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Yvonne Martinet, romancière – 1

Yvonne Martinet n’est pas une romancière dont la production est particulièrement importante. Outre une thèse de doctorat et une thèse complémentaire, toutes deux consacrées à Alphonse Daudet, elle n’a écrit et publié que trois romans. Trois romans dont il y a, malheureusement, une forte chance que vous n’en ayez pas entendu parler, tant leur audience est restée confidentielle. Nous allons tenter de déchiffrer qui est Yvonne Martinet et quelle est son œuvre.

Yvonne Martinet, bien que née à Aigues-Mortes, dans le Gard, en 1891, est issue d’une famille dauphinoise dont les racines se situent à Villard-de-Lans, à Rencurel, à Saint-Pierre-de-Chérennes et à Saint-Marcellin.
Nous allons passer en revue la généalogie de cette romancière, puis sous la forme d’une chronologie aux sources multiples nous retracerons sa vie. Enfin ce sera l’occasion de parler de ses écrits et d’en dresser les thématiques, avant de tenter une analyse globale et critique de son œuvre.

Généalogie

Agnès, Alixe, Yvonne, Jeanne, Henriette MARTINET est née le 27 mars 1891, à six heures du soir, au foyer de Martin, Paul, Auguste MARTINET, greffier de la Justice de Paix, âgé de vingt-six ans, et de Joséphine, Hélène JOURDAN, sans profession, âgée de vingt-deux ans, tous deux domiciliés à Aiguesmortes (graphie de 1891), selon l’acte N° 29 de l’année 1891 de la commune (Archives Départementales du Gard). En ce qui concerne les prénoms usités, notre romancière sera toujours appelée Yvonne, sa mère Hélène et son père tantôt Martin, tantôt Paul, cela en fonction des usages familiaux ou des recensements. Cet acte de naissance nous raconte encore que les témoins de cette déclaration de naissance étaient Jean-Louis HUGON, juge de paix dont on peut penser qu’il était l’employeur de Martin Martinet, et Alphonse François CROUZET, maire de Saint-Laurent-d’Aigouze, une commune voisine. Rien ne nous permet, à ce jour, d’expliquer le lien existant entre cet Alphonse Crouzet et le couple Martinet.

D’autant plus que les époux Martinet ne résident pas à Aiguesmortes depuis longtemps. Ils se sont mariés voici moins d’un an, le 3 mai 1890, à Villard-de-Lans, ville dans laquelle Martin Martinet tiens l’emploi de clerc de notaire. Qui sont-ils tous les deux ?
Martin est né le 25 août 1864 à Rencurel. Il a un frère aîné, Alfred Léon, né le 29 juillet 1860, dont nous parlerons plus tard. L’épouse de Martin-Paul, Hélène Jourdan, est née le 16 juin 1868 à Villard-de-Lans. Elle est la sixième de huit enfants ; Marie-Céline, Henri, Clotilde, Louise, Alfred, (Hélène), Jules et Victor, nés entre 1856 et 1874.

Afin de bien situer l’enracinement dauphinois, et plus précisément en ce versant ouest du Vercors, allons donc un peu à la découverte des parents respectifs de nos deux mariés.

Martin (Paul) a pour père François Désiré Martinet, né à Rencurel le 9 mars 1836, tailleur d’habits à la naissance de ses fils. Il décédera le 2 mai 1915 à Saint-Pierre-de-Chérennes. La mère de Martin se nomme Marie Sessarine (Cézarine) CHABERT, elle est née le 20 juin 1827, à Rencurel, de parents cultivateurs, et décédera le 17 décembre 1906 à Rencurel. François et Marie se sont mariés le 7 octobre 1858 à Rencurel.

