elle ne parle pas d’elle, mais de sa mère à elle, c’est à dire de ma grand-mère, Joséphine, et de son existence, quelques années durant, dans une magnanerie-filature installée dans cette fameuse vallée.

Curieusement, mais peut-être fallait-il s’y attendre, la journaliste l’interroge derechef sur ce métier de la soie en lui demandant « quels étaient les rêves qu’il suscitait chez sa mère et en elle». Mais de rêves, point ! Bien sur, elle n’a directement jamais connu cette usine qui a laissé tant de traces dans la région. Joséphine, qui était née en 1866, y avait travaillé quelques années, entre ses 13 ans et ses 18 ans, et avait du abandonner cet emploi en 1884. Après s’être mariée, elle avait donné naissance à sa fille Louise, ma mère, en 1888. Par contre, ma grand-mère et ma mère ont du souvent discuter de ce travail, si l’on en croit la richesse des informations que contient ce dossier.

Joséphine vivait à la campagne, pauvrement, auprès de ses parents cultivateurs : quelques bêtes, un cochon, des poules, des lapins, un peu de vignes, du seigle, et surtout, surtout, des mûriers, … Sa mère déjà avait travaillé à la filature et la place de sa fille y était presque réservée d’avance. Autrefois, l’exploitation familiale se livrait à l’élevage du vers à soie. Mais depuis quelques années, depuis le début de l’industrialisation, les fabriques avaient pris la place de cet artisanat en réunissant sur un même lieu l’élevage du vers dans la magnanerie, là où il grandit, subit plusieurs mues et mastique bruyamment des feuilles de mûrier du matin au soir, le traitement des cocons, ces petites boules de douceur, afin d’en faire « naître » un interminable fil de soie, jusqu’à près de mille mètres, et le moulinage de l’organsin, le fil de chaîne, dans la filature. Le personnel était quasi exclusivement constitué de femmes, de jeunes femmes, de très jeunes filles. Seuls, quelques techniciens compétents en mécanique, en force hydraulique ou en étuvage, ainsi qu’un ou deux contremaîtres, étaient des hommes.

Les ouvrières étaient recrutées dans les villages voisins, en juin, sitôt les premiers cocons triés par de très nombreuses petites mains, lors de la période majeure de l’agriculture, celle des récoltes, des moissons et des vendanges. Ce travail de production du fil de soie se poursuivait jusqu’à la fin de l’hiver, voire le début du printemps, selon la quantité de cocons achetés ou récoltés. La production de fil était alors transférée au moulinage pour y être stockée, parce que le moulinage se pratique toute l’année. Et, s’il y en avait le besoin, de nouvelles ouvrières étaient embauchées après les récoltes pour intégrer la fabrique. Les ouvrières ne quittaient pas l’établissement tant que la tâche n’était pas achevée. Dans l’atelier de Joséphine, elles étaient quarante. Huit à dix d’entre elles ne restaient qu’un an. Les autres, les plus jeunes, supportaient le travail pendant quelques cinq ans au maximum puis se mariaient et rejoignaient souvent l’exploitation agricole de leur conjoint. Il faut dire que les ouvrières, pour plus d’un tiers d’entre elles, étaient encore des enfants d’à peine plus de 12 ans.

Joséphine était-elle une militante de la cause des ouvrières ? Rien ne nous permet de l’affirmer. Cependant, son dossier contient des fiches exceptionnelles par leur précision. Ainsi, les horaires de travail que l’on rencontrait fréquemment en 1870 dans ce type d’ateliers voués à la soie et à sa fabrication : début à 4 heures du matin, à 6 heures pause de 15 minutes, une autre pause de 30 minutes à 7 heures 30, puis 15 minutes à 9 heures 30, et 1 heure complète à 11 heures afin de prendre un repas frugal composé de légumes et de féculents, à 2 heures 15 minutes, 30 minutes à 3 heures 30, encore 15 minutes à 6 heures, avant d’achever la journée de travail à 8 heures du soir. Soit 16 heures de présence quotidienne, alors que depuis 1848 la durée est fixée à 12 heures de travail.

