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Guerre 1939-1946

A propos de Léa Blain (1)

Léa Blain est une jeune fille engagée dans la Résistance, sur le plateau du Vercors, qui est morte exécutée par l’occupant allemand. Voici son histoire.

Ce texte a été rédigé en seconde partie des années « 80 », soit depuis au moins une quarantaine d’années, par Maryse BAZZOLI, née DUMOULIN, professeur d’histoire et géographie au Collège de Saint-Marcellin, domiciliée à Chatte. Par principe, il était destiné à accompagner la projection d’un diaporama, son libellé étant complété par la projection d’une petite centaine de diapositives. A l’origine, Yves Micheland en a assuré la « voix ». Jean-Paul PAPET l’a pris pour base de la conférence qu’il propose depuis de nombreuses années.

En 2025, Jean-Paul Papet poursuit cette conférence ; il l’a donnée le 17 mai dernier à Saint-Marcellin lors de la « Journée Mémoire ». Il la redonnera le 20 septembre prochain, à Vassieux-en-Vercors, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine.

Ce texte, tel que publié, n’a subi aucune modification, ni de fond, ni de forme. Il est strictement tel que Maryse Bazzoli l’a rédigé, à l’exception de quelques modifications de détail apportées par Yves Micheland.

Pour ma part, j’ai rédigé de très courtes notes biographiques relatives aux noms propres qui sont cités tout au long de ce texte : vous les trouverez regroupées en fin de document.

 » LA DEFAITE

En septembre 39, la Wehrmacht envahit la Pologne sans déclaration de guerre. La France et la Grande-Bretagne s’engagent dans le conflit qui va durer jusqu’en 1945.

La mobilisation est générale. Des affiches placées en différents points de notre village font connaître l’ordre de départ aux recrues classées, comme en témoigne le présent fascicule de mobilisation, de 1 à 7, en fonction de leur âge, situation de famille, état de santé. Dès les jours suivants, les rues résonnent du pas des chevaux qui partent aussi pour le front.

Pendant neuf mois, Français et Allemands s’observent , sans agir, derrière leurs propres lignes fortifiées – ligne Maginot et ligne Siegfried – c’est la drôle de guerre.

Mais, le 10 mai (1940), l’Allemagne lance l’offensive sur les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg : le 13 mai, les panzer-division franchissent la Meuse à Sedan et déferlent dans trois directions ; Nord, Ouest et Sud. Les alliés, pris dans un gigantesque piège, peuvent en partie être évacués par Dunkerque, vers l’Angleterre. Au Sud, la bataille de France tourne à la débâcle. C’est près de Soissons que fut tuée la première victime chattoise, Paul Serrières, du 28° bataillon de chasseurs, en juin 1940.

La peur jette sur les routes des millions de civils, d’officiers, de soldats sans armes. L’exode s’ajoute à la confusion de la défaite. Pendant un mois la moitié de la France s’est vidée de ses hommes qui arrivent dans les départements libres où on les accueille tant bien que mal.

C’est ainsi que Chatte doit prendre en charge des réfugiés venus pour la plupart de la région de Franche-Comté. Mademoiselle Lucie Ageron-Berger (1) et les jeunes filles du patronage, parmi lesquelles Léa Blain, les accueillent avec un grosse soupe populaire. Puis on les loge dans des maisons inoccupées, chez l’habitant, dans la salle de musique (devenue depuis salle du foot).

Le 17 juin, le maréchal Pétain s’adresse à la nation ; il annonce son intention de demander l’armistice.

Le 18 juin, c’est l’appel de De Gaulle, réfugié à Londres. Peu entendu alors, il est publié le 22 juin dans « Le Petit Dauphinois » (en réalité le 19 juin).

Le 22 juin, l’armistice est signé et prend effet le 25. Ses clauses sont très dures. L’Allemagne occupera les les 3/4 du territoire. Les prisonniers – 2 millions ! – ne seront pas libérés, l’armée sera dissoute.

L’armée de l’armistice ne comptera que 100 000 hommes. La ligne de démarcation est la nouvelle frontière qui sépare « la France de la France », c’est à dire la France libre de la France occupée. Mais pour beaucoup, « c’est la fin du cauchemar, la honteuse satisfaction de la défaite », et le reflux des réfugiés.