De son coté, Hélène Jourdan a pour père Philomène Exupère Jourdan, né à Villard-de-Lans, le 29 septembre 1835, et pour mère Henriette JALLAS (JALLAT), née le 7 janvier 1833, à Lans-en-Vercors. Ils se sont mariés le 22 août 1855, à Lans-en-Vercors, et l’on peut noter que le marié est encore mineur. Ses parents sont propriétaires rentiers et ceux de la mariée sont cultivateurs. Lui décédera en 1921 et elle en 1915, tous deux à Villard-de-Lans.

Quel est le motif du départ du Dauphiné de Martin-Paul et Hélène pour aller habiter dans le Gard ? Pourquoi quitter un emploi de clerc de notaire à Villard-de-Lans afin de prendre celui de greffier d’un juge de paix à Aiguesmortes ? D’y donner naissance à une fille, Yvonne, et, surtout, de revenir à Saint-Marcellin à peine deux ans plus tard ?

Acte de naissance d’Yvonne Martinet

Le fil d’une vie.

Les recensements et les actes d’état-civil nous apportent toutes ces précisions mais ne nous en donnent nullement les raisons. Le recensement de 1891, à Aiguesmortes, nous indique la présence de « Martinet Martin Paul Auguste, greffier, de Jourdan Hélène Joséphine et de Martinet Agnès, âgée de 15 jours, tous les trois résidant rue Plaisantine » (Archives Départementales du Gard). Ce recensement a donc été effectué vers le 15 avril 1891.

Moins de deux ans plus tard, le couple Martinet se trouve à Saint-Marcellin, de retour en terre dauphinoise. Yvonne vient d’assister à la naissance d’un petit frère, dénommé Waldimir Henry Edmond Charles Paul, le 3 juin 1893, à Saint-Marcellin. L’acte de naissance précise que les parents habitent rue Brenier de Montmorand, maison Boissieux, et que le père est commissaire priseur. Malheureusement, Waldimir décédera le 18 février 1894, âgé d’un peu plus de huit mois, toujours à Saint-Marcellin (Archives Municipales de Saint-Marcellin).

Les recensements de 1896 et de 1906 à Saint-Marcellin, notent la présence de Martinet Martin, Jourdan Hélène et Martinet Yvonne, Grande-Rue (Archives Départementales de l’Isère). Sauf erreur, le recensement intermédiaire de 1901 ne fait pas état de la présence des Martinet à Saint-Marcellin. Absence lors du passage de l’agent recenseur ? En 1911, la famille a changé à nouveau de résidence et habite désormais boulevard Gambetta, face à l’hôpital. Pendant toute cette période, Yvonne suit une scolarité élémentaire (1897-1905), puis en classe de grammaire au collège de garçons de Saint-Marcellin (1905-1908). Enfin, elle fait ses classes d’humanités et de rhétorique au lycée Stendhal de Grenoble où elle passe son 1er bac.

En 1911, la liste électorale relève l’existence de Martin Paul Auguste Martinet, en tant que commissaire priseur. En 1915, Yvonne quitte la maison familiale et s’engage dans une très longue et impressionnante suite d’affectations diverses et donc de changements de domiciles. En 1915-1916, elle est maîtresse d’internat au collège de jeunes filles de Sens. Entre 1917 et 1920, elle passe successivement son second bac en philo-langues à Lyon, puis une licence de lettres en anglais à Grenoble. Au cours de l’année scolaire 1921-1922, elle est professeur d’anglais au lycée de jeunes filles de Mulhouse. 1922-1923, assistante à Londres. 1923-1924, professeur à Barcelonette. 1924-1925, professeur à Constantine. 1925-1926, professeur à Bastia. 1926-1927, professeur à Belfort.

A Saint-Marcellin, la vie évolue. Martin, qui a soixante-deux ans est désormais ex-commissaire-priseur selon la liste électorale de 1926. Hélène, ou Joséphine selon les recensements, son épouse, décède le 31 décembre 1928, âgée de 60 ans.

