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Les migrations du Mali vers la France

Ce début d’année 2009 a été marqué par un évènement significatif, sinon important, qui n’a pas rencontré, ni dans la presse écrite, ni dans l’audiovisuel, un grand retentissement. Pour la quatrième fois, Amadou Toumani Touré (ATT), Président du Mali, a refusé de signer l’accord dit de “Gestion concertée des flux migratoires”. Certes, il y a eu quelques articles, mais une fois la chose acquise, plus personne n’en a parlé.

Nombre de ces articles sont inspirés par un faisceau d’associations qui ont en commun une analyse partielle et militante. Le simple rappel des chiffres illustre cet aspect des choses.

Remettons de l’ordre dans les données.

Combien de maliens vivent en France ? Les chiffres vont de 80 000 à … 300 000 selon les sources. 80 000 pour “L’Humanité”, 120 000 pour “Le Monde”, 150 000 à 200 000 pour Panapress, 170 000 pour la Compagnie des Phares et Balises pour présenter un spectacle, 200 000 pour « Libération », mais il est vrai dans un article de Catherine Coroller qui cite 200 000 et 80 000 dans le même papier (02/01/2009) !!

Ces chiffres sont probablement exagérés et ont avant tout pour but de « dramatiser » la situation. On peut raisonnablement s’arrêter sur 80 000 à 100 000 maliens résidant en France, dont 30 00 à 45 000 en « situation irrégulière« .

Quel est le montant des fonds que ces maliens transfèrent dans leur pays ? Cette question n’a pas pour but de préparer une main-mise sur ces sommes, comme l’a imaginé une association. Mais, au contraire, une bonne connaissance permet d’apprécier l’effort des maliens vers leur pays.Le chiffre couramment admis est de 180 millions d’euros par an. Il est extrait d’un rapport (http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000739/0000.pdf) de Charles Milhaud, Président du Directoire des Caisses d’Epargne, daté de septembre 2006 et intitulé “L’intégration économique des migrants et la valorisation de leur épargne”, étude réalisée sur un ordre de mission signé de Nicolas Sarkozy.

Mais d’aucuns parlent de 200 millions (RFI), 295 millions (Tiebilé Dramé, ancien ministre des Aff. Etr.) … Dans quel but ?

1°) Celui d’établir une comparaison entre ce chiffre et le PIB du Mali. C’est ainsi que “Libération” annonce que ces 180 millions représentent 4,4% du PIB, tandis que Tiebilé Dramé déclare que les 295 millions représentent 11% du PIB. Calculez vous-même, chacun a son PIB ! Et c’est bien vrai ! Le PIB du Mali est de 5 400 millions $ en 2004 soit 4 355 millions € (Tx=1,24), 6 840 millions $ en 2007 soit 4 995 millions € (Tx=1,37). 4,4% représenteraient des transferts à hauteur de 220 millions, et 11% représenteraient … 549 millions !!

Plus honnêtement, les 180 millions d’euros transférés par les migrants maliens font entre 3 et 4% du PIB du pays natal.

2°) Celui d’établir une comparaison avec le montant de l’Aide Française au Développement consacrée au Mali. AfriqueJet déclare que ces 180 millions représentent 3 fois l’aide ! RFI nous dit que l’AFD est de 156 millions d’euros ! Or, source gouvernementale, (http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/Note_68.pdf), l’Aide Publique au Mali en 2005 a été de 72,37 M€ (annulation de dette comprise) ou de 51.30 M€ (hors annulation de dette).

Mais en fait, quelle importance peut bien avoir ce chiffre ? En quoi la France serait-elle tenue de verser à un pays donné une somme en rapport avec ce que lui adressent ses propres ressortissants ? A ce petit jeu stupide, combien la France devrait-elle donner au Pakistan, au Sri Lanka ou à Djibouti ?

A l’examen de tous ces chiffres, nous apprenons que la France a procédé à une annulation-conversion de la dette du Mali à l’égard de la France, à l’automne 2007, pour un montant de 109 millions € pour la période 2008-2019.

Pourquoi cette mobilisation des associations ?