Le 10 juillet, le maréchal reçoit les pleins pouvoirs par 569 voix contre 80 parmi lesquelles celle du député socialiste de Vienne, Léon Martin (2), révoqué ce même jour de la Mairie de Grenoble.

Le 11 juillet, l’État Français remplace la République.

Le prestige du Maréchal, le vainqueur de Verdun, masque aux Français, peu informés de surcroît, le sens de la Révolution Nationale. Si le retour aux valeurs traditionnelles, Travail, Famille, Patrie, séduit, les autres mesures sont inquiétantes.

En octobre 1940, Pétain et Hitler ont échangé à Montoire une poignée de mains historique. Le suffrage universel est supprimé. Juifs, Francs-Maçons sont chassés de la fonction publique. C’est le temps des chantiers de jeunesse, du culte du chef : dans les écoles on écoute le Maréchal et l’on chante « Maréchal, nous voilà !» L’ordre moral règne, il est interdit de faire la fête … Mais en 1942 les jeunes de Chatte célébrèrent malgré tout leurs 20 ans en chantant et dansant sous le préau de l’école, au son de l’accordéon de Lucien Montlevier.

Pendant deux ans on s’accommode du régime qui, en zone non occupée, présente l’image d’un gouvernement indépendant.

La préoccupation essentielle des Français est alors : se nourrir, le ministère du ravitaillement général impose un rationnement sévère. Le pays est désorganisé, les importations coloniales arrivent mal, il faut livrer des vivres aux Allemands. Chacun a sa carte d’alimentation et doit en tenir une sérieuse comptabilité. Il y a aussi le marché noir. Dans un secteur rural on se débrouille plus aisément. La compagne d’André Jullien-Dubreuil (3) a caricaturé la femme du Docteur Carret de façon très évocatrice.

Chatte comprend alors 1500 habitants. C’est un milieu mi-ouvrier, mi-paysan, à prédominance paysanne, avec quelques familles bourgeoises. Chaque jour des ouvriers de Chatte vont travailler à La Sône, à l’usine Morel qui produit des « magnétos » pour voitures et avions, des plots de radio, des douilles de mines anti-chars … et de temps en temps, témoigne une ancienne ouvrière …. des croix de Lorraine ! Le trajet s’effectue normalement à bicyclette ou, à pied, si la neige est abondante comme ce fut le cas dans l’hiver 40. De 1940 à 1944 Léa Blain travailla dans cet établissement d’abord à l’atelier, puis au bureau. Ce fut un centre actif de résistance.

Léa Blain est née le 22 mars 1922 à Tèche, mais a vécu dès l’âge de 3 ans à Chatte où ses parents se sont établis. Elle a fréquenté l’école du village. Chrétienne fervente et militante, elle prit une part active à la vie paroissiale. Pendant plusieurs années elle anima, dans le cadre du patronage, les « Ames Vaillantes » qui se réunissaient le dimanche après les vêpres. Très patriote aussi, elle faisait prier pour les prisonniers et pour la France. Seul lien entre eux et leurs proches ; ces cartes de correspondance. Et puis, c’étaient les jeux, les promenades et, moment très attendu, les pièces de théâtre jouées dans la salle paroissiale du Bourg. Une ancienne « Ame Vaillante » se rappelle une saynète très révélatrice du climat de l’époque. « Chacune des fillettes disposées en ronde symbolisait une province de France. Au centre, Léa, drapée de blanc, interpréta « Maréchal, nous voilà ! ». Elle aimait les rôles conformes à son idéal patriotique, à l’image de Jeanne d’Arc, ou Louise de Bettignies (4), héroïne de la grande guerre. « J’étais Louise de Bettignies, je n’étais plus Léa Blain », disait-elle.

A l’usine, elle avait un ascendant moral très fort sur ses compagnons, et défendait âprement ses convictions religieuses, ses idées sociales pour lesquelles on la qualifiait de communiste. A partir de 1942, elle fait partie du groupe actif de résistants de l’usine.

Renvois

1 – Lucie AGERON dit BERGER, née le 7 juin 1900 à Chatte, décédée le 5 septembre 1972 à Chatte

2 – Léon MARTIN. Le docteur Léon Martin, né le 20 décembre 1873 à Saint-Martin-de-Clelles (Isère), décédé le 24 juin 1967 à Grenoble, ancien député (1936-1940) et maire de Grenoble (1932-1935, puis à nouveau de 1945-1959) militant socialiste et franc-maçon, membre du mouvement Franc-Tireur, et pionnier des premiers camps du Vercors, dits « camps-refuges », avec Aimé Pupin.

