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Egypte, les analyses d’Azmi Bishara

Azmi Bishara est un homme politique. Il est l’actuel Directeur Général de l’Arab Center for Research and Policy Studies, à Doha, au Qatar.
C’est un homme complexe. Palestinien d’origine chrétienne, il a été membre de la Knesset en Israël. Un Parlement dont il a été banni.
(http://en.wikipedia.org/wiki/Azmi_Bishara) Wikipedia fournit une note biographique acceptable dans sa version anglaise (la version française est famélique !).

Azmi Bishara écrit beaucoup. Il tient plusieurs blogs et une page Facebook en arabe (https://www.facebook.com/Azmi.bishara) et en anglais (https://www.facebook.com/Azmi.bishara.en?fref=ts).
Nous avons traduit certains de ses récents commentaires en français. Sans revenir sur le calendrier des évènements égyptiens, nous vous les livrons ci-après, avec mention de la date d’écriture.

Azmi Bishara (DR)

Réflexions sur le dilemme présent en Egypte

Ecrit le 4 juillet 2013

 »1) Les Frères Musulmans n’ont pas compris la nature de la phase transitoire. Ils n’ont pas saisi que la question n’était pas de savoir qui était le plus fort pour avoir le droit de diriger le pays, mais comment tout groupe impliqué pouvait assumer son devoir et sa responsabilité dans la gestion de l’Egypte. Ce devoir partagé de gouverner signifiait qu’ils auraient pris part à toutes les composantes de l’administration du pays. Ils n’auraient pas dû tomber dans le piège du monopole, et porter de ce fait le blâme pour leurs échecs et difficultés. Au lieu de refuser la participation aux factions politiques qui les ont soutenus pendant le deuxième tour des élections présidentielles, la Confrérie aurait dû insister sur la participation de ces groupes pendant la phase transitoire dès le début . Le rejet des généraux Tantawi et Annan (des SCAF) a fourni aux Frères Musulmans un moment de conviction dont elle avait bien besoin pour amener les autres à ses cotés. Au lieu de cela, les Frères Musulmans ont annoncé la Déclaration constitutionnelle (en Novembre 2012), et avec elle, une grande partie de la crédibilité gagnée par Morsi a été perdue. Le résultat final a été que d’autres groupes ont commencé à éviter de participer à la phase de transition. Déjouer les tentatives des Frères Musulmans à la gouvernance est devenue leur nouvel objectif. La situation leur a donné toutes les justifications pour le faire. »

 »2) Les adversaires des Frères Musulmans n’ont pas réalisé que c’était des institutions dominées par l’ancien régime ; les médias, le système judiciaire et d’autres organismes d’État, qui étaient les principaux obstacles à l’œuvre du Président. »

 »3) Dans le même temps, les Frères Musulmans n’ont pas saisi qu’il fallait s’allier avec d’autres forces révolutionnaires dans le but de faire face aux vestiges de l’ancien régime qui sont restés ancrés dans l’État. Ces autres forces, qui ont exclu d’assumer toute responsabilité, sont venues soutenir les restes du régime de Moubarak, comme le Procureur Général, au motif que les mesures prises contre eux n’étaient pas juridiquement valables. Pourtant, par des actions «révolutionnaires» et «extra-légales», ou un changement de la loi, il aurait été possible d’éliminer ces personnes. Les Frères Musulmans, invités à prendre ces mesures révolutionnaires, sont restés attachés aux formalités alors que d’autres voulaient se joindre à eux. Pourtant, ils ont aussi violé quelques formalités lorsque celles-ci se tenaient sur le chemin de leurs objectifs ! »

 »4) Les restes du régime de Moubarak ont saisi leur chance et déployé leur agitation contre le président élu dans un climat de récriminations contre les Frères Musulmans par d’autres factions révolutionnaires. »

 »5) La déposition d’un président élu, de cette manière, grâce à une intervention militaire, présente le risque d’une spirale d’événements qui peuvent compliquer une transition démocratique. Une autre série de dangers provient des conclusions possibles que les islamistes pourraient tirer de la politique électorale, étant donné qu’ils ont été exclus de ce qui avait été pour eux une expérience importante. Vont-ils suivre l’exemple de l’AKP en Turquie, devenant de plus en plus démocratiques après chaque acte de répression militaire ? Ou vont-ils réagir plutôt contre toute forme de participation démocratique ? Ces questions sont au cœur de l’expérience démocratique et de son avenir, ainsi que du comportement de larges pans de la population à son égard. Elles doivent être posées par toutes les personnes responsables, et ne sont pas à prendre à la légère. »

 »6) Une autre problématique, c’est quand de vastes courants des mouvements révolutionnaires défendent un système judiciaire qui émet constamment des décisions en faveur de l’ancien régime, au lieu d’exiger que cette justice soit réformée. »

 »7) La pierre d’achoppement des Frères Musulmans a été leur partialité qui est en fait plus extrême que leur religiosité. Ceci les a empêchés de permettre aux intérêts de la nation et de la société de remplacer ceux du Parti. Le fait qu’ils n’ont pas vu que les restes de l’ancien régime ont exploité ceci à des fins contre-révolutionnaires est un problème. »

 »8) Une autre questionnement est le silence qui a fait face au discours absurde des médias de l’ancien régime, riche en mensonges et en mythes. L’agitation injustifiée contre les Palestiniens n’est pas sans rappeler la façon dont le régime de Moubarak s’est comporté pendant la guerre 2008/2009 sur Gaza. »