Ou encore, ce relevé des salaires journaliers versés aux travailleurs : 2,50 francs pour les hommes, de 1,00 à 1,20 franc pour les femmes et de 40 à 70 centimes pour les enfants. Et pourtant, il y avait eu quelques progrès puisque l’âge de travail des enfants avait été fixé à 12 ans en 1874, alors qu’il était de 8 ans en 1841 !

Egalement, cette citation du maire de Cavaillon, écrivant au Préfet du Vaucluse, le 16 juillet 1852: « Le travail de la soie est un travail des plus pénibles et des plus malsains, les accès de fièvre dont toutes, ou presque toutes, les ouvrières sont atteintes chaque année le prouvent suffisamment ». Louise explique à la journaliste ce qu’étaient les conditions de travail de ces jeunes filles : la chaleur moite de la magnanerie et des étouffoirs à cocons, le vacarme des filatures qui rend sourd, l’insalubrité générale des bâtiments, le dortoir à quarante, les latrines au fond d’un couloir obscur, la quasi impossibilité de faire une toilette régulière, l’encadrement strict par les contremaîtresses qui contrôlent le rare courrier qui peut être adressé aux filles, les amendes infligées pour des défauts dans le travail ou des manquements à la discipline, les nombreux cas de tuberculose ou de fièvre typhoïde, la pression de religieuses lorsque l’on n’est plus au travail (il y a même une chapelle de la Vierge dans cette usine comme dans toutes celles de la région).

L’usine était un bagne dont les ouvrières recluses et confinées ne sortaient que le samedi soir afin de rejoindre leurs familles et revenir le dimanche soir, voire très tôt le lundi matin, chacune munie du pain nécessaire pour toute la semaine.

Pour clore l’entretien, ma mère raconte comment Joséphine avait rejoint, en quittant l’usine, un homme qui s’était spécialisé dans le commerce de la feuille de mûrier. Au hasard des souvenirs, on peut y apprendre qu’ils venaient tous deux chaque année à Saint-Marcellin, une petite ville du Dauphiné sur les bords de l’Isère, afin de cueillir les feuilles d’une partie des 114 mûriers plantés par cette ville sur le Champ de Mars. L’expérience de son époux leur valait régulièrement d’être sélectionnés lors de l’adjudication aux enchères de cette cueillette. Voilà le seul rêve que Joséphine aura bien pu raconter : quitter sa campagne pour passer 48 heures en Dauphiné. Un rêve de courte durée puisque l’une après l’autre les usines de la soie vont fermer. Depuis longtemps déjà, la production chute régulièrement à cause des maladies : la soie de France doit laisser la place à la fibre venue de l’étranger. L’usine dans laquelle se sont écoulées quelques années de sa jeunesse a fermé en 1914. Il n’y avait pas de rêves soyeux dans la tête de ma grand-mère, il n’y en avait pas, non plus dans les têtes des ouvrières de la soie. Ainsi soient-elles ….

Ainsi soient-elles ? Mais qui donc la soie fait-elle rêver ?

Au hasard des innombrables commentaires qui envahissent nos écrans et nos journaux ou magazines, m’est revenue une réflexion sur la Route de la Soie. Ce grand projet, imaginé par la Chine et visant à réorganiser les échanges commerciaux entre ce pays et l’Occident. Et, au-delà des échanges commerciaux, peut-être renforcer la suprématie géopolitique de la Chine.

La Route de la Soie (ou les Routes de la Soie, car les itinéraires étaient multiples) date de 2300 ans au moins. Pourtant, la légende décrit sa découverte par une impératrice de la première dynastie chinoise en 2070 avant Jésus-Christ ! Alors qu’elle buvait son thé, assise sous un mûrier, un cocon de bombyx serait tombé dans sa tasse. Au lieu de le retirer, elle entreprit de tirer sur le fil qui s’en détachait grâce à la chaleur du liquide. Ce fut le premier fil de soie.

