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Egypte

La croisade anti-islamique, anti-islamiste du Monde

C’est un excellent article qu’a publié « Le Monde », ce mardi 23 juillet. Il s’agit d’analyser la lecture (ou les lectures) que l’on peut faire d’une image. Et l’image en question ( de Spencer Platt) se situe au Liban, à Beyrouth. L’on y découvre une automobile d’apparence sportive, occupée par des jeunes d’apparence bourgeoise et quelque peu friquée, qui font des photos d’un ensemble de logements bombardés. En fait, cette lecture biaisée se révèle totalement erronée à l’examen, et des faits et des intentions du photographe. La cause de la méprise est à rechercher dans une attitude ethnocentrique dont l’Occident a toutes les peines du monde à se débarrasser.
Ce même ethnocentrisme est également à l’origine de discours et d’interprétations des faits de la part du même « Monde », au sujet de ce qui se déroule depuis deux ans dans les pays arabes et du Proche-Orient.
Nous prenons nos précautions, car le quotidien accepte difficilement ce genre d’observations qu’il a l’habitude de classer dans la catégorie des propos de complotistes (de ceux qui voient des complots partout !).
Nous ne voyons pas de complots partout.

Mais l’histoire récente des évènements en Egypte s’est traduite par quelques exercices de funambulisme remarquables.

C’est ainsi que les 14-15 juillet, Christophe Ayad, dans un article intitulé « Climat de guerre civile en Egypte » a pu écrire:
« Pendant les dix-huit jours du soulèvement qui avait conduit à la chute d’Hosni Moubarak, la célèbre place du centre du Caire (Tahrir) avait offert un spectacle inédit en Egypte: islamistes, communistes, femmes, hommes, coptes, musulmans et athées, Egyptiens de toutes opinions et de toutes conditions, avaient uni leurs forces dans un but commun, mais aussi dans le respect de leur différences et la certitude de partager une humanité commune… »
« Les Frères musulmans ont conçu, pendant leur année au pouvoir, l’exercice démocratique comme un absolutisme de la majorité, refusant la moindre concession à leurs opposants, traités comme des perdants. A l’inverse, les jeunes révolutionnaires de Tamarrod ont une conception de la souveraineté populaire qui surpasse la légalité constitutionnelle. »
« Dans ces conditions, le retour aux urnes souhaité par la communauté internationale, n’est pas forcément le moyen le plus sûr pour apaiser les choses. Dans les démocraties naissantes, les élections creusent parfois les divisions de la société plus qu’elles ne les surmontent. »

Une première remarque s’impose. Tout comme pour le Mali, voilà encore des journalistes qui s’accommodent facilement des interventions militaires musclées et anti-démocratiques pour peu qu’elles rentrent dans leurs analyses. Mais revenons sur le fond du cas égyptien.
Voici deux ans, il y avait certes foule pour réclamer le départ de Moubarak. Il y avait certes des hommes et femmes égyptiens de toutes confessions et de toutes conditions. Leur but commun était le départ d’Hosni Moubarak dont ils étaient convaincus, à juste titre probablement, qu’il n’était devenu qu’un profiteur de la nation égyptienne, à la tête d’un petit clan de favorisés. Au-delà de ce « but commun », il n’y avait RIEN. Pas le moindre commencement d’une union politique permettant de prendre le pouvoir et de réorienter la société. La raison en était bien simple.

Contrairement à une idée largement répandue dans les médias occidentaux, (sous le nom de « Printemps arabe »), nous n’étions pas en face d’une révolution sociale, d’une exigence d’égalité, de justice, d’accession à un statut honorable pour tous.
Non, nous étions en face d’une « révolution » (sans doute) de caractère libéral. D’une « révolution » conduite par la classe moyenne, ses jeunes, ses forces vives, ceux qui voulaient et exigeaient un emploi, la liberté de circuler, la liberté de commercer, … Une même « révolution » que celle qu’a connue la Tunisie. Une même « révolution » que celles que l’on a vues naître et disparaître aux USA, en Israël, en Turquie, au Brésil, en Espagne … Des « révolutions » immanquablement conduites par la jeunesse des classes moyennes qui se mobilise sur des motifs parfois peu en rapport avec la force et la violence du mouvement: là le prix des yaourts, ici la destruction d’un jardin public, ailleurs le prix du billet de tram, … Et des « révolutionnaires » qui refusent de façon systématique de s’organiser, de devenir force de propositions, vecteur d’un changement sociétal.
Ce fut le cas en Egypte. Les dits-révolutionnaires ont systématiquement refusé de faire la moindre proposition constructive quant à l’avenir de leur pays, passant successivement des campagnes de boycott des Forces Armées aux actions violentes et anarchistes des « blocks ». Le but à atteindre était la chute du gouvernement Morsi. Ce but a été atteint !

