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Lectures africaines

Un dernier post à propos de mon récent déplacement à Bamako: celui qui concerne mes lectures. Non sans préméditation, je suis parti avec deux livres dans mes bagages.

  • Désert de JMG le Clézio, dont je n’avais quasiment rien lu jusqu’à ce jour. Je remercie celle de mes sœurs qui m’a suggéré ce choix pour débuter la découverte de cet écrivain qui écrit comme un sculpteur frappe son morceau de pierre ou donne des coups de ciseau dans sa pièce de bois: par petites touches bien ajustées, parfois répétées jusqu’au résultat attendu.
  • Le Roi de Kahel, de Tierno Monenembo, Prix Renaudot 2008. Ce livre romance l’aventure d’un capitaine d’industrie lyonnais qui a réussi à se faire reconnaître un territoire chez les Peuls, qui y battait monnaie, qui y exerçait commerce, qui voulait y construire une ligne de chemin de fer, … Or l’histoire se termine mal et prouve, s’il en est besoin, que la France a toujours exercé un grand mépris à l’égard du commerce et/ou de l’entreprise, préférant de beaucoup les armes ou l’idéologie pour soumettre les peuples.

En fait, c’est à Bamako qu’un ami de longue date, estimé dans son pays, m’a prêté le livre le plus intéressant et que j’ai lu en une seule soirée: Afrique 2025 Quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ? Ce n’est pas un ouvrage des plus récents puisqu’il a été publié aux Editions Karthala en 2002 ou 2003 (http://www.karthala.com/). Il est le fruit du travail d’un Groupe de chercheurs multidisciplinaires, travaillant dans le cadre du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) et intitulé Futurs Africains (http://www.africanfuture.org/). Le passionnant dans ce bouquin, c’est qu’il apporte une explication fiable sur les raisons du retard de développement de l’Afrique, tout en soulignant que ces raisons constituent aussi une force culturelle et sociale pour l’ensemble du continent. Mais le mieux est encore de donner la parole aux auteurs.

« Du point de vue de l’économiste, l’Afrique du début du XXI° siècle est l’héritière de la période coloniale et de la période post-coloniale, disons de la première décennie après les indépendances. Au lendemain de la seconde guerre mondiale et jusqu’au début des années 70, elle a connu une profonde transformation. A coté de l’économie traditionnelle, peu ou pas transformée, une nouvelle économie, basée sur les exportations de produits agricoles et minéraux s’est considérablement développée. Lors des indépendances, les nouveaux états sont trouvé cette dynamique en place, ils ont cherché, avec plus ou moins de bonheur selon les cas, à la renforcer et ils ont créé des institutions publiques pour maîtriser l’usage qui serait désormais fait de ces rentes procurées par ces exportations, avec l’objectif affiché de s’en servir pour le développement du pays.
« A cette économie rentière désormais contrôlée par l’état, s’est ajoutée une vague d’industrialisation par import substitution, largement induite par les nouveaux gouvernements indépendants. Ce modèle de développement a engendré une croissance économique comparable à celle des autres continents, parfois même plus forte, mais il a rencontré ses limites au cours des années 70 et 80.
« Le passage d’une longue période de hauts cours des matières premières à une période de bas cours et la non-compétitivité de la plus grande partie du tissu industriel ont mis fin à cette croissance.

« Au début du XXI° siècle, force est de constater que les économies africaines restent dominées par la production de matières premières agricoles et minières pour l’exportation. La production de biens manufacturés pour l’exportation ne s’est pas développée et celle pour le marché intérieur a été fortement concurrencée par les importations, notamment en provenance d’Asie. Les économies africaines fonctionnent toujours selon un schéma où le surplus (la rente) provenant du secteur primaire, surplus complété par l’aide extérieure, est converti pour l’essentiel en importations de biens et de services.
« Dans ce schéma, l’évolution à court terme du PIB dépend essentiellement de la capacité de production des activités exportatrices et des termes de l’échange. Et comme la période de bas cours de la plupart des matières premières exportées par l’Afrique semble, mis à part les fluctuations conjoncturelles, devoir se prolonger, cette évolution n’est guère favorable.