3 – André JULLIEN-DUBREUIL. Cette notation a été maintenue dans la totalité du document, sauf lorsqu’il s’agit du pseudo de combattant. Il s’agit en fait d’André JULLIEN, né le 27 février 1903 à Amiens (Somme) et décédé le 1er août 1944, exécuté à Sassenage par les Allemands. Il a été poète et auteur dramatique sous le pseudonyme de Jullien Du Breuil ou André Du Breuil. Mobilisé en 1939, puis rendu à la vie civile lors de l’armistice de 1940, il entre dans la Résistance sous le nom de Dubreuil (secteur 8 de l’Armée Secrète en Vercors).

4 – Louise DE BETTIGNIES. Née le 15 juillet 1880 à Saint-Amand-les-Eaux (Nord), décédée le 27 septembre 1918 à Cologne (Allemagne), elle est une résistante et une agente du renseignement français, sous le pseudo d’Alice Dubois, durant la Première Guerre mondiale.

Léa Blain (Photo « Noël »)

A suivre

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Bateau Ivre Françoise Sagan Guerre 1939-1946 Patrimoine Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin Tramway TDI TOD

S’éditer sur le web.

Depuis cinq ans maintenant (avril 2020), ce blog a adopté une nette tendance rédactionnelle en faveur de la conservation du patrimoine contemporain de Saint-Marcellin et de sa région.

Sans être, pour rien au monde, historien, je cherche à appliquer aux recherches que je conduis la même exigence intellectuelle et quasi scientifique que celle qui prévalait dans mes activités professionnelles. Ne rien avancer, ne rien dire, ne rien faire, qui ne soit attesté, vérifié, confirmé … C’est ainsi que j’ai abordé successivement « l’histoire d’un train entre Saint-Marcellin et Lyon », « la petite histoire de l’enfance et de l’adolescence de Françoise Sagan à Saint-Marcellin », « la chronique du Bateau Ivre de Saint-Marcellin », « les années de guerre 1939-1946 à Saint-Marcellin et environs-Ephéméride », « le Faubourg Saint-Laurent à Saint-Marcellin: Crozel, Dutruc, Guttin, Thomé,… », toutes monographies qui apportent nombre de précisions patrimoniales intéressantes aux sujets qu’elles abordent.

L’idée d’en faire publication existe. Mais cela implique un suivi et une promotion de tous les instants. Par ailleurs, l’envie de monnayer ces publications n’est en rien primordiale. C’est pour cette raison que ces travaux sont gratuitement disponibles sous forme de .pdf, sur ce site. Ils bénéficient d’une référence ISBN qui devrait les rendre plus visibles sur l’Internet et auprès de la Bibliothèque Nationale.

Les contraintes soumises à celles et ceux qui téléchargeront ces travaux sont très peu nombreuses.

  • ne pas rediffuser ces documents au-delà du cercle familial ou associatif,
  • citer expressément l’origine, le lien et l’auteur de chaque document en cas d’utilisation professionnelle, associative ou personnelle.

Voici les coordonnées de chaque monographie.

1 – « TDI, TOD, histoire d’un train entre Saint-Marcellin et Lyon« .

Sous la forme de 9 chapitres publiés entre le 6/6/2020 et le 17/9/2020, ce travail décrit l’itinéraire, les gares, la matériel d’un itinéraire ferré reliant Saint-Marcellin et Lyon, concédé en 1897, construit à partir de 1899 et démantelé à partir de 1935.

ISBN: 978-2-9599527-0-8

Lien de téléchargement: https://thermopyles.info/wp-content/uploads/2025/03/TDI-TOD-Histoire-dun-train-entre-Saint-Marcellin-et-Lyon.pdf

2 – « Petite histoire de l’enfance et de l’adolescence de Françoise Sagan à Saint-Marcellin« .

Les 11 chapitres publiés entre le 17/6/2021 et le 30/9/2021 décrivent la famille, les amis, les relations, le temps de la guerre, de Françoise Quoirez, future Françoise Sagan, alors qu’elle vivait à Saint-Marcellin dès le second semestre de 1940 et jusqu’en octobre 1945. Après cette date, elle a fait de très nombreux séjours et passages à Saint-Marcellin et sa région.