Cette légende démontre bien que la soie a toujours été le signe des gens de pouvoir, de la haute société. Ils n’en rêvent pas, ils la possèdent et en gardent jalousement le mode de fabrication sous peine de mort.

Au cours des siècles, laque, poudre à canons, cuirs et fourrures, ivoire, jade, herbes médicinales parvenaient en Europe, en échange de chevaux, métaux précieux, or et argent, armes, textiles, perles de verre, céramiques, … Pendant très longtemps, la soie n’a pas fait l’objet d’un commerce. Compte tenu de sa grande valeur et du mystère qui entourait sa fabrication, elle était avant tout offerte aux souverains et aux seigneurs des pays traversés afin de les flatter et les remercier d’autoriser ce passage. Et ceci a concouru à lui donner encore plus de valeur et encore plus de mystère.

En 1204, la Quatrième Croisade s’empare de Constantinople et ouvre aux croisés les portes de l’Orient. Marco Polo (1254-1324) n’a que 17 ans lorsqu’il part à la rencontre du petit-fils de Gengis Khan. La Route de la Soie connaît alors son apogée jusqu’au début du 14° siècle, dans le même temps que la dynastie des Yuan. Dès la fin du 14° siècle, le transport maritime entraîne le déclin de cette route chamelière, lente, longue, difficile, toujours sujette à des affrontements, des rivalités, des vols. Plus d’une année était nécessaire pour en effectuer le parcours complet.

La Route de la Soie n’a pas fait qu’échanger des marchandises. Elle a également permis de formidables brassages de cultures, de techniques, de religions. C’est par cette Route que le christianisme, le bouddhisme, l’islam, se sont répandus en Extrême-Orient. A l’inverse, les techniques d’imprimerie avec des caractères mobiles en bois ou en argile nous sont venues de Chine un ou deux siècles avant l’invention de Gutenberg. Enfin, c’est par cette Route que nous parvint, entre 1347 et 1352, la peste noire, celle qui tua environ 25 millions d’Européens.

Quoi qu’on en dise, la Route de la Soie est la première et la plus éloquente des manifestations de la mondialisation.

En ce 21° siècle, ressurgit le projet de nouvelles Routes de la Soie et fait encore rêver tous les puissants de ce monde et les chefs de l’industrie et du commerce. Pensez-donc ! Actuellement, le trajet de Shanghai à Amsterdam se fait en plus d’un mois par la mer et le Canal de Suez, en trois semaines par le train et en 12 à 15 jours par camion à condition d’avoir négocié les droits de douane avant le départ. A défaut, les contrôles à chaque frontière traversée augmentent ce temps de près de 20 %.

En ce 21° siècle, des milliers de camions qui parcourent l’ancien Monde, avec des chauffeurs confinés dans leurs cabines, seuls ou à deux pour gagner encore du temps, est-ce vraiment un rêve ?

Ou bien un cauchemar ?

Texte écrit lors d’une session d’Ecriture Créative (Sophie Collignon/UIAD)

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Le gardien de Cordouan

Chronique ordinaire du confinement.

… juin 2019,

ça y est, j’ai enfin pris la décision d’envoyer mon dossier de candidature auprès du SMIDDEST. Il s’agit du Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde. Ce Syndicat recrute, sur dossier de candidature, des gardiens pour le phare de Cordouan. Depuis que je suis seul, depuis l’accident, je ne parviens plus à vivre dans le bruit et l’animation de la ville, tous ces gens qui passent, qui vont, qui viennent, qui parlent parfois pour ne rien dire, qui s’amusent, qui grandiloquent, tous ils me font souffrir.

J’ai fait valoir toutes mes expériences professionnelles dont aucune ne correspond de près ou de loin aux compétences sans doute requises pour être gardien de phare. Je leur ai parlé de mon sens des responsabilités et du fait que la solitude n’était pas source d’inquiétude. J’ai fait quelques périphrases pour expliquer, sans le dire, que j’étais seul, que j’étais veuf. Il suffit d’attendre …

8 août 2019.