Toutes les associations (Droits de l’homme, CIMADE, Droits Devant, RESF, … ) se sont exprimées au sujet du Mali, mais très peu lors des signatures accordées par le Sénégal, le Gabon, la République du Congo, le Benin, la Tunisie, l’Ile Maurice, Cap Vert et le Burkina Faso. Tout simplement parce que, dans le cas du Mali, le résultat des discussions était pratiquement connu d’avance et qu’il était bon d’accompagner ce résultat afin de crier victoire !

Amadou Toumani Touré a une attitude extrêmement réaliste avec l’émigration de ses citoyens. Il connait ces fameux 180 millions d’euros, dont près de 60 % vont dans la seule région de Kayes, et il ne peut l’en priver. « Entre le tout humanitaire revendiqué par certains et le tout sécuritaire par lequel l’Europe lui répond, il faut trouver un moyen terme salutaire ». Il est prêt à discuter de visas permettant d’aller travailler dans un pays européen et de revenir, il l’a fait avec l’Espagne. Il est prêt à entendre parler de régularisations. Mais il n’aime pas que l’on se moque de lui et que, là aussi, on trafique les chiffres, mais dans l’autre sens.

Les dernières négociations entre la France et la Mali ont été basées sur un nombre de maliens en “situation irrégulière” de l’ordre de … 22 000. Et sur ces 22 000, la France ne proposait que .. 1500 régularisations par an, là où le Mali en demandait au moins 4 à 5000. Et puis, il y avait cette grotesque liste limitative des métiers autorisés pour les migrants. La migration des maliens est une donnée officiellement incluse dans la politique de population du Mali. Il existe un Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur qui a pour ambitions d’aider les maliens de l’extérieur, d’informer les candidats à l’émigration, de favoriser la coopération décentralisée, mais aussi d’obtenir des migrants qu’ils consacrent leurs envois de fonds à des investissements.

Il existe au Mali des dizaines d’associations (ONG) qui se sont données pour but d’organiser et de valoriser les envois de fonds et d’apporter une aide au retour et à la réintégration des maliens de l’extérieur. Il existe également des dizaines d’associations qui cherchent à circonvenir l’émigration clandestine.

Il est bien certain que, tôt ou tard, les discussions reprendront. Il est à souhaiter que la France les engage sur des bases à la fois plus réalistes (les vrais chiffres, une meilleure connaissance de la politique du Mali, …) et plus généreuses (davantage de régularisations, des visas aller-retour, des visas sur la base d’un plan éducatif ou professionnel, des frais de transferts financiers allégés, des aides au retour et à la création d’entreprises personnelles, … tant de choses peuvent être imaginées).

Bamako Commune V, quartier de Daoudabougou, d’après Google Earth

Pour compléter votre réflexion:

  • le travail (http://www.delmli.ec.europa.eu/fr/guide/Etude_Migration_Merabet_Gendreau_Rapport_final_15_05_07.pdf) de Omar Merabet et Francis Gendreau sur “Les questions migratoires au Mali”. A vrai dire, ce document, je n’ai vu nulle part qu’il ait été cité !! Il date de janvier 2007.
  • un commentaire glané sur un forum, il est un peu “radical” mais mérite l’attention: « Un malien en France, ce sera toujours un immigré. Un français au Mali, ce sera toujours un coopérant ! »
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Excision: vaste campagne de mobilisation au Mali

« Le Bureau de l’UNICEF au Mali, en collaboration avec le Programme national de lutte contre l’excision (PNLE), organise du 27 janvier au 10 février 2009 une vaste campagne de sensibilisation dans les régions de Kayes (ouest), Sikasso (sud) et Koulikoro (centre) contre la pratique de l’excision, a appris la PANA auprès des initiateurs.

Cette campagne, qui se déclinera en une série de productions de théâtre-forum, s’inscrit dans le cadre du programme général de l’UNICEF visant à renforcer l’impact des actions de changement social par l’utilisation de moyens de communication à base communautaire et de proximité.

Quelque 90 sites vont accueillir 9 jeunes troupes de théâtre-forum avec pour thème: “Le Dernier Couteau”. La pièce se jouera sur les places et endroits publics selon la technique du théâtre-forum qui laisse une grande place au dialogue après la représentation.

« Au moins 180 fora de discussion seront organisés après les représentations et lors de ces espaces d’échanges, les spectateurs peuvent prendre la place des acteurs et rejouer la scène de leur point de vue », ont souligné les organisateurs.