ISBN: 978-2-9599527-1-5

Lien de téléchargement: https://thermopyles.info/wp-content/uploads/2025/04/Petite-histoire-de-lenfance-et-de-ladolescence-de-Francoise-Sagan-a-Saint-Marcellin.pdf

3 – « Chronique du Bateau Ivre de Saint-Marcellin ».

La « Bateau Ivre » est une maison construite à Saint-Marcellin en 1955, pour la famille Gelas et par un triumvirat d’artistes, Véra et Pierre Székely, André Borderie, qui s’étaient adjoints un architecte, Louis Babinet, et un couple de paysagistes, les Bourne. Cette maison est répertoriée Monument Historique.

Ce travail a été publié entre juin et décembre 2021.

ISBN: 97-2-9599527-2-2

Lien de téléchargement: https://thermopyles.info/wp-content/uploads/2025/04/Le-Bateau-Ivre-de-Saint-Marcellin.pdf

4 – « Les années de guerre 1939-1946 à Saint-Marcellin et environs – Ephéméride ».

Ce travail vise au recensement de tous les évènements survenus au cours de la guerre de 1939-45 dans la région de Saint-Marcellin. Les organes de presse, les compte-rendus des Conseils Municipaux, les documents d’archives, … ont été rigoureusement analysés afin de donner naissance à ce document publié en juillet 2023.

ISBN: 978-2-9599527-3-9

Lien de téléchargement: https://thermopyles.info/wp-content/uploads/2025/04/Les-annees-de-guerre-1939-1946-a-Saint-Marcellin-et-environs-Ephemeride.pdf

5 – « Le Faubourg Saint-Laurent à Saint-Marcellin ».

Publié fin 2024, ce travail raconte l’histoire de l’un des faubourgs de Saint-Marcellin, le faubourg Saint-Laurent, et de quelques-unes des enseignes de restauration ou d’hôtellerie qui l’ont marqué.

ISBN: 978-2-9599527-4-6

Lien de téléchargement: https://thermopyles.info/wp-content/uploads/2025/04/Le-Faubourg-Saint-Laurent-a-Saint-Marcellin.pdf

Merci de votre soutien attentionné …

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Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin

Le Faubourg Saint-Laurent, à Saint-Marcellin – VI

CROZEL, DUTRUC, GUTTIN, THOME, … ou le gîte et le couvert

V – Un hôtel inséré dans l’économie locale

Robert Faraboz est un éminent collectionneur de cartes postales anciennes et de vieux papiers. A ce titre, il a publié plusieurs ouvrages dont deux compilations de cartes postales anciennes concernant Saint-Marcellin et les environs. Il a cédé à la Ville de Saint-Marcellin de nombreux papiers, dont l’intérêt réel n’est pas toujours évident de prime abord. Il en est ainsi d’un lot de factures adressées par de nombreux commerçants saint-marcellinois à l’hôtel Guttin entre 1905 et 1939, soit depuis les débuts de l’hôtel jusqu’à l’entrée en guerre. Toutes ces factures permettent de témoigner des relations que les Guttin ont nouées avec les commerçants et artisans locaux.

Parmi plus d’une cinquantaine de fournisseurs, Emile Monnet se charge de la Mousseline des Alpes en 1924 et du Pernod et du Cointreau en 1937 ; Henri Buisson Fils prend à son compte la livraison de bière et de pommes de terre ; Léon Picot, négociant en vins en gros, briques, tuiles, bois de construction, chaux, ciments, charbon et engrais, fournit le vin rouge de table en 1924 et un Côtes-du-Rhône à 9° en 1932 ; G. Giroud, 2 rue de Chevrières, se charge des oignons, des tomates, et autres légumes en 1925 et 1926 ; l’Etablissement d’Horticulture Guillot Fils livre les fleurs d’ornement pour les jardinières et pour les chemins de table, chaque année entre 1925 et 1933 ; la laiterie Guille, devenue Guille et Vincent, entre 1927 et 1939 est un fournisseur fidèle de lait (330 litres en juillet 1938, 305 litres en mai 1939), de crème et de beurre. Pour sa part, le garage Gsegner, ancienne maison Mandier, agent Renault, de 1926 à 1936, prend en charge l’essence, l’huile, les pneumatiques et toutes les révisions des véhicules de l’hôtel, tout en changeant régulièrement d’exploitant : Edouard Laye, puis M. Vinay. De 1933 à 1938, c’est Jean Rojat, Nouveautés et Confection, à l’angle de la rue de Beauvoir et de la Grande-Rue, qui fournit draps, stores, toile à matelas et laine. En 1936, la quincaillerie Mandier et Rodet assure les recharges de gaz.