Je suis sélectionné ! A vrai dire, je ne croyais pas que cela soit possible. Alors, je me suis lancé à la découverte de ce phare, ce que, d’ailleurs, j’aurais du faire depuis longtemps. C’est le seul phare de France encore gardé par des hommes, même s’il est automatisé. Et ce n’est pas le Service des Phares et Balises qui le gère, mais bien le Syndicat Mixte auquel j’avais envoyé ma lettre de candidature. Il est situé à 7 km au large de l’estuaire de la Gironde, sur des hauts fonds, un plateau rocheux découvert à marée basse. C’est un Monument Historique, car il date des débuts du 17° siècle. De fait, je ne serai pas seul dans ce phare, et ceci pour deux raisons. La première est que les gardiens sont retenus sous forme d’un tandem. La seconde est que ce phare est ouvert aux visites du public, tous les jours en été, mais lors des fins de semaine uniquement lorsque je prendrai mon poste, dans un peu plus d’un mois. J’ai rendez-vous le 16 septembre. Avec le courrier d’acceptation de ma candidature, sont joints une formule de contrat de travail à retourner signée et une définition de mon poste.

Même si le fonctionnement du phare est automatisé, les gardiens ont de nombreuses occupations qui doivent bien remplir leurs journées. Maintenance du matériel, entretien des lentilles, polissage des boiseries, nettoyage des sols, recharge des réserves d’eau douce, menus travaux de menuiserie, peinture, plomberie, voire électricité, … auxquels viennent s’ajouter le devoir de vigilance et de surveillance de la navigation maritime (il faut éventuellement alerter les bateaux s’ils font mauvaise route) et l’écoute des avis nautiques relatifs à la météo et à l’état de la mer. De plus, lors des journées d’ouverture au public, il faut se transformer en guide afin d’assurer une visite qui plaise à des groupes d’une vingtaine de touristes qui ne sont là qu’à marée basse. Dans ma lettre de candidature, je parlais de « vivre libre »; en aurai-je le temps ?

14 septembre 2019.

L’agitation commence de me gagner; il me faut préparer mes bagages en ne retenant que le nécessaire pour vivre dans ce phare pendant quinze jours, sans oublier des draps ou un sac de couchage.A la suite de quoi, retour sur la terre ferme pour huit jours de pause. Ne souhaitant pas faire tous les quinze jours de longs trajets entre Cordouan et mon domicile terrestre, je suis à la recherche d’un appartement, un petit studio du coté de Royan.

Toutefois, j’ai décidé d’emporter quelques objets dont, bien sincèrement, je ne peux pas me passer. Mon appareil photo, mon ordinateur portable.Je suis avisé qu’il n’y a pas le wifi dans ce phare, mais l’ordi me servira pour écrire, pour lire (je téléchargerai d’ici le départ, c’est dans deux jours, quelques e-books) et pour regarder deux ou trois films. J’ai déjà chargé « Paris Texas », de Wim Wenders, ma pellicule favorite. Je rajoute une petite statuette en terre cuite, réalisée par ma filleule. Elle fait partie d’une collection de trois statuettes consacrées aux femmes, non !, à la femme. Je vous en parlerai un autre jour. J’ai pris également un bouquin, au sens propre du terme. Il s’agit de l’un des dix volumes de la collection « Tout Simenon » publiée chez Omnibus. Il y a là une dizaine des histoires policières du Commissaire Maigret, écrites sur papier bible. Enfin, j’emporte une photo, dans son cadre, de mon épouse et de mon fils. Tout doit tenir dans un sac à dos !