Et c’est mensonge que d’écrire que les Frères musulmans se sont comportés de façon absolutiste, en traitant leurs opposants comme des perdants.
C’est mensonge parce que le gouvernement régulièrement et démocratiquement élu des Frères musulmans s’est trouvé confronté immédiatement à l’opposition des corps constitués que sont l’Armée, la Police, la Justice, les Administrations diverses. Le gouvernement s’est trouvé confronté à une opposition systématique des libéraux et des révolutionnaires, opposition caractérisée par le refus de participer à quoi que ce soit, y compris la rédaction de la nouvelle Constitution, freinée jusqu’à plus supportable. Certes oui, le gouvernement de Mohamed Morsi n’a pas réussi à briser cette opposition et il s’est parfois comporté de façon brutale.
Mais NON, le gouvernement de Mohamed Morsi n’a pas appliqué la charia, laquelle n’était pas inscrite dans la Constitution approuvée d’arrache-pieds.
NON, Mohamed Morsi n’a pas instauré la présence des Frères dans tous les rouages de l’Etat; il en aurait d’ailleurs bien été incapable, compte tenu du blocage de toutes les institutions par les libéraux et les partisans de l’ancien régime.
NON, Mohamed Morsi n’a pas favorisé les viols et agressions des femmes sur la Place Tahrir et en d’autres lieux du pays, et les observateurs impartiaux savent bien que ce problème égyptien est récurrent dans tout rassemblement de foules.
NON, le gouvernement de Mohamed Morsi, même s’il n’a pas été un foudre de guerre en matière économique, ne s’est pas comporté comme un incapable en la matière, tout autre gouvernement aurait été dans l’impossibilité de faire mieux. D’autant plus que l’Europe et le FMI n’ont jamais accordé les fonds promis, exigeant en retour des bouleversements économiques suicidaires pour l’Egypte (suppression du subventionnement du pain et de l’essence).
NON, le gouvernement de Morsi n’a pas envisagé de mettre en place une corruption, sans en avoir eu le temps, comme l’en a accusé le politologue Olivier Roy développant ainsi une fumeuse thèse basée sur le procès d’intention.

Le gouvernement des Frères musulmans est tombé sous les coups d’un conglomérat de libéraux et de révolutionnaires aveugles, financés et aidés par quelques majors de l’économie égyptienne, soutenus pas les revanchards de l’ère Moubarak et par l’armée !
Le peuple qui s’est exprimé majoritairement ? Des foules manipulées par des privations d’essence qui déséquilibraient toute l’économie, aussi bien l’industrie que l’agriculture (alimentation des tracteurs ou des moteurs de pompes d’irrigation), par des coupures quotidiennes d’électricité et par le chantage sur le prix du pain ou de la farine. Mais jamais, et en aucun cas, une révolte massive et sincère sans laquelle l’armée n’aurait rien pu faire (dixit Le Monde) !
Ils ont eu bon dos, les islamistes !
Comme par miracle, le carburant, le pain et l’électricité sont revenus au lendemain du putsch des militaires. Et les animateurs de Tamarrod de se mettre à rêver des prochaines élections présidentielles dans lesquelles ils pourraient jouer un rôle !