Yvonne Martinet – Août 1930

Pour sa part, Yvonne poursuit les changements d’affectation. 1927-1931, elle est professeur d’anglais à nouveau à Barcelonette. 1931-1933, professeur à Lodève. 1933-1934, professeur à Tournon. 1934-1935, professeur à … Saint-Marcellin. 1935-1937, professeur à Beaune. Par curiosité, arrêtons-nous quelques instants sur cette affectation à Beaune. Le recensement de 1936 signale « Martinet Agnès, née à Aigues-Mortes, pensionnaire à l’hôtel FLOUTIER situé avenue de la Gare, et professeur au collège de Jeunes Filles ». Ce Floutier nous rappelle quelque chose ! Nommé Pierre Henri Louis, et né le 16 juin 1892, à Aigues-Mortes, soit moins d’un an avant Yvonne Martinet et dans la même commune, il est le fils de Albert Louis FLOUTIER, percepteur en cette ville. Il existe un point commun entre Yvonne Martinet et Pierre Floutier : tous deux ont eu pour témoin de leur naissance le juge de paix Jean-Louis Hugon. Ce n’est probablement pas par hasard si Yvonne Martinet loge à Beaune dans l’hôtel tenu par Pierre Floutier. Mais quelle en est la raison ? Quels liens se sont maintenus entre les Martinet et les Floutier pendant plus de quarante ans ?

Année scolaire 1937-1938, Yvonne Martinet est nommée professeur à Bône (Algérie Française). Cette même année 1938, elle est honorée du titre d’Officier d’Académie par arrêté publié au Journal Officiel du 14 juillet 1938. A dater de cette période, la carrière littéraire d’Yvonne Martinet prend naissance. Nous reviendrons sur chacun de ses écrits, mais poursuivons notre chemin de vie en nous satisfaisant de simplement les citer.

Dans les tous premiers jours de 1940, elle défend en Faculté des Lettres de Montpellier une conséquente thèse principale (836 pages!) intitulée « La Jeunesse d’Alphonse Daudet, mémoires et récits, sa vie à travers son œuvre ». Cette thèse est accompagnée de la soutenance d’une thèse complémentaire (138 pages) consacrée à « Numa Roumestan, comparaison entre la pièce et le roman » (« Numa Roumestan » étant une œuvre d’Alphonse Daudet). Yvonne Martinet laisse entendre que ces deux thèses sont les fruits de dix années de recherches et de travail. Il s’agit donc d’un projet qu’elle caresse depuis les débuts de sa carrière d’enseignante. De 1939 à 1945, elle est professeur à Oran (Algérie Française). Elle enseigne pendant sept années en Algérie Française. 1945-1946, professeur à Avignon.

Yvonne Martinet conserve des liens épistolaires avec ses parents, puis son père seul, lors de ses longues absences d’enseignante. Cela est particulièrement notable au cours des sept années de présence en Algérie. C’est parfois quasi quotidiennement qu’elle adresse une carte postale à son père, dans laquelle elle raconte ses petites misères, ses problèmes de santé notamment dentaire, les cours qu’elle donne à telle ou telle élève, les envois de nourriture qu’elle effectue à son attention : artichauts, oranges, mandarines, dattes, … Son père lui répond de façon très brève et peu chaleureuse, par une formule toujours identique ; « colis bien reçu, tout va bien ». Une photo de sa classe de 1èreB, au lycée d’Oran, datée de l’année scolaire 1941-42, la montre maigre et décharnée. Elle a 50 ans. Sa condition physique se dégrade, ce qui la contraint à revenir en métropole.