Outre ces très nombreuses factures, se trouvent également des reçus justifiant de tel ou tel abonnement, par exemple au « Journal de Saint-Marcellin » pour sept francs entre le 1er mars 1921 et le 28 février 1922, et dix francs entre le 1er mars 1927 et le 28 février 1928. L’adhésion à la Chambre Syndicale de l’Hôtellerie de Grenoble et du département de l’Isère, en 1923, est de quinze francs. La cotisation à la Compagnie des sapeurs-pompiers de Saint-Marcellin est de dix francs en 1924. Le 17 juillet 1931, c’est au Cercle Littéraire que Monsieur Guttin règle la cotisation du second semestre 1931 pour un montant de soixante francs. Le 5 mars 1932, Madame Vve Guttin et son fils cotisent en tant que Membres Honoraires à la Lyre Saint-Marcellinoise pour un somme de quinze francs.

En guise de conclusion du chapitre consacré à l’
« Hôtel de France », et pour souligner l’engagement des Guttin dans la vie sociale de Saint-Marcellin, voici la photographie de la carte d’adhérent de René Guttin à l’association sportive de la Jeanne d’Arc, en 1911, il n’a que 12 ans, mais il fait déjà partie de la communauté saint-marcellinoise.

Carte d’adhérent Jeanne d’Arc – Guttin René – 1909

VI – Hôtel Thomé

Mais qui est Joseph Eloi Thomé , patron de cet hôtel qui s’installe rue Saint-Laurent à une centaine de mètres de l’actuelle place Lacombe-Maloc ? Né à Crépol, dans la Drôme, de Joseph-François Thomé, cultivateur, et de Philomène Anaïsse Finot, le 29 novembre 1880, Joseph Thomé se consacre à la cuisine puisque lors de l’établissement de sa fiche matricule militaire, à l’âge de 20 ans, il est cuisinier à l’Hôtel de l’Europe, à Romans-sur-Isère.

Il est incorporé le 16 novembre 1901 dans le 30° Régiment de Chasseurs à pied, puis le 14° Escadron du Train et renvoyé dans la disponibilité le 5 octobre 1904.

Début 1906, Joseph Thomé est cuisinier de l’« Hôtel de France », mais à Tunis ! Sa fiche matricule le signale à Crépol à la fin de cette même année, mais est-ce que cela signifie qu’il a quitté définitivement la Tunisie ? Ce n’est que le 4 septembre 1909 qu’il est noté comme étant domicilié à l’« Hôtel de France » de Saint-Marcellin, domiciliation confirmée le 19 juillet 1912.

Le 29 mai 1911, il épouse, à Saint-Marcellin, Adeline Pélagie Roche. Il restera encore deux ans à l’« Hôtel de France » puisque la première guerre entraîne sa re-mobilisation à dater du 5 août 1914, immédiatement après le décret de mobilisation générale en date du 1er août 1914. Blessé à deux reprises à Sainte-Marie-aux-Mines et à Bischwiller (Bas-Rhin), toujours demeuré simple soldat, il est démobilisé le 23 février 1919 et se retire à Saint-Marcellin. Sept ans et demi de sa vie auront été consacrés à la défense de notre pays.

A dater de février 1919, Joseph Thomé reprend sa place comme cuisinier de l’« Hôtel de France », et ne la quitte qu’après la démobilisation et le retour à Saint-Marcellin de René Guttin, en novembre 1922.