« Les faibles productivités jointes à la surévaluation des taux de change constatée pendant longtemps dans de nombreux pays, non seulement n’ont pas permis à l’Afrique d’être compétitive sur les nouveaux créneaux porteurs, mais ont érodé sa compétitivité sur les marchés de matières premières où elle était bien placée. Elle a perdu des parts de marché sur plusieurs produits (arachide, cacao, huile de palme et d’arachide, banane, caoutchouc), et ne les a maintenues que pour le café, le sisal, le thé, le coton et le tabac.
« Entre 1970 et 1995, sa part de marché dans le commerce mondial est passée de 4% à 2%, alors que celle de l’Asie croissait de 20 à 25%.

« La mondialisation ne s’est pas limitée au commerce international, elle a également atteint la sphère financière. L’Afrique est demeurée largement en dehors du flux d’investissements étrangers. Elle n’a reçu que 1% des investissements directs étrangers dans le monde, alors que dans le même temps, l’Asie en recevait 20%.

« L’évolution fulgurante des technologies de la communication a fait naître ce qu’il est convenu d’appeler la « nouvelle économie » dans laquelle certains ont cru voir une chance pour l’Afrique du XXI° siècle. Le faible développement et la vétusté des réseaux de télécommunication, le coût des équipements informatiques rapporté au revenu moyen, le nombre réduit de techniciens formés font que l’Afrique est en voie de marginalisation dans la nouvelle économie comme dans l’ancienne.

« Mais la présentation de l’économie de rente et de l’insertion de l’Afrique dans le monde ne rend qu’imparfaitement compte de la réalité de l’économie africaine au début du XXI° siècle. Les indices de revenu par tête et les indicateurs sociaux montrent objectivement la pauvreté du plus grand nombre, quel que soit la définition du mot pauvreté que l’on adopte, à coté de la richesse de quelques-uns. Cependant (exception faite des zones de guerre), les Africains ont fait face aux immenses défis de la croissance démographique et de l’édification des villes sans que les catastrophes annoncées à maintes reprises, la famine généralisée notamment, ne soient advenues, et chacun peut constater que les marchés sont généralement bien pourvus en marchandises et en manquent pas d’acheteurs. Il faut donc prendre en compte les dynamiques à l’œuvre dans le continent pour mieux cerner la réalité.

« L’agriculture a fait face à une population en forte croissance. Chaque paysan a eu plus de bouches à nourrir que n’en avaient eu son père et son grand-père et a réussi à les nourrir. Mais ce résultat positif a été obtenu sans augmentation suffisante du rendement des terres, ce qui a entraîné une course à la terre et la destruction de zones d’écosystèmes.

« A coté de l’agriculture, il existe toute une économie longtemps ignorée ou considérée comme vouée à la disparition rapide devant l’avancée de l’économie capitalistique moderne, une économie qualifiée d’informelle, ou populaire, une économie qui est souvent considérée comme un moyen de survie et qui cherche en fait à satisfaire des besoins essentiels qui ne sont pas actuellement couverts par l’économie formelle à des prix abordables : se nourrir, se loger, se vêtir, se former, se soigner, se déplacer ou se distraire. Une économie qui s’est considérablement développée au cours des dernières décennies et qui n’a plus rien de marginal, mais qui est devenue une composante essentielle des sociétés africaines. En milieu urbain, elle assure désormais la majorité des emplois, mais elle ne s’est pas seulement développée dans les villes, elle existe aussi en milieu rural où sont apparues de nouvelles activités ( souvent exercées par les femmes) qui procurent un complément de revenu aux activités purement agricoles.

« On peut relever plusieurs caractéristiques de ces économies populaires.
« Les barrières à l’entrée, tant en ce qui concerne le montant du capital investi que les techniques utilisées, y sont faibles. Cela permet au plus grand nombre d’y trouver sa place, mais cela implique aussi une faible productivité du travail et donc de faibles revenus pour la majorité des acteurs impliqués. C’est certainement là, avec la crise de l’économie rentière et le faible développement du secteur capitalistique, une des causes majeures de la stagnation de l’économie africaine.
L’argent y est rare : aussi le souci de maximiser les rendements par rapport aux dépenses monétaires y est-il prédominant, ce qui n’est pas nécessairement favorable à l’augmentation de la productivité.
« Du fait de leur nature informelle , beaucoup d’activités ont un caractère précaire. Ceux qui ont réussi à dégager un surplus cherchent plus à diversifier leur activité qu’à étendre celle qui a connu le succès et à en améliorer la productivité.
Enfin, on notera l’imbrication entre activités productives et activités domestiques.
« D’une façon générale, on peut dire que les acteurs de cette économie populaire agissent en fonction de leurs intérêts. En ce sens ils sont des homo aeconomicus, insérés dans le marché. Mais ils sont aussi des membres de familles, de réseaux traditionnels ou de nouveaux réseaux auxquels ils ont librement adhéré et, de ce fait, leurs comportements ne sont pas seulement inspirés par la rationalité micro-économique, mais aussi par ce que l’on pourrait appeler une rationalité ou une logique relationnelle.