( à suivre )

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Guerre au Mali: premières dissonances

Troisième ? quatrième jour ?
Enfin, certaines critiques commencent à se faire jour. C’était à croire que tout le monde était anesthésié et n’avait pas d’autre mot à la bouche que « Bravo, il fallait le faire ! »
L’Algérie, quand bien même elle a autorisé le survol de son territoire (pouvait-elle faire autrement ?), a précisé qu’elle avait soutenu le dialogue et qu’elle continuera à le faire. Mais en cas d’atteinte à son intégrité, elle réagira. En fait, considérant que cette intervention française se place en réponse à un appel malien, elle ne participera à quelque opération que si des éléments extérieurs pénètrent sur son territoire. On ne peut pas vraiment dire que ce soit un soutien ou un appui. De son coté, la presse algérienne est extrêmement critique et dénonce le choix de la France.
En France ? les seules informations dont on dispose sont millimétrées, les photos inexistantes. Ce soir La Croix, Le Nouvel Obs, Libé, Le Point, d’autres encore, reprennent le même communiqué de l’AFP: « La France, « en guerre contre le terrorisme »,bombarde le Nord … ». Extraordinaire diversité d’opinions …
Le pavé dans la mare le plus singulier ne nous vient pas de la gauche de la gauche (Nathalie Arthaud, par exemple, fidèle à elle-même), mais de la droite, de Dominique de Villepin (http://www.lejdd.fr/International/Afrique/Actualite/Villepin-Non-la-guerre-ce-n-est-pas-la-France-585627) qui déclare qu’au Mali, « aucune des conditions de la réussite n’est réunie » et que « seul un processus politique est capable d’amener la paix ». Il est peut-être dommage que cette opinion vienne de lui, mais elle est toujours bonne à prendre !
C’est celle que nous défendons ici depuis plusieurs ..mois !

Dominique de Villepin (c)SIPA


Hier, nous posions la question de savoir ce que Romano Prodi pensait de ces évènements, lui qui était encore jeudi à Bamako. Il est un autre homme, qui a pourtant fait beaucoup pour tenter de mettre en place un dialogue, même si ce n’était pas sans arrière-pensées, et dont personne ne parle. Il s’agit de Blaise Compaoré, Président du Burkina, qui vient de déclarer qu’il enverra un détachement au Mali. Que fait-il de tous ses efforts ? passent-ils pour pertes et profits ?

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Afrique

Que peut apporter la France lors de sa visite en Algérie

Les 19 et 20 décembre prochain, François Hollande sera en visite officielle en Algérie. Il s’agit là d’une visite politique et d’une visite à hauts risques. Les attentes des Algériens sont nombreuses et ils ne se satisferont pas de la restitution prévue des Clefs d’Alger remises en 1830 par le dey Hussein lors de la capitulation de la ville. Alger attend de cette visite un effort quant à la « mémoire » et à la présentation des évènements de près d’un siècle et demi qui ont suivi cette colonisation.
Ils attendent également que la France prenne -enfin- une position courageuse en ce qui concerne l’avenir du Sahel et donc l’avenir de tous les pays limitrophes: Algérie bien entendu, mais aussi Maroc, Tunisie, Libye, Niger, Mali, Burkina Faso, Mauritanie.

Dans un précédent billet (Nord-Mali:-les-positions-bougent), nous estimions que les « lignes » bougeaient. Est-ce bien sûr ? Ou, au contraire, nous trouvons-nous face à un durcissement des positions ?
D’un coté, les opposants à une intervention militaire au Nord-Mali viennent de se trouver renforcés par une prise de position ferme de la Tunisie qui « soutient l’approche algérienne et rejette totalement l’option d’une intervention militaire ». La Tunisie désire que soit « privilégié le règlement par la négociation des problèmes religieux, ethniques, sociaux et politiques entre le Nord et le Sud du Mali ».

Sur l’autre bord, à Bamako, une coalition de partis et d’associations maliens refuse toute négociation au motif que les touaregs ne sont pas représentés par le MNLA et que, de toutes façons, « ils sont minoritaires au sein de la population du Nord ». Un méthode pour rejeter toute tentative de dialogue qui pousse certains commentateurs à employer des expressions radicales visant à « solutionner la question touarègue ». Voilà qui augure bien mal du climat d’un éventuel conflit militaire dans le Nord-Mali !