Et maintenant ?
Maintenant, chaque instant qui passe nous rapproche de la guerre civile. Parce que la coalition improbable des libéraux, des révolutionnaires, des revanchards et des opportunistes n’a pas tenue devant l’armée (normal, elle n’a d’autre programme que celui de l’ambition libérale !). Parce que les Frères musulmans n’acceptent pas le traitement qu’ils ont subi et persistent, contre toute vraisemblance, à croire au retour de Mohamed Morsi. Parce que les salafistes en profitent pour essayer de tirer les marrons du feu, jouant tantôt l’un, tantôt l’autre des camps en présence. Parce que l’armée, incapable de gérer quoi que ce soit en matière d’unité nationale, fera appel au peuple qu’elle sait si bien manipuler quand elle ne l’écrase pas et cherchera à le convaincre de chasser les « terroristes » !

L’armée égyptienne appelle à manifester-19 juillet (C) Amr Abdallah Dalsh/Reuters


Les salafistes… Nous avions, ici, déjà souligné cette « nuance » dans le débat égyptien. L’opposition caricaturale aux Frères musulmans, telle que le conglomérat d’opposants à l’intérieur de l’Egypte l’a pratiquée, telle que « Le Monde » la pratique depuis deux ans, telle que l’Occident la pratique également, est très probablement improductive. Elle favorise l’émergence de la tendance salafiste, beaucoup plus radicale. Et cette tendance saura s’affirmer, comme elle vient encore de le faire en Tunisie (mais comme l’histoire se répète, là aussi, c’est Ennahda qui est accusé …)
Avant que de faire la leçon à l’Egypte, et au-delà à l’ensemble des peuples majoritairement musulmans, en affirmant que « l’islamisme n’est pas un projet de gouvernement » et que « le refus de séparer la Mosquée et l’Etat est, profondément, incompatible avec la liberté politique », peut-être aurait-il fallu aider Mohamed Morsi à évoluer sur un chemin qu’il n’a jamais refuser d’aborder, et où il aurait pu aller pour peu que son pays ait eu quelque chose à gagner: de la paix, du développement, … . Il est désormais trop tard.

Quand à la référence au sécularisme, ne vaudrait-il pas mieux commencer par balayer devant sa porte, en supprimant le « In God, we trust » des dollars US, le « Au nom de Dieu tout puissant » de la Constitution suisse et les nombreux crucifix encore accrochés ici ou là en Europe, sans parler du débat récurrent sur les origines chrétiennes de l’Europe.

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Mali

Bêtise et pigrerie, dixit Le Monde

Voilà un mois que nous n’avons pris la parole sur ce blog afin de parler du Mali, voire d’autres sujets tels ceux du développement, par exemple !
Un nouvel éditorial du « Monde » nous en donne le motif. Les éditoriaux du « Monde » consacrés à la situation malienne sont des modèles de simplisme et d’indigence: le dernier en date n’échappe pas à la règle.
Voilà un texte qui accuse l’Europe de « bêtise » et de « pingrerie », tout en dénonçant la « vacuité de l’idée européenne » et sa « désespérante absence au chapitre de la défense et de la politique étrangère » ! Rien de moins. Tout cela parce que l’Europe refuse plus ou moins de s’associer à la France dans sa croisade malienne, ou qu’elle le fait avec réticence pour le moins.
L’auteur, (ou les auteurs), de cet éditorial au vitriol sait pourtant bien quelle en est la raison puisqu’il le dit lui-même quelques lignes plus tard: « certes, Paris a eu le tort au départ de lancer ses troupes sans consultation avec ses partenaires », tout en feignant de croire que le comportement de l’Europe n’est dicté que par « l’hypocrisie » et « l’absence de solidarité européenne ».
Non seulement Paris s’est abstenue de consulter ses partenaires européens avant de lancer son opération militaire, mais en plus Paris a menti sur ses objectifs en entourant pendant plusieurs mois ses intentions d’un rideau opaque de bonnes intentions et de garanties de non-ingérence. L’histoire des posts que recèle ce blog est édifiante: il n’est qu’à relire ceci (La-France-n-a-rien-à-foutre-militairement-au-Mali.) ou cela (Bruits-de-bottes-à-Bamako-et-à-Paris). Il n’y a jamais eu de discussions avant l’intervention, il n’y en a pas eu davantage APRES l’intervention. Paris attend de ses partenaires qu’ils épousent sa position sans sourciller et sans discuter, cet accord devant naturellement découdre d’une solidarité de fait, face à un risque terroriste considéré comme évident et censé être perçu comme tel par l’ensemble de l’Europe.
Or, tel n’est pas le cas et la croisade anti-terroriste conduite par la France comporte de plus en plus de risques de dissolution d’un déjà maigre tissu démocratique en Afrique et de généralisation de l’engagement à une guerre civilisationnelle. Deux tendances qui se retrouvent dans l’ensemble des positions françaises, aussi bien en Egypte, en Tunisie, en Syrie qu’au Mali.