A quelle date Joseph Thomé ouvre-t-il son hôtel rue Saint-Laurent ? Sans plus de précision, cela se passe entre 1922 et 1926 puisque le recensement de 1926, ainsi que la « liste électorale » de 1931, signalent dans cette rue Saint-Laurent, la présence de Joseph Thomé, hôtelier, de Pélagie Thomé, son épouse et de Pierre Thomé, leur fils unique âgé de 14 ans, car né en 1912. Joseph décède le 6 octobre 1938, il n’a que 57 ans. Son épouse, Pélagie, décède quatre ans plus tard, le 11 octobre 1942, à 53 ans. Ce n’est pas leur fils Pierre qui prend la suite de ses parents à leurs décès puisqu’il est successivement clerc de notaire, assureur et banquier. Par contre, Catherine Vanzo, qu’il a épousé le 26 juin 1936, à Saint-Marcellin, travaille à l’hôtel mais bien peu de temps puisqu’elle décède en 1947, à l’âge de 36 ans.

Elle est la fille de Jean Vanzo et de Margherite Tomasi, tous deux probables immigrés italiens, lui étant employé de la Manufacture de poils pour la chapellerie à Saint-Marcellin. Sur son acte de mariage, Catherine Vanzo est née le 25 juillet 1910 à Gottschee, en Yougoslavie. Gottschee est le nom allemand de la ville de Kočevje, dans l’actuelle Slovénie, car en 1910, la ville à dominante germanophone fait partie de l’Empire austro-hongrois. Ce n’est qu’en 1918 qu’elle est rattachée au Royaume slave de Yougoslavie.

En outre, sur son acte de mariage, Catherine Vanzo est dite domiciliée à Saint-Marcellin et à Solagna, en Italie.

Sur la droite, Joseph Thomé

Cet hôtel se distingue des autres hôtels saint-marcellinois par son parc, largement valorisé par une carte postale de l’époque, un parc situé entre la rue Saint-Laurent et le cours Vallier, ouvert sur les jardins des pépinières Guillot. C’est là que la famille Serf s’installe en juillet 1943, après un bref arrêt à l’« Hôtel de France ». Elle n’y reste pas longtemps puisque la famille Cattot lui loue une villa au 9 de la rue du Mollard, villa qu’elle occupe jusqu’à son retour à Paris, en octobre 1945, avant que leur fille Monique devienne Barbara. (http://francois.faurant.free.fr/biographie/barbara_biographie.htm).

L’hôtel-café-restaurant à l’enseigne « Nouvel Hôtel », ou « Hôtel Thomé » est vendu à René Enfantin, originaire de Saint-Lattier, le 1er juin 1962 (BODACC-16/06/1962-page 11539). Deux ans plus tard, le 1er mai 1964, l’enseigne de l’hôtel est modifiée pour devenir « Hôtel du Parc » (BODACC 1964-page 7663). Ce changement de nom se veut une référence à Vichy, la ville de naissance de l’épouse de René Enfantin. C’est d’ailleurs dans cette ville que René Enfantin décède en décembre 2009. Quant à l’hôtel, il est vendu à la SARL « Hôtel du Parc » le 1er juin 1974.

Contributions et sources

Les références relatives aux informations émises par ce travail sont généralement insérées au fur et à mesure dans le texte.

Les Archives Départementales de l’Isère et les Archives Municipales de Saint-Marcellin (Etat-civil et Cadastre Napoléonien 4P4-411) ont été abondamment mises à contribution.

Une mention très exceptionnelle doit être réservée à Simone Guttin, dernière représentante de la lignée des Guttin, restaurateurs et hôteliers propriétaires de l’« Hôtel de France », laquelle a suivi avec attention et critique l’avancée de notre travail.

Sont à citer également : Catherine Guerry, Marguerite Tomasi, « Gilou » Marchand,

Les membres de Groupe Rempart, association patrimoniale de Saint-Marcellin, sont remerciés des précisions et renseignements apportés lors des interrogations de l’auteur, notamment Marina Bertrand et Marc Ellenberger.

Il est possible de télécharger ici l’ensemble des articles relatifs à cette histoire du quartier Saint-Laurent. Merci de veiller à citer toutes les sources lors de vos travaux.

Jean BRISELET, membre de Groupe Rempart

15 novembre 2024

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Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin

Le Faubourg Saint-Laurent, à Saint-Marcellin – V

CROZEL, DUTRUC, GUTTIN, THOME, … ou le gîte et le couvert.

Toujours en 1934, est organisé un « Voyage Printanier d’Information Touristique en Dauphiné ». Sans que l’on sache qui en est l’organisateur initial, il est acquis de les « voyageurs » bénéficient d’un déjeuner offert par la Municipalité et le Syndicat d’Initiative de saint-Marcellin, le 12 juin 1934, à l’Hôtel de France.