16 septembre 2019

Je suis à l’heure au rendez-vous fixé à Blaye, où se trouve le siège du Middest. Un entretien avec l’un desresponsables du Syndicat Mixte permet, à eux comme à moi, de faire connaissance et de bien définir les modalités de ce contrat. Nous partirons dans quelques heures, lorsque la marée sera bien basse. Il faut environ 35 à 40 minutes pour rejoindre le phare, que ce soit depuis Royan, en rive droite de la Gironde, ou depuis Le Verdon, en rive gauche. C’est de là que nous partirons, mais c’est à 75 km de Blaye. Une voiture de service et son chauffeur nous conduisent donc au port du Verdon.

Une fois sur le bateau, une petite vedette capable d’accueillir une quinzaine de passagers, l’émotion me gagne. J’essaie de la tromper en faisant quelques photos, jouant de l’objectif, utilisant même la fonction caméra. Je ne me souviens pas d’avoir pris un bateau de ce petit format pour une navigation de plus d’une demi-heure. La sensation est très différente de celle qui est ressentie sur un gros bateau, nous sommes beaucoup plus proches de l’eau, faisant corps avec les petites vagues.

Avant d’arriver, mon accompagnateur me demande de sortir de mon sac à dos le sac étanche qu’il m’était demandé d’avoir. Je dois y placer l’appareil photo, le téléphone si j’en ai un, le PC portable, mes papiers, l’argent de poche et tout ce qui représente de la valeur pour moi. Le phare se dessine devant nous, haute tour de pierre. Alors que nous en sommes encore loin, le bateau s’arrête, nous devons poursuivre à pied. 10 à 15 minutes de marche sur le sable, sur des rochers parfois glissants, avec de l’eau qui souvent monte jusqu’à mi-cuisse. Voilà pourquoi nos effets de valeur doivent être placés à l’abri !

Nous y sommes. Mon accompagnateur me sert de guide et me fait visiter le phare : 67 mètres de haut occupés par l’appartement du Roi, où d’ailleurs aucun roi n’a jamais mis les pieds, et son sol de marbre, la chapelle voûtée N.D. de Cordouan au 2° étage, puis les étages plus techniques avant d’atteindre les locaux attribués aux gardiens et, enfin, la lanterne proprement dite et sa lampe de 2000 watts. 301 marches … La portée des trois battements toutes les 12 secondes est de 17 à 21 milles, soit près de 40 km. Encore quelques explications, quelques consignes, quelques rappels quant au fonctionnement de la radio, et, surtout, surtout, l’information selon laquelle je serai seul pendant toute cette première semaine. Car celui qui devait faire tandem avec moi est tombé malade et n’a pu être remplacé. Cette information m’effraie quelque peu. Je me sens assommé par les responsabilités que je ne vais pouvoir partager avec personne. Je sais bien que ce phare est capable de fonctionner tout seul, mais quand même … Mon accompagnateur repart à pied, rejoindre l’embarcation qui l’attend. Il ne doit pas s’attarder, la marée montante va débuter.

Seul, je suis seul, quasiment au sommet de cette tour de pierre, si belle et si harmonieuse de jour. Mais la nuit, elle est presque invisible quand on est à ses pieds, alors qu’elle éclaire l’horizon par flashes éblouissants.

Du 17 au 22 septembre 2019.

J’ai pris possession des lieux et je m’habitue très bien. Aucun sentiment d’enfermement, de confinement, de privation de liberté, bien au contraire. Je me sens libre.

La journée se passe à réaliser les travaux définis dans le cadre de ma mission. Je me suis élaboré une sorte de planning, mais cela laisse du temps. Qui est mis à profit pour sortir sur le plateau rocheux qui porte le phare, afin de faire un peu de pêche à pied, des crabes ou des tourteaux qui pullulent dans les rochers et que je fais cuire, accompagnés de quelques crevettes roses. Il y a un équipement de pêche dans le phare, mais je ne m’y suis pas encore lancé.