Entre les deux, l’Europe, dont la France, qui se « prépare » à une option militaire et qui ne tient la négociation que pour partie très négligeable. La position de François Hollande n’a guère évolué depuis octobre, alors même qu’il expliquait que l’intervention était inévitable et qu’il se faisait fort de convaincre l’Algérie de cette « évidence »: « L’Algérie regarde avec méfiance une possible intervention ? A moi de rassurer l’Algérie ». »
Et puis l’ONU, dont le Secrétaire Général s’éloigne de plus en plus de l’approbation d’une opération armée, suivant en cela les recommandations de son envoyé spécial Romano Prodi. Ban Ki-Moon ne parle désormais que d’une « intervention nécessaire en dernier recours » et probablement pas avant septembre 2013, ce qui entraîne la fureur des ministres de la CEDEAO qui considèrent que cette attitude est « déphasée et en-deçà des attentes ».

Ban Ki-Moon (DR)

Plutôt que de se réfugier dans l’attentisme guerrier, la France ne pourrait-elle pas prendre l’initiative et favoriser le dialogue entre toutes les parties en prenant à son compte les recommandations tunisiennes ? Les problèmes religieux, ethniques, sociaux et politiques ont toujours été négligés dans cette partie du monde. Les accords, de paix souvent signés avec la médiation de l’Algérie, entre Sud et Nord-Mali, n’ont jamais été suivis de mise en application. Les entreprise françaises, Areva comme Total ou d’autres, ne sont pas réputées pour se comporter avec un esprit de coopération. Ne pourrions-nous mettre en avant un médiateur sachant parler de la coopération juste ? Il est des ministres qui savent parler aux entreprises en ce qui concerne l’emploi, ne peut-il se trouver un ministre qui sache demander aux entreprises opérant dans le Sahel d’employer des personnels issus de la population locale, de les former à des métiers qualifiés, de participer au développement local des pays d’action (routes, équipements sociaux et culturels, santé …), d’associer les gouvernements locaux à la gestion des équipements et au partage équitable des revenus, … ?
Le Nord-Mali est actuellement une « zone de non-droit » tout comme le sont (toutes proportions gardées) certaines de nos banlieues. Et comme dans nos banlieues ce n’est probablement l’intervention policière d’un coté, ou militaire de l’autre, qui apportera une solution durable et acceptable par tous. Considérer que les populations touarègues ne doivent que se taire parce qu’elles sont minoritaires relève d’une faute politique impardonnable et surtout lourde de dangers.

En fait, si la France doit apporter des clés dans ses bagages pour l’Algérie, ce sont avant tout les clés d’une solution politique des questions sahéliennes.

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Françafrique, relations France-Algérie, Mali, un point de vue algérien

La Françafrique, cette association de malfaiteurs qui a paralysé l’Afrique

« Ces jours-ci, il est de bon ton de parler d’un vent de renouveau dans les relations France-Afrique.

« L’«honneur» des Africains est lavé, semblent dire à l’unisson certains milieux politiciens des deux côtés de la Méditerranée. Le nouveau président de la gauche française, François Hollande, est venu soigner les «bobos» que son prédécesseur de la droite française, Nicolas Sarkozy, a commis envers les «élites» africaines.
Contrairement à Nicolas Sarkozy, qui avait dans la même ville, Dakar, commis l’impair en pensant avoir identifié le «drame de l’Afrique», en disant que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire», François Hollande préfère «encenser» le continent, «berceau de l’humanité», en valorisant ses atouts et en axant sur son avenir, sans s’attarder sur le lourd passé des relations franco-africaines dont il veut, apparemment, se distancer.
«Désormais, déclare-t-il dans son premier discours en terre d’Afrique, le temps de la Françafrique est révolu : il y a la France, il y a l’Afrique, il y a le partenariat entre la France et l’Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité.»(1) En fait, l’exposé est truffé de belles phrases, des promesses d’amitié, de sincérité, bref, un beau discours avec des énoncés tout à fait judicieux pour susciter l’adhésion des Africains en ces temps d’incertitude et de crise globalisée, dont ils sont encore une fois les otages. Mais pour beaucoup d’Africains, le seul fait nouveau dans ce discours, c’est son orateur, le président François Hollande, le nouveau visage des intérêts de la France en Afrique. Le reste n’est que rengaine. Les mémoires sont pleines des promesses et autres engagements des gouvernements successifs de la France, qu’on s’empresse d’enterrer sitôt éteints les projecteurs. Qui ne se souvient pas du fameux discours prononcé, à La Baule, le 20 juin 1990, par un autre président français, également de gauche, François Mitterrand ?