Le 5 juillet 1934, presqu’un mois plus tard, le Chicago Daily Tribune publie un reportage consacré au tourisme en France et notamment dans les Alpes, le Dauphiné et la Côte d’Azur. La mention est modeste ; « At the Hôtel de France, at St-Marcellin, René Guttin, the chef de cuisine, prepares a number of delicious dishes, among which is foie gras à la gelée, truite à la Hussarde and fraises Chantilly are worthy of the highest praise », mais elle atteste que le restaurant n’a rien perdu de sa grandeur et que la carte des menus conserve des valeurs sûres.

Le tramway qui faisait halte en face de l’hôtel cesse de fonctionner en 1935. Mis en service le 6 avril 1908 et inauguré presque six mois plus tard, il n’aura rempli son office qu’un peu moins de 27 années. René Guttin est classé dans le Guide Michelin de 1937 avec deux étoiles (« vaut le détour ») pour sa gastronomie.

Le tramway TOD-TDI place Lacombe Maloc. En arrière-plan, ce qui fut l’Hôtel du Palais Royal

Le déclenchement de la guerre 1939-1945 entraîne une nouvelle mobilisation de René Guttin, âgé de 40 ans. Sa fiche matricule ne consacre qu’une ligne mentionnant sa
présence au Dépôt d’Infanterie 143 (T-M-55G/EMA), le 8 janvier 1940. Le 143° est un ancien régiment de réserve dissous en 1924, réactivé à Narbonne le 2 septembre 1939.
La fiche matricule de René Guttin ne fait état d’aucun mouvement, ce qui ne permet pas de dire pendant combien de temps il a du abandonner l’hôtel. Cependant, il semble qu’il n’ait jamais quitté Grenoble avant d’être démobilisé.

René Guttin en 1940 (à droite) – DR

Le 1er juillet 1940, un détachement motorisé allemand s’installe à Saint-Marcellin. Cette occupation est de faible durée puisque de trois jours. Sur réquisition du maire de Saint-Marcellin, Georges Dorly, le commandant et son état-major s’installent à l’« Hôtel de France » pendant que la troupe, quelques 300 hommes, se répartit chez l’habitant. Durant ces trois jours, René Guttin étant encore mobilisé, les officiers vident la cave du champagne et boivent un peu trop de vin, ce qui les conduit à quelques altercations et menaces envers Hortense Guttin. Ils sont heureusement rapidement recadrés par l’Oberleutnant.

1er juillet 1940 – Affichette de l’occupant

Pendant la guerre 1939-1945, quelques citations de l’Hôtel ont été retrouvées dans la presse locale. En septembre 1940, René Guttin fait partie des délégués régionaux du Comité de Ravitaillement des hôteliers et restaurateurs. Le 1er mars 1941, le « Journal de Saint-Marcellin » publie un long article, sur deux colonnes, relatif à la prestation de serment des légionnaires du canton de Saint-Marcellin, réunion qui a eu lieu le dimanche 23 février après un vin d’honneur et un déjeuner à l’Hôtel Guttin.

Entre mars et août 1944, plusieurs centaines de réfugiés en provenance de la région de Toulon sont hébergés dans notre région. Un document manuscrit établi après le 29 novembre 1946 fait le recensement des hébergeurs en ce qui concerne la ville de Saint-Marcellin. L’Hôtel de France, tout comme l’hôtel Thomé, fait partie de cette liste. (Archives municipales 6W31)

A la Libération, c’est le « Cri de la Vallée » qui, à deux reprises, nous fait part de repas organisés à l’Hôtel Guttin ; le 28 décembre 1944, par le Comité de Libération qui y organise un arbre de Noël et un goûter pour les enfants des FFI, des prisonniers, des sinistrés du bombardement, des fusillés du Vercors, et le 5 janvier 1946, par la section des Prisonniers de Saint-Marcellin et Saint-Sauveur qui y organise un arbre de Noël.

Entre 1944 et 1952, Pierre Quoirez, directeur de la CGE-FAE (Fabrique d’Appareillages Electriques) et père de la future Françoise Sagan, prend pension à l’hôtel et mange même à la table familiale lorsque sa famille n’est pas à la Fusilière. Anecdotiquement, Françoise Quoirez-Sagan et Monique Serf-Barbara ont toutes deux fréquenté l’« Hôtel de France » de façon minimale, alors qu’elles vivaient à Saint-Marcellin, mais sans jamais faire connaissance l’une de l’autre.