Le temps est calme, la mer n’est parfois qu’à peine striée par quelques ridules. L’amplitude des marées est au plus bas, entre 39 et 47. Cela a permis à une petite colonie de phoques de venir gambader à quelques brasses du phare. J’ai réussi à les photographier. Hier, c’est un fou de Bassan, sans doute épuisé, qui est venu se poser devant l’entrée du phare, à quelques mètres, sur un rocher un peu proéminent. Il y est resté près d’une heure, sans vraiment bouger, et puis est reparti. Les mouettes et les goélands, quant à eux, tournent en rond dans le ciel et poussent leurs criaillements peu agréables.

Hier encore, je suis monté, en fin d’après-midi, sur la couronne sommitale. La mer était devenue un peu agitée et les vagues serrées étaient toutes couronnées d’une frange d’écume. Je me suis imaginé être un berger à la tête de milliers de moutons.

Phare de Cordouan, le 16 octobre 2009 (C)Travers/SIPA

Quand vient la nuit, la température encore tiède permet de s’asseoir à l’extérieur et d’écouter le bruit des vagues, le bruit léger du vent. Curieux comme je ressens cette solitude, que je voyais parfois être un peu celle d’un prisonnier volontaire, devenir un moment de liberté. Tout à l’heure doit arriver mon co-gardien, profitant des derniers moments de temps clément.

Du 23 au 30 septembre 2019.

Nous venons de passer l’équinoxe d’automne et le temps s’en ressent. Il fait beaucoup de vent. Il fait plus froid. Les nuages donnent l’impression de rouler sur l’océan. Il devient difficile de se tenir sur la galerie extérieure, tout en haut du phare. Et pourtant quel panorama sublime, quels tourments dans les vents contrariés et dans les embruns qui montent jusqu’à cette hauteur. J’ai fait visiter le phare à mon équipier, tout comme on me l’a fait visiter voici à peine une semaine. Cela me paraît si loin déjà. Il en est resté muet, la bouche ouverte ! Il faut dire que le paysage est à couper le souffle au sens littéral, tant le vent est puissant.

C’est un artiste ! A coté des écrits de Georges Simenon, il a déposé deux ou trois carnets de croquis et des crayons, feutres et marqueurs. Il est volontaire, tout comme moi, et veux faire une expérience, ainsi qu’il dit. Ce qu’il dessine n’est pas figuratif. C’est un plasticien contemporain et je ne comprends pas toujours les impressions, les sentiments, les émotions qu’il veut retranscrire dans les courbes et circonvolutions en 3D qu’il trace sur le papier. Alors, nous en discutons longuement, en restant bien enfermés dans notre petit logement en haut de la tour, assis au fond de nos fauteuils.

Le coefficient de marée est impressionnant, 108 à 115, à marée basse, la mer se retire très loin. Malheureusement, nous ne pouvons guère en profiter tant le vent est puissant et les grains inattendus. A marée haute, les bases de notre tour sont affrontées par les vagues déferlantes qui viennent s’y écraser, libérant des gerbes de mousse et d’écume pratiquement jusqu’à la lanterne. Le vent souffle et secoue le bâtiment qui résonne et vibre.

Il aime bien la petite sculpture que j’ai apportée avec moi. Elle représente une femme assise, tenant sur son corps une sorte de couverture, de serviette, la cachant intégralement à l’exception des genoux et des pieds qui dépassent de part et d’autre. Je n’ai jamais su lui donner une signification, mais je l’aime. Ensemble, nous regardons « Paris, Texas ». Sans un mot. C’est un film sur des douleurs d’hommes …

1er octobre 2019.

La relève aurait du avoir lieu aujourd’hui. Par radio, nous avons été avisés qu’il n’en serait rien, tant la tempête gronde. Nous attendrons quelques jours supplémentaires.

Texte écrit lors d’une session d’Ecriture Créative (Sophie Collignon/UIAD)



		
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Renaissance d’un blog

C’est l’histoire d’un blog qui est né en 2007. D’abord, sous la formule d’un « blog du Monde » (le quotidien), puis en tant que blog indépendant chez Gandi. Le départ du quotidien était dû au fait que la visibilité des blogs des lecteurs n’était absolument pas égale d’un contributeur à un autre, certains étant fortement privilégiés. Par ailleurs, l’audience restait faible pour des motifs inconnus. Une fois chez Gandi, les choses ont été un peu modifiées.