(C)Acturatons

Délitement du tissu démocratique. La France le sait, l’Europe également; l’intervention militaire se fait exclusivement à la demande d’un gouvernement d’intérimaires, né d’un putsch, sans aucune légitimité. Aux risques démographiques (faim, sécurité, réfugiés …), aux risques d’affrontements ethniques (mauvais comportements des soldats maliens), vient maintenant s’ajouter un risque de délitement démocratique. Le Mali était fier, à juste titre, de sa remarquable liberté de presse. Et voilà que celle-ci, au prétexte de la guerre, est compromise et que les directeurs de journaux sont soumis aux ordres et au silence, sous peine de prison. L’ensemble des journaux écrits ou parlés vient de suivre trois journées de grève afin de défendre ses droits d’expression, mais il est à craindre que les intérimaires putschistes renouvellent leurs tentatives.
Consciente de cette lacune démocratique, Paris fait pression pour que des élections, présidentielles à tout le moins, aient lieu avant juillet. Les autorités maliennes ne semblent pas pressées d’en arriver à cette éventualité car elles sont beaucoup plus intéressées au maintien de troupes dans le Nord Mali afin de ne pas avoir à aborder la question de la représentation des minorités touarègues ou arabes. Si la France doit quitter le pays, disent-elles, ce sera pour laisser la place à une armée « offensive » mise en place par l’ONU, une définition qui devrait interroger puisque la vocations des Casques Bleus n’a jamais été d’être « offensifs », mais bien de s’interposer. Sans élection présidentielle organisée d’ici à juillet, que va faire la France ? S’engager encore davantage dans une politique d’ingérence et organiser elle-même ces élections ?

Guerre civilisationnelle. Cette analyse est particulièrement rare au sein des quotidiens et organes de presse écrite ou parlée. Elle est donc rare, à vrai dire inexistante, au sein des pays européens. Et pourtant …
Lorsque l’on observe le discours occidental à l’égard des islamistes égyptiens ou tunisiens, il s’agit systématiquement d’un discours de méfiance. Les islamistes régulièrement au pouvoir sont accusés de faire la part belle aux salafistes et de préparer en douce l’avènement d’une société islamiste. Le recours à de nouvelles consultations électorales est présenté invariablement comme une possibilité de mettre fin à ces expériences islamistes.
En Syrie (et la situation évolue rapidement en ce sens), la France veut intervenir par des livraisons d’armes à ceux qu’elle considère comme d’authentiques combattants de la liberté AVANT que ceux-ci ne soient trop noyautés par les organisations islamistes radicales. Elle se fait fort, par ses réseaux d’observation, d’éviter que ces armes ne tombent aux mains de djihadistes. Rien n’est moins certain.
En fait, la France, et derrière elle une large partie des observateurs occidentaux ne peut considérer l’évolution arabe et/ou proche-orientale autrement que comme une nécessaire évolution vers des principes occidentaux: l’Occident a le monopole du SAVOIR en matière de démocratie, de droits de l’homme et de la femme, de liberté de pensée et d’expression et tous ceux qui ne le rejoignent pas sur ces principes « universels » doivent être combattus. Les outrances islamiques, les prédicateurs intolérants de la charia, les destructeurs de lieux de culte, ne sont que la partie émergée d’un iceberg passéiste et retardataire qui se nomme l’islamisme et qui doit être neutralisé pendant qu’il en est encore temps !
Au Mali, pour en revenir à ce pays, les déclarations se multiplient quant à la nécessité de développer économiquement cette région « après la fin de la guerre », mais personne ne s’est posé la question de savoir pourquoi cela n’a jamais été fait AVANT de déclarer la guerre. Car personne ne se pose la question de savoir et de comprendre sur quel terrain se développe le djihadisme, terrain international (conflit israélo-arabe, affrontement sunnites-chiites, …), terrain régional (régions « abandonnées » de l’Afghanistan ou du Sahel, néo-colonialisme occidental …), le terrain local (nos banlieues qui secrètent des filières …).