Selon les résultats de l’Enquête démographique et de santé 2006 (EDSM-IV) du ministère malien de la Santé, 69% des femmes enquêtées, ayant au moins une fille, avaient déjà fait exciser leur fille ou au moins l’une de leurs filles et 14% avaient l’intention de la (ou les) faire exciser. En somme 82% des filles des femmes enquêtées sont ou seront excisées, c’est-à-dire un niveau légèrement inférieur à celui des mères (85%).

Le Mali fait partie des pays où la pratique de l’excision est très répandue, avec son taux de prévalence de 85%. Il occupe la troisième place sur le continent après l’Egypte (97%) et le Soudan (90%).

Dans le monde, chaque année, au moins deux millions de jeunes filles sont menacées de mutilations génitales et leur nombre est estimé à 150 millions en 2006. Globalement, l’excision est répandue dans 28 pays d’Afrique, avec un taux de prévalence variant entre 5% et 97%, selon le pays.

Bamako – 26/01/2009 Pana »

1ère observation: si j’ai choisi de reprendre ce texte in extenso, c’est parce que j’avais déjà parlé de ce sujet (Alexandrie-Excision) à propos de l’Egypte.

2ème observation: ce texte provient d’une agence de presse africaine et il est particulièrement intéressant de noter la franchise et l’évidence avec laquelle la question est abordée.

3ème observation: contrairement à l’Egypte, le Mali a ratifié le Protocole de Maputo (http://www.aidh.org/Biblio/Txt_Afr/instr_prot_fem_03.html), mais les associations maliennes concernées souhaitent qu’une loi vienne renforcer cette ratification et organiser la lutte contre les mutilations féminines.

4ème observation: le premier mot du titre de ce post va, comme de bien entendu, attirer toute une meute de chacals du Net. Qu’ils passent leur chemin !

Bamako: enfants dans la rue
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Le Mali enregistre un taux d’incidence du paludisme de 191 pour 1000

Selon des projections les plus optimistes, le Mali va enregistrer une incidence de 83 pour 1000 en 2021, alors que les exigences des objectifs du Millénaire pour le développement recommandent ce taux pour 2015. En outre, les statistiques cliniques indiquent que ce sont les enfants de 0 à 5 ans et les femmes enceintes qui sont les principales victimes de cette maladie qui, avec 48% des motifs de consultation, est la première cause de mortalité (15%) et de morbidité (13%).
L’incidence malienne est par ailleurs encouragée par la faiblesse de l’accessibilité de la population au centre de santé et le goût généralement prononcé pour des traitements communautaires du paludisme.
Le RSAM vise à impulser une dynamique de lutte efficace contre le paludisme en privilégiant la prévention. Cette démarche, selon le réseau, est susceptible de fléchir la tendance évolutive de la maladie, l’offre thérapeutique n’étant pas la seule condition à remplir pour parvenir à la circonscription du paludisme.
Dans cette démarche, la volonté des populations à un changement d’habitude de soins et d’hygiène est également sollicitée.

Anophèle – (C) James Gathany

Cet article, publié ce jour dans Afrique en ligne, montre du doigt l’une des conséquences d’une salubrité totalement insuffisante: caniveaux à l’air libre, marigots servant de dépotoirs, latrines s’écoulant dans la rue, eaux domestiques utilisées et répandues dans les voies publiques, … toutes conditions largement suffisantes pour une prolifération du moustique vecteur du parasite.

Le caractère “provisoire” des pulvérisations d’insecticide (efficacité limitée dans le temps), le coût élevé des traitements préventifs, l’impossibilité même de les utiliser au long cours, les contraintes et les limites techniques des moustiquaires ou des répulsifs, enfin le caractère de lutte “toujours à refaire”, tout ceci explique que les populations concernées se “résignent” bien souvent au sort pour éviter cette maladie.

Seule une vigoureuse action en faveur de la collecte des déchets solides et liquides et de leur traitement pourra convaincre les populations de se protéger plus efficacement. Nous noterons également que l’on dispose, par ce taux d’incidence, d’un indicateur précieux pour évaluer l’efficacité d’une politique de propreté. Et sans doute serait-il utile de disposer de mesures plus fines; par régions, par villes, afin de mieux en appréhender les résultats.