« Son contenu a marqué les esprits par le vent de changements qu’il prônait, autant en termes de relations entre la France et l’Afrique, qu’en termes de liberté, de développement et d’ouverture démocratique. D’autant que le contexte politique international de l’époque s’y prêtait particulièrement, dans la foulée de l’effondrement de l’Union soviétique et la chute du Mur de Berlin. N’est-ce pas qu’il faut avoir la mémoire courte pour croire encore aux discours des présidents français sur l’Afrique ? Aucun d’eux n’a jamais mis en péril le système néocolonialiste mis en place par le général de Gaulle et son homme de main, Jacques Foccart, pour garder ses ex-colonies sous domination française.La machine monstrueuse qu’est la Françafrique est toujours active, même si les discours et les filières sont renouvelés à chaque changement de gouvernement français.
Alors, morte la Françafrique, comme le proclame le président Hollande ? Pas sûr. Chacun de ses prédécesseurs avait, dans des termes plus ou moins similaires, proclamé publiquement l’acte de décès de cette association de malfaiteurs, dont l’ampleur des crimes contre l’humanité occuperait la Cour pénale internationale pour des années, à tout le moins. Mais aucun des présidents, de droite comme de gauche, n’a vraiment dévié de la ligne tracée par Jacques Foccart, laquelle, comme chacun sait, ne fait aucune place aux droits des peuples des ex-colonies.

« Gauche et droite nourries au sein de la Françafrique

« Si les Africains ne s’attendaient pas à des gestes révolutionnaires de la droite française, supposément pas très regardante sur la question des droits de l’homme dans la conduite de ses affaires en Afrique, l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, avait suscité de grands espoirs. D’autant que François Mitterrand avait nommé au poste de ministre délégué à la «Coopération», Jean-Pierre Cot, un homme tout acquis au changement dans les relations France-Afrique, comme l’écrivait Christian Fauvet dans L’Express : «La tête pleine d’idées généreuses (…), il s’emploie à faire souffler le vent du changement. Après tout, il est là pour ça.
Dans son esprit, le changement consiste à abandonner la politique du secret, que symbolisait Foccart, (…) à promouvoir une autre politique du développement, fondée sur une certaine morale.»(2) Jean-Pierre Cot explique, pour sa part, au réalisateur du remarquable documentaire Françafrique,(3) Patrick Benquet, qu’«il représentait “l’image” à laquelle tenait le président Mitterrand, l’ouverture sur le tiers-monde, le discours généreux du développement, les Nations unies, les droits de l’homme…». Tout cela ne fut qu’une brève parenthèse. Les Africains découvrent rapidement que ce n’est qu’une image derrière laquelle le président Mitterrand est devenu lui-même la nouvelle matrice de la Françafrique et encaisse dans les pures traditions de celle-ci, les dividendes engendrés par le pillage, les détournements et autres crimes infligés aux peuples du continent.
Ils ne sont pas les seuls à être déçus par la gauche française. Le ministre de la Coopération l’est tout autant de voir son président reproduire dans les coulisses ce qu’il condamnait publiquement. Jean-Pierre Cot démissionne et devient ainsi une victime de l’argent sale qui alimente les caisses noires de l’Elysée et les comptes bancaires des dictateurs alliés. Sauté l’obstacle Jean-Pierre Cot, la Françafrique repart sous la houlette de François Mitterrand, qui, du même coup, enterre le discours d’ouverture de La Baule, qui faisait la part belle à la démocratie, au développement et aux droits de l’homme dans les ex- colonies. Pendant un court instant de l’histoire, les peuples africains s’étaient mis à rêver si fort qu’ils en oubliaient que l’orateur et son assistance, un parterre de dictateurs sanguinaires et corrompus, étaient les pourvoyeurs exclusifs de leurs souffrances. Mitterrand a tout bonnement enterré le projet de rupture avec la Françafrique et mis celle-ci au service de ses propres ambitions.