C’est ainsi qu’entre 2007 et 2019, ce sont 357 articles qui ont été rédigés et publiés. Sans aucune unité apparente, mais avec une logique certaine: celle de mes sources d’intérêt, qu’il s’agisse de mes goûts ou de mes engagements. La photographie (67 posts) et l’écriture (24 posts) relèvent de mes goûts, tandis que l’Egypte (28 posts) où j’ai travaillé pendant deux ans, et le Mali (45 posts) où j’ai mené une passionnante mission, se rattachent plutôt à mes engagements. Engagements aussi les articles traitant de l’écologie (54)), des droits de l’homme (26), du développement solidaire (18), de la démocratie (15), voire de la culture numérique (13).

Les parutions n’ont jamais été très régulières, loin de là ! Entre 40 et 60 par an au cours des années 2007 à 2009, 100 publications en 2010, puis entre 30 et 40 au cours des années 2011 à 2014. Année qui représente un virage capital. Devenu conseiller municipal (puis adjoint) et président d’une Mission Locale, le temps à sérieusement manqué pour tenir ce blog. Cela explique le nombre dérisoire de publications depuis 2015, de 2 à 8 par an ! Et encore rien, jusqu’à ce jour, en 2020.

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La logique de ces écrits, s’il faut l’expliquer, repose sur quelques choix fondamentaux que je maintiens avec volonté depuis plus d’une cinquantaine d’années et qui sont la jeunesse, la culture, la solidarité internationale et le développement local. Cela fait un tout. Ces dernières semaines, Gandi a fait savoir qu’il changeait de plateforme technique, qu’il abandonnait l’hébergement gratuit de blogs DotClear, et proposait l’accueil (payant !)) de blogs WorldPresse sur sa plateforme V5. Cela a nécessité un fabuleux travail de reprise des 357 articles sous DotClear 2.1.5 afin de les transférer sous WorlPress 5.4. Le tout à la main, car je n’ai pas trouvé d’application fiable pour faire ce travail. Recopier tous ces posts a imposé de les relire, un par un. Modeste satisfaction, je n’ai pas le sentiment d’avoir raconté trop de bêtises au cours de ces 12 ans d’existence de mon blog.

Tout ceci venait conforter un choix fait fin 2019: celui de ne pas me représenter aux élections municipales de 2020 et donc de quitter la présidence de la Mission Locale (réservée à un.e élu.e). Une sacrée cochonnerie de virus est venue tout foutre en l’air. Et je reste élu de part et d’autre pour quelques mois encore. Par ailleurs, la situation créée par cette maladie et le confinement qui s’en suit vont obliger à de fortes réflexions. D’aucuns ont déjà embrayé et préparent un « Grand Soir » et un « Jour d’Après », tous deux lumineux et glorieux ! Que l’on ne compte pas trop sur moi pour ce genre d’attitude car je suis un adepte du travail de fond, du dialogue, de la réflexion collective et du changement partagé de nos sociétés. Je dis bien « nos sociétés », car cela s’entend non seulement en France, mais aussi en Egypte, au Mali, au Vietnam, au Costa Rica, en Allemagne, en Italie, ….partout dans le monde.

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Je suis un « libéral ». Non pas au sens économique français, mais au sens politique américain, de ceux que l’on appelle là-bas « socialistes », voire parfois « communistes » ! (Tout dépend de qui parle). Mes références sont Albert Camus en philosophie, Pierre Mendès-France, Michel Rocard, Jacques Delors en politique, Edgar Morin en sociologie. Faites avec … Et je déteste les fauteurs de Fake News, les complotistes, les manipulateurs, … Qu’on se le dise.

Conclusion: maintenant, on va essayer d’écrire plus souvent. En gardant et développant les mêmes catégories et en ajoutant, peut-être, une nouvelle catégorie: celle du patrimoine historique et socio-historique.