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Lectures africaines

Un dernier post à propos de mon récent déplacement à Bamako: celui qui concerne mes lectures. Non sans préméditation, je suis parti avec deux livres dans mes bagages.

  • Désert de JMG le Clézio, dont je n’avais quasiment rien lu jusqu’à ce jour. Je remercie celle de mes sœurs qui m’a suggéré ce choix pour débuter la découverte de cet écrivain qui écrit comme un sculpteur frappe son morceau de pierre ou donne des coups de ciseau dans sa pièce de bois: par petites touches bien ajustées, parfois répétées jusqu’au résultat attendu.
  • Le Roi de Kahel, de Tierno Monenembo, Prix Renaudot 2008. Ce livre romance l’aventure d’un capitaine d’industrie lyonnais qui a réussi à se faire reconnaître un territoire chez les Peuls, qui y battait monnaie, qui y exerçait commerce, qui voulait y construire une ligne de chemin de fer, … Or l’histoire se termine mal et prouve, s’il en est besoin, que la France a toujours exercé un grand mépris à l’égard du commerce et/ou de l’entreprise, préférant de beaucoup les armes ou l’idéologie pour soumettre les peuples.

En fait, c’est à Bamako qu’un ami de longue date, estimé dans son pays, m’a prêté le livre le plus intéressant et que j’ai lu en une seule soirée: Afrique 2025 Quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ? Ce n’est pas un ouvrage des plus récents puisqu’il a été publié aux Editions Karthala en 2002 ou 2003 (http://www.karthala.com/). Il est le fruit du travail d’un Groupe de chercheurs multidisciplinaires, travaillant dans le cadre du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et intitulé Futurs Africains (http://www.africanfuture.org/). Le passionnant dans ce bouquin, c’est qu’il apporte une explication fiable sur les raisons du retard de développement de l’Afrique, tout en soulignant que ces raisons constituent aussi une force culturelle et sociale pour l’ensemble du continent. Mais le mieux est encore de donner la parole aux auteurs.

« Du point de vue de l’économiste, l’Afrique du début du XXI° siècle est l’héritière de la période coloniale et de la période post-coloniale, disons de la première décennie après les indépendances. Au lendemain de la seconde guerre mondiale et jusqu’au début des années 70, elle a connu une profonde transformation. A coté de l’économie traditionnelle, peu ou pas transformée, une nouvelle économie, basée sur les exportations de produits agricoles et minéraux s’est considérablement développée. Lors des indépendances, les nouveaux états sont trouvé cette dynamique en place, ils ont cherché, avec plus ou moins de bonheur selon les cas, à la renforcer et ils ont créé des institutions publiques pour maîtriser l’usage qui serait désormais fait de ces rentes procurées par ces exportations, avec l’objectif affiché de s’en servir pour le développement du pays.
« A cette économie rentière désormais contrôlée par l’état, s’est ajoutée une vague d’industrialisation par import substitution, largement induite par les nouveaux gouvernements indépendants. Ce modèle de développement a engendré une croissance économique comparable à celle des autres continents, parfois même plus forte, mais il a rencontré ses limites au cours des années 70 et 80.
« Le passage d’une longue période de hauts cours des matières premières à une période de bas cours et la non-compétitivité de la plus grande partie du tissu industriel ont mis fin à cette croissance.

« Au début du XXI° siècle, force est de constater que les économies africaines restent dominées par la production de matières premières agricoles et minières pour l’exportation. La production de biens manufacturés pour l’exportation ne s’est pas développée et celle pour le marché intérieur a été fortement concurrencée par les importations, notamment en provenance d’Asie. Les économies africaines fonctionnent toujours selon un schéma où le surplus (la rente) provenant du secteur primaire, surplus complété par l’aide extérieure, est converti pour l’essentiel en importations de biens et de services.
« Dans ce schéma, l’évolution à court terme du PIB dépend essentiellement de la capacité de production des activités exportatrices et des termes de l’échange. Et comme la période de bas cours de la plupart des matières premières exportées par l’Afrique semble, mis à part les fluctuations conjoncturelles, devoir se prolonger, cette évolution n’est guère favorable.