« On efface et on recommence

« Plus de 15 ans plus tard, après d’autres guerres(4), d’autres massacres et d’autres coups d’Etat, qui ont confiné le continent dans la misère et la violence, le candidat président de la droite, Nicolas Sarkozy, se présente aux Africains avec le même projet de rupture avec la Françafrique. Il parle d’instaurer une : «relation transparente». «Il nous la faut, déclare-t-il, débarrassée des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent. Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé. Il faut définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés».(5) Son secrétaire d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie, Jean-Marie Bockel, va connaître le même sort que celui de Mitterrand, Jean-Pierre Cot.
Dans un discours fort critique des relations France-Afrique, il déclare devant la presse : «Je veux signer l’acte de décès de la Françafrique.(6) Je veux tourner la page de pratiques d’un autre temps, d’un mode de relations ambigu et complaisant, dont certains, ici comme là-bas, tirent avantage, au détriment de l’intérêt général et du développement.» Il n’en fallait pas plus pour réveiller les monstres de la Françafrique. Et au lieu de rupture, c’est plutôt le secrétaire d’Etat qui est démis de ses fonctions dans la «patrie» des droits de l’homme.
Cependant, contrairement à Jean-Pierre Cot qui a refusé de monnayer ses principes en déclinant l’offre de son gouvernement, cet ancien colonel accepta d’occuper le poste de ministre des Anciens combattants. 50 ans après les indépendances, la mort de la Françafrique devrait être une affaire exclusivement africaine. Tous ces épisodes de la Françafrique, qui renaît à chaque fois de ses cendres, prouvent aux Africains que la balle de leur émancipation est désormais dans leur camp. Il leur faudra regarder bien en face et surtout évaluer les incidences des instruments de leur dépendance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale, la Françafrique, bien sûr, mais aussi la francophonie et la franc-maçonnerie,(7) qui sont autant de ghettos qui neutralisent le développement des ex-colonies.
Si la mondialisation n’est pas l’idéal pour l’humanité, il n’empêche qu’elle a permis l’ouverture du continent africain à d’autres possibilités de développement. Quand les Africains entendent les politiques et médias français s’indigner que la Chine fasse des affaires avec des régimes qui violent les droits humains, cela prête à sourire, tant le sarcasme est énorme. Il faut être bien arrogant et surtout méprisant pour reprocher aux Chinois, un crime qu’eux-mêmes commettent systématiquement et sans état d’âme depuis 50 ans sur le continent noir, au vu et au su de toute l’Europe, dont ils sont le fer de lance dans cette partie du monde. Tout comme les Britanniques et les Etats-Unis le sont dans d’autres endroits de la planète.
C’est parfait de vouloir tourner la page, mais alors, que la France cesse, séance tenante, son soutien aux dictateurs, qu’elle publie tous leurs biens et leurs avoirs(8) sur son territoire et qu’elle les restitue aux peuples pillés,(9) qu’elle libère les archives de ses ex-colonies, qu’elle mette fin aux accords militaires secrets et qu’elle procède au démantèlement de ses bases militaires. Peut-on y croire ? Après 50 ans de pratiques inégales et de mensonges, les préjugés instillés par les réseaux de la Françafrique finissent comme une seconde nature qu’on peine à éliminer. Et on aurait tendance à penser que rien de cela ne sera fait.
Force est de constater, encore une fois dans le cas du Mali, ce va-t-en guerre, dont la France use si facilement sur le continent et qui trahit la nature des relations néocolonialistes encore diffuses dans les esprits de l’Elysée. Ce ne sont sûrement pas les peuples du Congo, de la Côte d’Ivoire, du Rwanda, du Tchad et beaucoup d’autres, comme aujourd’hui, les Maliens, qui diraient merci à la France d’être intervenue militairement dans leur pays. Finalement, ce qui est présenté comme une rupture dans les relations avec l’Afrique peut se révéler n’être qu’une mutation et tous les atermoiements ne justifieraient ultimement qu’une chose : les intérêts économiques de l’Occident en Afrique, menacés par les économies émergentes, en particulier la Chine de plus en plus présente sur le continent. Et sûrement à moindre coût (humain et matériel) pour des Africains en quête de liberté, de dignité et de développement.