Pour en revenir à l’éditorial du « Monde », il est probablement bien simpliste d’accuser l’Europe de double langage en reprochant à la France ses « velléités post-coloniales », mais en refusant de l’aider. De façon beaucoup plus forte, l’Europe a besoin de débattre de son avenir, de son rôle en Afrique, comme au Proche-Orient, de sa conception de la démocratie et du développement. Elle ne pourra le faire qu’après que chacune de ses composantes aura adopté une attitude sincère et n’appellera pas au secours après des décisions unilatérales, ce qu’a fait la France dans cette affaire malienne. Le débat n’a jamais eu lieu parce que la France s’est bien gardé de le mettre en œuvre alors même que la résolution 2071 l’y invitait (« partenaires bilatéraux des pays africains »). Seule, elle a voulu partir au combat, alors « qu’elle se débrouille ».

La réponse est stupide ? Le comportement préalable ne l’était pas moins !

Question subsidiaire: où sont les otages ?

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Mali

Guerre au Nord-Mali, une décision grave

Ainsi donc, depuis ce vendredi 11 janvier 2013, la France est engagée dans un nouveau conflit. Un conflit visant à chasser des islamistes terroristes d’un territoire longtemps considéré comme « chasse gardée » de la France. Il n’est pas possible de passer sous silence cette dimension du problème, puisque dans le même temps, la France se retire d’Afghanistan où elle se trouvait pour en chasser les islamistes terroristes ! Alors, pourquoi deux poids et deux mesures ?

Cette question n’est pas la seule à devoir être posée. Notamment « Pourquoi cette précipitation ? » La montée en température a été soigneusement orchestrée comme en chaque occasion depuis le début de ce conflit, et chaque clan a consciencieusement joué sa partition. Les uns paradant en laissant photographier des rangées de pick-up, les autres en dénonçant une marche en avant de milliers de rebelles se dirigeant vers Bamako.

Lorsque la semaine dernière Ansar Eddine a déclaré publiquement qu’il renonçait à la trêve et qu’il reprenait ses actions, il était clair que les prétendues négociations n’auraient jamais lieu, tout simplement parce que personne ne les souhaite. Ou parce que personne n’est à même de représenter de façon qualifiée qui que ce soit. Il n’y a pas d’Etat au Mali ! Et justement parce qu’il n’y a pas d’Etat, l’intervention de la France est immorale ! Et dangereuse !

Ne parlons pas de la vie des otages qui, d’ores et déjà, est compromise. Mais parlons de la démocratie qui disparaît pour longtemps des tribunes maliennes ! Parlons du risque phénoménal de division entre le nord et le sud, même et surtout après une campagne militaire ! Parlons du risque de débordements raciaux entre noirs et arabes, entre noirs et touaregs ! Parlons des séquelles que ne manquera pas de laisser derrière lui cet interventionnisme ! Et enfin, dernier mais pas le moindre, parlons du risque de catastrophe sanitaire et humanitaire lié au déplacement forcé de centaines de milliers de personnes, en Mali du Sud, en Mauritanie, au Niger, au Burkina Faso …

Notre propos n’est pas de trouver la moindre excuse aux islamistes terroristes, puisque tel est désormais leur nom. Il est d’affirmer que la France est fautive de s’embarquer dans ce conflit alors qu’elle n’en a pas le mandat explicite de l’ONU, qu’elle a toujours affirmé haut et fort qu’elle n’interviendrait pas directement et qu’elle n’a fait strictement aucun geste, aucun effort en faveur de négociations.

Nous regrettons ici de nous retrouver sur cette position qu’avec les seuls PC et Parti de Gauche. Nous regrettons qu’une fois encore les partis « classiques » ne sachent pas régler les graves problèmes de notre monde autrement qu’avec la force et l’armée. Nous regrettons … nous sommes en colère !