« Les faibles productivités jointes à la surévaluation des taux de change constatée pendant longtemps dans de nombreux pays, non seulement n’ont pas permis à l’Afrique d’être compétitive sur les nouveaux créneaux porteurs, mais ont érodé sa compétitivité sur les marchés de matières premières où elle était bien placée. Elle a perdu des parts de marché sur plusieurs produits (arachide, cacao, huile de palme et d’arachide, banane, caoutchouc), et ne les a maintenues que pour le café, le sisal, le thé, le coton et le tabac.
« Entre 1970 et 1995, sa part de marché dans le commerce mondial est passée de 4% à 2%, alors que celle de l’Asie croissait de 20 à 25%.

« La mondialisation ne s’est pas limitée au commerce international, elle a également atteint la sphère financière. L’Afrique est demeurée largement en dehors du flux d’investissements étrangers. Elle n’a reçu que 1% des investissements directs étrangers dans le monde, alors que dans le même temps, l’Asie en recevait 20%.

« L’évolution fulgurante des technologies de la communication a fait naître ce qu’il est convenu d’appeler la « nouvelle économie » dans laquelle certains ont cru voir une chance pour l’Afrique du XXI° siècle. Le faible développement et la vétusté des réseaux de télécommunication, le coût des équipements informatiques rapporté au revenu moyen, le nombre réduit de techniciens formés font que l’Afrique est en voie de marginalisation dans la nouvelle économie comme dans l’ancienne.

« Mais la présentation de l’économie de rente et de l’insertion de l’Afrique dans le monde ne rend qu’imparfaitement compte de la réalité de l’économie africaine au début du XXI° siècle. Les indices de revenu par tête et les indicateurs sociaux montrent objectivement la pauvreté du plus grand nombre, quel que soit la définition du mot pauvreté que l’on adopte, à coté de la richesse de quelques-uns. Cependant (exception faite des zones de guerre), les Africains ont fait face aux immenses défis de la croissance démographique et de l’édification des villes sans que les catastrophes annoncées à maintes reprises, la famine généralisée notamment, ne soient advenues, et chacun peut constater que les marchés sont généralement bien pourvus en marchandises et en manquent pas d’acheteurs. Il faut donc prendre en compte les dynamiques à l’œuvre dans le continent pour mieux cerner la réalité.

« L’agriculture a fait face à une population en forte croissance. Chaque paysan a eu plus de bouches à nourrir que n’en avaient eu son père et son grand-père et a réussi à les nourrir. Mais ce résultat positif a été obtenu sans augmentation suffisante du rendement des terres, ce qui a entraîné une course à la terre et la destruction de zones d’écosystèmes.

« A coté de l’agriculture, il existe toute une économie longtemps ignorée ou considérée comme vouée à la disparition rapide devant l’avancée de l’économie capitalistique moderne, une économie qualifiée d’informelle, ou populaire, une économie qui est souvent considérée comme un moyen de survie et qui cherche en fait à satisfaire des besoins essentiels qui ne sont pas actuellement couverts par l’économie formelle à des prix abordables : se nourrir, se loger, se vêtir, se former, se soigner, se déplacer ou se distraire. Une économie qui s’est considérablement développée au cours des dernières décennies et qui n’a plus rien de marginal, mais qui est devenue une composante essentielle des sociétés africaines. En milieu urbain, elle assure désormais la majorité des emplois, mais elle ne s’est pas seulement développée dans les villes, elle existe aussi en milieu rural où sont apparues de nouvelles activités ( souvent exercées par les femmes) qui procurent un complément de revenu aux activités purement agricoles.

« On peut relever plusieurs caractéristiques de ces économies populaires.
« Les barrières à l’entrée, tant en ce qui concerne le montant du capital investi que les techniques utilisées, y sont faibles. Cela permet au plus grand nombre d’y trouver sa place, mais cela implique aussi une faible productivité du travail et donc de faibles revenus pour la majorité des acteurs impliqués. C’est certainement là, avec la crise de l’économie rentière et le faible développement du secteur capitalistique, une des causes majeures de la stagnation de l’économie africaine.
L’argent y est rare : aussi le souci de maximiser les rendements par rapport aux dépenses monétaires y est-il prédominant, ce qui n’est pas nécessairement favorable à l’augmentation de la productivité.
« Du fait de leur nature informelle , beaucoup d’activités ont un caractère précaire. Ceux qui ont réussi à dégager un surplus cherchent plus à diversifier leur activité qu’à étendre celle qui a connu le succès et à en améliorer la productivité.
Enfin, on notera l’imbrication entre activités productives et activités domestiques.
« D’une façon générale, on peut dire que les acteurs de cette économie populaire agissent en fonction de leurs intérêts. En ce sens ils sont des homo aeconomicus, insérés dans le marché. Mais ils sont aussi des membres de familles, de réseaux traditionnels ou de nouveaux réseaux auxquels ils ont librement adhéré et, de ce fait, leurs comportements ne sont pas seulement inspirés par la rationalité micro-économique, mais aussi par ce que l’on pourrait appeler une rationalité ou une logique relationnelle.