« Renvois :
1) Le discours de François Hollande, le Point.fr, 12 octobre 2012, (http://www.lepoint.fr/monde/verbatim-le-discours-de-francois-hollande-a-dakar-12-10-2012-1516395_24.php)
2) L’écart de Jean-Pierre Cot, Christian Fauvet, l’Express, 10 décembre 1982
3) Françafrique, Patrick Benquet, Infrarouge, France 2, 13 octobre 2010
4) Voir cette chronologie partielle sur le monde : (http://www.lemonde.fr/web/module_chrono/ifr/0,11-0@2-3212,32-867026@51-1016961,0.html) et aussi, (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4418)
5) Discours prononcé au Bénin le 19 mai 2006
6) Les vœux à la hussarde de Jean-Marie Bockel, Vincent Hugeux, L’Express, 15 janvier 2008
7) Franc-maçons : les maîtres de l’Afrique, Théophile Kouamoua, Jeune Afrique, 11 avril 2011
Voir aussi l’excellent documentaire «Françafrique» de Patrick Benquet cité plus haut,qui montre une scène surréaliste et surtout affligeante de ces maîtres de l’Afrique dans leur accoutrement de franc-maçon.
8) Voir le site de l’ONG française Survie et l’important travail de son président, François-Xavier Verschave, une véritable bibliothèque sur les crimes de la Françafrique : http://www.survie.org
9) Les affaires des biens mal acquis, ONG Sherpa : (http://www.asso-sherpa.org/nos-programmes/ffid/campagne-ra/bma)
Voir aussi : (http://www.transparence-france.org/e_upload/pdf/appel sections_africaines_de_ti_291009.pdf)

Zehira Houfani : écrivaine

Abdelaziz Bouteflika (C)SIPA


Ce texte a été publié le 17 novembre dans le journal quotidien algérien « El Watan » (http://www.elwatan.com/contributions/la-francafrique-cette-association-de-malfaiteurs-qui-a-paralyse-l-afrique-17-11-2012-192559_120.php?reagir=true).
Polémique, mais pas agressif, cet article rejoint nos préoccupations sur plusieurs points, nous n’en retiendrons que deux.
Le premier concerne le peu de confiance accordé à la France, quelle qu’en soit la présidence, pour mettre un terme réel à la « françafrique ». Nous en avons parlé ici (L-Europe-et-le-Mali:-prix-Nobel-et-discours-de-Dakar) en soulignant que si François Hollande avait tenu, à Dakar, un discours apaisé et apaisant, il n’avait nullement, sur le fond, changer la doctrine de la France.
Le second point sur lequel nous nous retrouvons avec la rédactrice de cet article est la conviction que la guerre n’est pas une solution en ce qui concerne l’éviction des troupes d’AQMI au Mali, qualifié ici de va-t-en guerre. On en a parlé ici (Nord-Mali-les-positions-bougent).
Si l’on ajoute la question incontournable de l’histoire et de la mémoire, il est probable que la prochaine visite de François Hollande en Algérie, courant décembre, ne sera pas facile.