Voici un extrait d’éditorial publié à Alger voici quelques jours, le 26 décembre exactement, par le quotidien L’expression (http://www.lexpressiondz.com/edito/166267-syrie-mali-face-a-la-meme-equation.html):

« comment peut-on concevoir une intervention militaire étrangère au Mali sans avoir restauré l’Etat?
Sans avoir réunifié les Maliens? Les partisans de la solution militaire jurent que la force africaine sera déployée pour aider l’armée malienne. L’Occident jure qu’il n’enverra pas de troupes à terre mais se contentera d’une aide logistique. Dans quel Etat se trouve l’armée malienne pour accueillir la force africaine et la logistique occidentale? Alors que le bons sens et la démocratie commandent à remettre en place les institutions maliennes, rallier tous les Maliens, y compris ceux qui sont au Nord, pour combattre les mercenaires étrangers regroupés sous divers sigles d’organisations terroristes et qui veulent imposer leur loi à la population.
On ne combat pas des terroristes avec les moyens classiques d’une armée. Notre naïveté nous fait croire que couper les terroristes de la population civile qui aidera l’armée par le renseignement est une condition sine qua non dans le règlement de la crise qui secoue le Mali. Le Mnla et Ansar Eddine représentent précisément cette population civile du Nord. Avec leur concours, le sort des terroristes est scellé. Dans le cas contraire, les forces de la Cédéao vont vers une défaite certaine contre un ennemi invisible et très mobile dans l’immensité du désert. Que se passera-t-il alors? Et c’est là que les va-t-en guerre veulent arriver. C’est sur une telle situation qu’ils appuieront la nécessité d’une intervention militaire directe des troupes occidentales. Pour parvenir à la «sahélisation» programmée. C’est-à-dire délocaliser le terrorisme international de l’Afghanistan au Sahel. »

Le reste du billet faisait référence à la Syrie et nous l’avons retiré de la citation.

Mais cet extrait nous ramène à des interrogations déjà émises:  » »pour quelles raisons ? », « Pourquoi cet acharnement à vouloir intervenir et à tordre les évènements pour mieux le faire ? »

Pas de photo pour illustrer cet article: la guerre ne le mérite pas.

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Jeter ATT avec l’eau du bain

Jusqu’à quelle mesure un journaliste peut-il faire primer ses positions personnelles par rapport à son rôle de chroniqueur, de commentateur, de passeur des évènements ? La question se pose à la suite d’un article de Jean-Philippe Rémy, dans « Le Monde » du 10 avril. Il y a certes déjà quelques jours, mais l’évènement était assez gros pour qu’on attende une suite. Or, depuis,il n’est point de suite. Jean-Philippe Rémy ne parle plus du Mali. Il a, semble t-il, été remplacé par Isabelle Mandraud. Et dans la dernière édition du « Monde », il en revient à son thème habituel: l’opposition au président tchadien Idriss Déby.

Amadou Toumani Touré (DR)

Qu’a t-il donc écrit le 10 avril ? Après avoir donné la parole à un énième représentant de l’ICG (International Crisis Group) qui a estimé que « les coups de force sont toujours possibles dans la région, notamment parce que la constitution d’une démocratie électorale ne garantit pas une consolidation de l’Etat » (tout ceci en italique = citation), Jean-Philippe Rémy a poursuivi ainsi à titre personnel (en caractères normaux): « La « démocratie consensuelle » dont s’enorgueillissait le Mali était bâtie sur du sable. De nombreux responsables appelaient de leurs vœux ce coup d’Etat pour mettre fin aux années Amadou Toumani Touré et à son régime de prébendes« .

Remercions ce journaliste pour nous informer de la fragilité de la démocratie malienne ! Mais pourquoi a t-il attendu les évènements de mars pour nous en informer alors qu’il est en place en Afrique depuis des années ? Certes, il est devenu à la mode, après tout renversement de pouvoir, de se ranger du coté des nouveaux maîtres afin de pouvoir poursuivre ses activités !
Et comment qualifier cette approbation du coup d’Etat, afin de mettre fin à la corruption, alors même que nous sommes à un gros mois d’élections présidentielles, normalement programmées, et pour lesquelles nombre de candidats se sont présentés: une bonne –dizaine– vingtaine ?