La fin de la guerre n’apporte pas la reprise attendue, les restrictions alimentaires qui se poursuivent pendant encore de longues années, une grave pneumonie que contracte en 1947 René Guttin sauvé par la toute nouvelle pénicilline, tout cela n’est pas facile à vivre.

Cependant arrivent les années 50 au cours desquelles l’hôtel se refait une façade élégante et assez graphique, proposée par l’architecte de la CGE, comme en témoigne cette carte postale qui a circulé en 1951. Probablement parce qu’elle est jugée trop vétuste, la tour des remparts qui subsistait à l’angle des places Déagent et Lacombe-Maloc est détruite par la municipalité en cette même année 1951, faisant ainsi disparaître l’une des dernières constructions éminemment visibles des remparts de la ville.

Carte postale ayant circulé en 1951

La tour d’angle des remparts, détruite en 1951

Le guide touristique de la MAAIF, Mutuelle Assurance Automobile des Instituteurs de France, une institution qui, à cette époque, dépassait largement le cercle des enseignants, édition de 1955, ne signale pas l’« Hôtel de France » à Saint-Marcellin dans le cadre de ses fiches départementales recensant une sélection des bonnes adresses d’hôtels et de garages. Dans notre région, seul l’hôtel Bonnard, de Pont-en-Royans, est cité.

Et notre histoire a de nouveau rendez-vous avec la tragédie. René Guttin est victime d’un accident de la route en revenant de Valence où il est allé rencontrer son ami Pic, le restaurateur. Les blessures sont légères, mais une crise d’urémie entraîne son décès le 6 juin 1956, âgé seulement de 57 ans et quelques mois. Son épouse Hortense assure la relève, avec sa fille Simone, toutes deux aidées par Simon Ferrier, cuisinier. L’hôtel a gardé son attractivité, mais tout est difficile, à commencer par l’indispensable modernisation de l’établissement dans lequel s’arrêtent Fernandel, Line Renaud, … à la fin des années 50.

Les archives de Saint-Marcellin possèdent une déclaration de mutation du débit de boissons de l’« Hôtel de France », datée du 27 septembre 1963, soit tout de même sept ans après le décès de René, et conclue entre Madame Veuve Guttin Hortense, hôtelière, propriétaire déclarée depuis le 25 juillet 1956, soit immédiatement après le décès de René, et Monique Coppens, née en 1942, et Henriette Coppens veuve Louis, née en 1892 (une tante de Monique), lesquelles assureront l’exploitation de ce débit de boissons à partir du 15 octobre 1963. Cette mutation du débit de boissons peut être étendue à une mutation plus globale de l’ensemble de l’« Hôtel de France », dans la mesure où l’acte de transfert du fonds hôtelier doit se trouver plus vraisemblablement en étude notariale. L’hôtel garde son nom et les nouveaux propriétaires, pour quelques années, sont les Coppens. Puis, il reste longtemps endormi, inutilisé, fermé …

Déclaration de mutation Guttin – Coppens

La place Lacombe-Maloc subit une nouvelle transformation, puisque le bâtiment qui jouxtait et abritait partiellement la distillerie Dutruc, puis l’imprimerie Gillet et Rodon, est détruit en 1971 afin de laisser place à la déviation de la Grande-Rue (RN 92) et à la création du boulevard Beyle-Stendhal. Avant sa destruction, cet immeuble fut la « Villa Bonne » qui abritait le Docteur Louis (Camille) Bonne (né en 1879), son épouse et ses sept enfants dont Louis (Marie Ernest), médecin très connu à Saint-Marcellin où il décède en 1981 (Archives Municipales-Recensement de 1931). Plus tard, entre 1967 et 1970, les appartements de cet immeuble sont transformés en dortoirs de 5-6 lits pour la trentaine d’internes des classes de 6° et 5° du Collège de garçons. Le matin, ainsi qu’aux heures de pause, les « pions » prenaient le café ou se restauraient en face, « chez Guttin » – bien que, on l’a vu, « Guttin » n’était plus « Guttin » depuis 1963.

Bâtiment démoli en 1971 – La porte « Romain Dutruc » se devine

L’Hôtel de France après 1963

A suivre !