« En milieu urbain, la communauté familiale est à la base d’un certain nombre d’activités relevant de l’économie populaire. Le rôle de la famille dans la décision de migrer et le choix du lieu vers lequel se dirigeront les migrants est connu, et on connaît également son rôle comme pourvoyeuse de sécurité sociale pour ses membres, y compris ceux qui travaillent dans le secteur formel.
« Cette prééminence autorise à considérer le mode de production dominant en Afrique comme lignager parce que l’appartenance à un lignage y est la condition d’accès aux ressources de tous ordres gérées dans le cadre de la communauté. La parenté, biologique ou symbolique, joue un rôle clé dans un système régulé dans une large mesure par le contrôle qu’exercent les aînés sociaux sur la circulation des femmes à travers le mariage.
« On constate que les systèmes de production marchande ou capitaliste qui se sont développés au cours des dernières décennies sont loin d’avoir supplanté les systèmes de production lignagers. Ces derniers constituent un lieu de résistance des sociétés africaines et cette résistance est de toute évidence une tendance lourde.
« Or, tous ces systèmes lignagers ont un caractère commun : la minimisation du risque y est préférée à la maximisation du profit ou de la productivité. La recherche de la minimisation du risque inspire les décisions de migrer, elle conduit surtout à investir dans les liens sociaux, à les diversifier et à les privilégier par rapport à l’accumulation du capital. Toute une économie du don et du contre-don, qui s’enracine dans un passé lointain, s’est adaptée au monde actuel, chaque don constituant un « tiroir » que l’on ouvrira le jour où le besoin s’en fera sentir, une sorte d’assurance sur les risques futurs. Ainsi l’investissement dans le lien social amène-t-il à donner aux solidarités intra et inter-générationnelles un rôle clé dans la société.

« La conséquence de ce choix est que ces systèmes de production minimisent autant que faire se peut l’investissement physique et économique. Autrefois, les systèmes de production extensifs le permettaient, et c’est bien ce que l’on constate dans l’Afrique ancienne qui fonctionnait avec un investissement (en capital et en temps) dans les processus de production plus faible que dans bien d’autres régions du monde. Les terres étaient abondantes et il en était de même de la force de travail qui pouvait être mobilisée à certaines étapes du processus de production requérant une coopération poussée pour un temps limité : les systèmes fonctionnaient, satisfaisant les besoins essentiels et dégageant du temps, une ressource importante qui pouvait être investie dans les rapports sociaux.
« La monétarisation de l’économie, puis la croissance démographique, enfin la place croissante prise par le marché, sont venues perturber ce fonctionnement. Les systèmes ont essayé et essaient encore de s’adapter. Les familles et les communautés ont appris à composer avec le marché, non sans que les rationalités qui présidaient à leur fonctionnement ne soient érodées. Mais les adaptations sont le plus souvent lentes et limitées dans leurs effets. D’où la persistance, dans la plus grande partie du continent, de faibles productivités et de l’incapacité de générer un surplus qui puisse être investi dans l’augmentation de celles-ci.
« Il y a manifestement là une question cruciale pour l’avenir des économies africaines : y a t’il aujourd’hui des facteurs de changement suffisamment forts pour amener des modifications plus radicales des systèmes de production ? pour réduire le rôle du système lignager ? ou pour faire de la famille non seulement un lieu de production, mais aussi un lieu d’accumulation, comme c’est le cas dans la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est par exemple ?

Futurs Africains – Editions Karthala

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Avec mes excuses pour la longueur inhabituelle de ce post et l’invitation à lire l’intégralité du bouquin, je vous offre les derniers tags relevés à Daoudabougou.