Mais, au fond, Amani Toumani Touré mérite t-il un tel traitement ? Certes, il a mal débuté sa carrière d’homme d’Etat en s’emparant du Mali par un coup de force le 26 mars 1991, il y a 21 ans, presque jour pour jour, dans le but de mettre un terme au régime dictatorial de Moussa Traoré. Mais il a renoncé, dès 1992, à ce pouvoir en le remettant à la société civile et, s’il est revenu au pouvoir en 2002, c’est de manière élégante et totalement démocratique, même si d’aucuns considèrent comme fragile la démocratie électorale !

Depuis, qu’à t-il fait ? Consolider cette fameuse démocratie pour faire du Mali un modèle pour l’Afrique.
On peut citer l’Espace d’Interpellation Démocratique (Espace-d-Interpellation-Démocratique), cette structure-forum qui permet (certes de façon sans doute un peu formelle) aux grands courants de pensée politique et aux mouvements sociaux de s’exprimer.
On peut citer l’attitude acharnée d’ATT pour défendre ses Maliens de l’extérieur, représentés par un Ministère, et pour les droits desquels il a refusé de signer les accords de gestion des migrations proposés par la France, là ou d’autres pays africains et/ou arabes ont signé.
On peut citer encore les vraies discussions autour du statut de la famille (donc de la femme). Certes, il est loisible de regretter qu’il ne soit pas aussi progressiste que souhaitable, mais il est le fruit d’un large consensus démocratique obtenu par une méthode que les occidentaux ne devraient pas négliger !
On peut citer toujours le classement du Mali en termes de liberté de la presse (symbole de démocratie, Monsieur Rémy ??). En 2011, aux dires de Reporters Sans Frontières (http://fr.rsf.org/press-freedom-index-2011-2012,1043.html), le Mali est au 25° rang mondial, tandis que la France émarge au .. 38° rang.
On peut citer enfin la ferme décision d’ATT de ne pas trafiquer la constitution malienne afin de pouvoir se représenter. D’ailleurs cette volonté, affirmée à maintes reprises et jamais contestée, est quelque peu contradictoire avec l’affirmation récente que le régime d’ATT était totalement corrompu.
Alors, bien entendu, on peut parler du classement du Mali en matière de corruption, dressé par Corruption Transparency (http://www.transparence-france.org/ewb_pages/div/Indice_de_Perception_de_la_Corruption_2011.php). Le pays se situe au 118° rang mondial, alors que la France est au 25° rang.
On peut parler aussi de l’Indice de Gouvernance Mondiale (http://www.world-governance.org/IMG/pdf_IGM_version_courte_FR_web-2.pdf), un classement dans lequel la Norvège ouvre la liste, la France y est 15° et la Mali 127°, certes en recul depuis 2008. Dans le classement particulier des pays africains, le Mali est au 18° rang, au-dessus de la moyenne africaine, ce qui en fait un pays presqu’honorable.

ATT a été un démocrate (La-fin-de-Khadafi-et-la-fin-d-ATT), sans doute beaucoup trop enclin à la discussion, aux palabres, sans que ce mot ne soit en rien insultant ou irrespectueux. Il a ainsi cru que ses amitiés pourraient contenir les tensions au nord, il a peut-être laissé aussi quelques membres de son entourage se servir plus que de raison, … Mais Amadou Toumani Touré ne mérite pas des jugements à l’emporte-pièce, tout comme il n’a pas mérité cette sortie peu glorieuse par la porte de derrière. Une fois la situation redevenue « normale » au Mali, on peut espérer que cet homme puisse s’exprimer et dire à son peuple combien il lui a été fidèle.

PS: Slate Afrique publie des articles TRES utiles à propos de la situation malienne. Entre autres (http://www.slateafrique.com/85759/nord-mali-faut-il-remettre-la-faute-sur-les-occidentaux-qui-ont-fait-partir-kadhafi) …

Et puis, Maliblog (http://mali50.wordpress.com/). C’est réfléchi, c’est à lire …