« En milieu urbain, la communauté familiale est à la base d’un certain nombre d’activités relevant de l’économie populaire. Le rôle de la famille dans la décision de migrer et le choix du lieu vers lequel se dirigeront les migrants est connu, et on connaît également son rôle comme pourvoyeuse de sécurité sociale pour ses membres, y compris ceux qui travaillent dans le secteur formel.
« Cette prééminence autorise à considérer le mode de production dominant en Afrique comme lignager parce que l’appartenance à un lignage y est la condition d’accès aux ressources de tous ordres gérées dans le cadre de la communauté. La parenté, biologique ou symbolique, joue un rôle clé dans un système régulé dans une large mesure par le contrôle qu’exercent les aînés sociaux sur la circulation des femmes à travers le mariage.
« On constate que les systèmes de production marchande ou capitaliste qui se sont développés au cours des dernières décennies sont loin d’avoir supplanté les systèmes de production lignagers. Ces derniers constituent un lieu de résistance des sociétés africaines et cette résistance est de toute évidence une tendance lourde.
« Or, tous ces systèmes lignagers ont un caractère commun : la minimisation du risque y est préférée à la maximisation du profit ou de la productivité. La recherche de la minimisation du risque inspire les décisions de migrer, elle conduit surtout à investir dans les liens sociaux, à les diversifier et à les privilégier par rapport à l’accumulation du capital. Toute une économie du don et du contre-don, qui s’enracine dans un passé lointain, s’est adaptée au monde actuel, chaque don constituant un « tiroir » que l’on ouvrira le jour où le besoin s’en fera sentir, une sorte d’assurance sur les risques futurs. Ainsi l’investissement dans le lien social amène-t-il à donner aux solidarités intra et inter-générationnelles un rôle clé dans la société.

« La conséquence de ce choix est que ces systèmes de production minimisent autant que faire se peut l’investissement physique et économique. Autrefois, les systèmes de production extensifs le permettaient, et c’est bien ce que l’on constate dans l’Afrique ancienne qui fonctionnait avec un investissement (en capital et en temps) dans les processus de production plus faible que dans bien d’autres régions du monde. Les terres étaient abondantes et il en était de même de la force de travail qui pouvait être mobilisée à certaines étapes du processus de production requérant une coopération poussée pour un temps limité : les systèmes fonctionnaient, satisfaisant les besoins essentiels et dégageant du temps, une ressource importante qui pouvait être investie dans les rapports sociaux.
« La monétarisation de l’économie, puis la croissance démographique, enfin la place croissante prise par le marché, sont venues perturber ce fonctionnement. Les systèmes ont essayé et essaient encore de s’adapter. Les familles et les communautés ont appris à composer avec le marché, non sans que les rationalités qui présidaient à leur fonctionnement ne soient érodées. Mais les adaptations sont le plus souvent lentes et limitées dans leurs effets. D’où la persistance, dans la plus grande partie du continent, de faibles productivités et de l’incapacité de générer un surplus qui puisse être investi dans l’augmentation de celles-ci.
« Il y a manifestement là une question cruciale pour l’avenir des économies africaines : y a t’il aujourd’hui des facteurs de changement suffisamment forts pour amener des modifications plus radicales des systèmes de production ? pour réduire le rôle du système lignager ? ou pour faire de la famille non seulement un lieu de production, mais aussi un lieu d’accumulation, comme c’est le cas dans la diaspora chinoise en Asie du Sud-Est par exemple ?

Futurs Africains – Editions Karthala

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Avec mes excuses pour la longueur inhabituelle de ce post et l’invitation à lire l’intégralité du bouquin, je vous offre les derniers tags relevés à Daoudabougou.

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