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Alexandrie – Bibliothèque

On appelle corde le segment de droite qui soutient un arc. Dans un cercle, le segment de droite qui rejoint deux points de la circonférence de celui-ci et qui délimite donc un arc de cercle.
La Bibliothèque d’Alexandrie est une symphonie de cordes, d’arcs et de diagonales. Quasi vaste cylindre enterré d’un tiers de sa hauteur totale, l’architecte norvégien l’a tronçonné par une coupe en diagonale. A la fois façade et toit. Façade parce qu’il s’agit d’un damier géant de métal et de verre, orienté sensiblement au nord, dont chaque case est diagonalement ouverte ou fermée par un arc de cercle. Les diagonales tracent une brassée de cordes parallèles. Les ouvertures laissent entrer la lumière de façon indirecte. Mais il s’agit d’un toit également puisque c’est le sommet du bâtiment et qu’ici la pluie, le vent, les embruns, le sable se retrouveront. Façade et toit confondus veulent symboliser un soleil se levant sur la mer.

Bibliothèque d’Alexandrie

Ou couchant mais il est sans doute plus positif de dire levant. Cependant le soleil, le vrai, donne à cette structure ses meilleures et plus chaudes couleurs cuivrées, métallisées, moirées lors de son coucher. Le toit s’appuie sur cent quatre vingt degrés à un mur aveugle fermant la face sud du bâtiment. Aveugle à l’exception d’un découpe rectangulaire, plus haute que large, qui laisse passer une passerelle métallique. Celle-ci devait relier la Faculté de Commerce à la Corniche en passant au travers de la Bibliothèque et en surplombant l’avenue de bord de mer. Elle part bien du trottoir de la Faculté de Commerce. Elle parvient à la corniche, mais ne l’atteint pas, restant suspendue au-dessus du vide. Le mur est recouvert de plaques de garnit gris de deux formats, carré et rectangle du double de ce carré. Toutes les plaques se joignent en laissant déborder leurs angles, ce qui apporte un désordre salutaire à la surface du mur. Les plaques de granit sont disposées en lignes horizontales très nettes. Au sein des lignes, les plaques sont toujours les mêmes, soit des carrés, soit des rectangles verticaux, très rarement des rectangles horizontaux.
Comme une page d’écriture universelle, toutes ces plaques sont calligraphiées des signes, lettres, chiffres, idéogrammes, de tous les langages de toutes les cultures et civilisations. La gravure de ces signes se poursuit de plaque en plaque sans se soucier des limites de celles-ci. Le haut du mur, arc de cercle gagné sur le ciel, est conquis par les choucas locaux qui y ont élu domicile. Au nord, le toit est fermé par un mur identique de quelques mètres de hauteur et dont l’intérieur reprend le motif des signes et caractères des langues de la terre. Une pièce d’eau symbolise la mer entre ce mur et la limite du site.

Bibliothèque d’Alexandrie

A l’intérieur de la Bibliothèque, une forêt de piliers achevés en fleur de lotus, soutient le toit. La lumière, grandement naturelle tombe indirectement des ouvertures. Un filigrane bleu et vert borde ces découpes. Des spots sont logés au plafond. Les planchers ouverts au public suivent la même diagonale que celle du toit, sous la forme d’un amphithéâtre géant de plus d’une dizaine de marches. Un escalier bordé de marbre noir de Nubie parcourt en ligne droite tous les niveaux de la bibliothèque. Des bureaux, salons de lecture, ont la particularité de s’ouvrir sur certaines des loggias délimitées par le toit façade. Tables, bureaux, rayonnages, étagères font harmonieusement appel au bois blond, au cuir, à l’acier, dans des formes sobres et excessivement géométriques.
Plus question de cordes et d’arcs.
Sur l’esplanade accueillant la bibliothèque, deux autres bâtiments. L’un, massif, sorte de gros cube, déjà ancien et quelque peu réhabilité, a pour fonction d’être un auditorium. Sur l’une de ses faces, les diagonales murales reprennent l’idée des trois pyramides. Ce n’est pas l’idée la plus originale et cette construction est mal venue sur l’esplanade. L’autre est un planétarium. Boule noire découpée en huit bandes parallèles, plus les pôles. Les bandes sont d’un noir mat, caoutchouteux. Les césures sont en acier blanc poli. Comme un miracle, la sphère est suspendu au-dessus d’une fosse cubique. Elle ne repose légèrement que dans quatre berceaux proéminents sur les faces intérieures du cube. Geste architectural en totale harmonie avec la bibliothèque. Sombre astre lunaire (voué à être planétarium), sans lumière propre, éclairé par la proximité, le rayonnement, les dimensions du soleil se levant à ses abords immédiats. Si cette bibliothèque possède une dimension pharaonique, c’est bien davantage en raison de la force symbolique de ses murs qu’à cause de la difficulté matérielle de l’entreprise.

Planétarium de la Bibliothèque

La Bibliothèque d’Alexandrie vise à terme les cinq millions de références. Qui les lui confiera, au siècle de l’informatique et de la numérisation?

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Alexandrie – la ville

Alexandrie est une ville séduisante. L’hiver y est pluvieux, violemment pluvieux. Les précipitations dépassent très probablement les niveaux déclarés dans les guides touristiques. Les jours de pluie y sont plus nombreux que ce que le “Routard” veut bien en dire: un en novembre, trois en décembre, un en janvier, un en février, et plus rien en mars.
Cette année, décembre s’est caractérisé par huit jours de pluies diluviennes quasi ininterrompues. En janvier, deux violentes perturbations de plusieurs jours. Et nous voici en février, avec une perturbation de déjà trois jours. Lors de chacune, de l’eau, du vent, parfois des éclairs et la foudre. Et des inondations dans les rues, des hauteurs de vingt, trente, quarante centimètres d’eau; les voitures se font amphibies (pas toutes!) et les piétons se font une raison, éclaboussés qu’ils sont en permanence. La mer, agitée en creux de deux ou trois mètres, écume et répand ses embruns sur la corniche, elle arrache les plages qu’elle redépose sur les avenues. La journée peut commencer en photographiant un arc-en-ciel sur la mer, né du soleil levant et s’achever moins poétiquement en passant éponge et serpillière dans la chambre à coucher inondée à cause des vitrages coulissants qui ne sont pas étanches aux pluies horizontales.

Tempête à Alexandrie

Mais l’hiver ne fait que passer et Alexandrie est vraiment une ville séduisante.
Etirée en strates parallèles à la mer sur près de trente kilomètres, elle est en perpétuel mouvement. Quand donc les alexandrins dorment-ils? Dès les premiers beaux jours, et j’ai connu avril dernier, les rues, les avenues et la corniche sont emplies de promeneurs qui déambulent jusque très tard le soir (très tôt le matin). Héler un taxi à quatre heures du matin pour se rendre à l’aéroport ne pose aucun problème, il y a toujours des taxis jaune et noir en maraude. Une fois les jours chauds arrivés, la population se multiplie avec la venue des cairotes, soit pour le week-end, soit pour deux ou trois semaines de vacances.

Le trottoir de la corniche devient une gigantesque promenade sur près de vingt kilomètres, de Montazah à Quat Bay. Le muret séparant cette avenue des plages, des rochers et de la mer sert de banc pour des milliers de piétons, assis, devisant, grignotant, buvant thé ou café, mangeant des glaces et laissant le temps s’écouler, les heures passer.

Première strate, la Corniche devient une avenue moderne et sans style longeant la Méditerranée. Bientôt à deux fois quatre voies sur toute sa longueur, elle se sacrifie à une ahurissante circulation automobile. Les immeubles anciens qui la bordent tombent en ruines et sont remplacés par des buildings orgueilleux, dont certains ne sont jamais achevés, souvent inoccupés. De rares villas ont eu du charme, mais sont désormais condamnées à l’étouffement entre deux de ces immeubles. Seule, la façade du quartier d’Al Nasr, entre le Consulat de France et les Trois Mosquées, revêt un caractère architectural début de siècle dernier relativement homogène. Les palmiers réguliers qui bordent ici la corniche apportent leur touche pour en faire une vraie “promenade”, comme à Nice ou à Cannes.

Alexandrie: les trois mosquées

Une avenue, deux avenues, parallèles à la corniche, et voilà délimité sur toute la longueur ce qui représente le lieu de vie des classes bourgeoises et moyennes. Chaque quartier y a son style, son centre de vie avec un marché et des commerces, ses grands magasins, ses restaurants. Les habitants s’y connaissent tous, ce qui transforme la ville en une somme de petits villages. Il est étonnant de voir combien chaque alexandrin peut avoir de relations qui ne sont pas des amitiés, mais de ceux avec qui l’on papote et raconte les dernières nouvelles. Comme il en est ainsi pour chacune de ces relations, il n’est aucun secret qui ne soit connu de la ville entière avant un jour. Sans doute est-ce là ce que l’on appelle le téléphone arabe. A utiliser si vous avez des informations à faire passer !! A redouter si ces informations se propagent contre vous !!

Le tramway, un vrai tramway jaune en centre ville, une sorte de métro bleu ailleurs, irrigue lentement mais sûrement la métropole. Le wagon du centre y est réservé exclusivement aux femmes, ce qui n’interdit pas aux femmes de prendre le wagon de tête ou le wagon de queue, mais ce qui leur offre un espace où elles n’ont pas à redouter la promiscuité masculine.

En arrière de cette zone, la ligne de chemin de fer. Les machines diesel y font un vacarme infernal. Les passagers sont debout dans l’ouverture des portes jamais fermées. A chaque passage à niveau, la locomotive trouve son chemin au milieu de foules piétonnes, au cœur de la circulation automobile.

Et au-delà de la ligne de chemin de fer, les quartiers populaires dans lesquels les immeubles de type HLM se succèdent les uns aux autres, certains si proches que les balcons se font vis à vis et se touchent. Le linge toujours et partout aux fenêtres. Les senteurs multiples, agréables, curieuses, moins agréables, les chevaux, les ânes tirant calèche-taxi ou charrette, les marchés multiples, aux poissons, aux fruits, aux légumes, les souks de tissus, de bimbeloterie, … Et les gens qui se croisent, s’évitent sans jamais se heurter. Jamais foule ne m’a été aussi accueillante. C’est avec un sentiment de confiance absolue que je pénètre des foules plus compactes que je n’ai jamais rencontrées, ainsi lors de la fête de l’Aïd El Feltre, le petit Birham. Une seule fois, j’ai été témoin d’une tentative de vol à l’arraché. C’est certain, il est des disputes violentes dans lesquelles il convient de ne pas s’attarder, disputes de chauffeurs de taxis, disputes de conducteurs qui ont accroché leurs véhicules déjà bien fatigués ou disputes aux motifs plus secrets qui font que des hommes vont jusqu’à s’ensanglanter à coups de gourdins et de bâtons, tout en hurlant les plus sonores imprécations.

Cette strate populaire se poursuit sans transition et dans le pire mélange par des zones industrielles aux fumées lourdes, aux odeurs tenaces. Et puis, une voie rapide, les lacs et la campagne avec son agriculture irriguée omniprésente.

Alexandrie ne fait pas plus de cinq kilomètres d’épaisseur.