 »9) Les révolutionnaires démocratiques doivent maintenant tracer un chemin à travers l’ensemble de ces problèmes et les défis qu’ils soulèvent, ils ne peuvent pas stagner lorsque vient le temps de faire la distinction entre ce qu’on peut appeler « la révolution dans la révolution », sur la voie de la démocratie, et une contre-révolution. »

 »10) La déposition d’un président élu est maintenant un point discutable: avec un gouvernement d’union nationale, la date des élections présidentielles et parlementaires peut être reportée. L’acte de s’entendre sur des élections anticipées est lui-même une procédure fondamentalement démocratique. Le point important à ce stade est de savoir comment la volonté d’une grande et importante partie de la population a remplacé une autre avec force, et l’a brisée. Le désir d’une forte rupture d’une partie de la population conduira à un schisme social profond, ce qui posera un défi à la transition démocratique. Les bénéficiaires en seront les ennemis habituels de la démocratie. »

 »11) Le chemin vers la démocratie est long, il ne peut être décidé en l’espace de deux jours. Il n’est pas nécessaire de se précipiter sur les barricades. La chose importante est que la génération de la révolution du 25 Janvier reste sur la bonne voie. Cette génération détient la clé de la démocratie, l’avenir arabe de l’Egypte, et non la vieille garde qui vit aux crochet des efforts de la jeunesse et se chamaille sur le butin. »


Un retour au tunnel

Ecrit le 8 juillet 2013

 »1) Il y a un problème structurel derrière les événements actuellement en cours en Egypte. Ce problème a ses racines dans la faiblesse, simultanément, des institutions de la société civile et du corps politique qui, autrement, serait en mesure de mener un débat rationnel sur l’avenir du pays. Cela signifie également que libre cours a été laissé aux actions de rue spontanées. Une deuxième facette est la faiblesse de l’appareil civil de l’Etat, contrairement aux services de sécurité, qu’il s’agisse des forces de police et auxiliaire ou des Forces de la défense nationale. »

 »2) L’influence de la révolution sur le rouleau compresseur de l’appareil d’Etat de l’Egypte a été limitée aux seuls individus qui pouvaient être affectés sentimentalement ou en termes de morale. En conséquence, ce mastodonte n’a respecté aucune des mesures de réforme révolutionnaires. L’unité de tout le spectre révolutionnaire aurait été le seul moyen pour que ces mesures soient imposées à l’Etat. Pourtant, cette unité ne s’est jamais matérialisée. Les forces au sein de la révolution ont préféré submerger l’autre de récriminations à l’encontre des actions perpétrées par la vieille garde au sein de l’Etat. »

 »3) Les personnes qui ont ouvert le feu sur des manifestants au cours des deux derniers jours en Egypte sont les mêmes personnes qui ont ouvert le feu sur un groupe de manifestants à Maspero, et Mohammad Mahmoud Street. Au cours de ces incidents antérieurs, la Confrérie a gardé le silence, en concentrant toute son énergie sur les élections législatives. Aujourd’hui, ce sont les adversaires de la Confrérie qui s’entendent dans le silence. Dans les deux cas, ceux qui ont ouvert le feu jouissent de l’impunité, que ce soit les forces de police ou de l’armée. L’une ou l’autre de ces institutions a-t-elle fait l’objet d’une quelconque réforme en termes de structure interne, morale ou idéologique depuis la révolution de 2011 ? »

 »4) Comme si cela ne suffisait pas, les victimes des tirs antérieurs de la police sont maintenant alliés avec les services de sécurité contre les nouvelles victimes. Chaque fois que cela se produit, la responsabilité est davantage attribuée aux complices silencieux qu’aux auteurs effectifs. »

 »5) Certaines (pour ne pas dire la totalité) des forces laïques en Égypte ont seulement respecté superficiellement la démocratie et les principes de la démocratie. Certaines ont encore beaucoup à faire. Tout comme de nombreux groupes religieux, elles n’ont pas encore vraiment intériorisé le respect de la démocratie et de ses principes fondateurs. Nous avons vu comment ces groupes laïques aspirent à un régime militaire, dont ils imaginent qu’il les portera au pouvoir. On peux dire que ni les forces laïques, ni les forces religieuses se sont distinguées en termes de respect de la démocratie ou de sensibilité aux droits de l’homme. »

 »6) Je vais le répéter: il est impératif que tous soient d’accord sur les bases d’une démocratie. Tout comme de nombreuses autres vérités d’une importance vitale, cet impératif est devenu simple et incontestable. »


Les producteurs magistraux et sans scrupules de la haine

Ecrit le 16 août 2013

 »La haine est habituellement bavarde, mais toujours sourde et aveugle. La haine est aussi stupide, en fermant les esprits et transformant les cœurs en pierre. Elle ne peut jamais être le fondement de la coexistence, en fait, elle empêche même la coexistence avec soi-même. »

 »La compétence experte démontrée par ceux qui s’expriment dans l’industrie productrice de haine provoque l’angoisse aussi bien que la perplexité : nous avons attendu fort longtemps pour qu’il y ait la maîtrise arabe de n’importe quelle industrie. Dans ce cas cependant, l’explication de cette maîtrise de la production de la haine est que le produit fini est utilisé pour accorder sans scrupules la légitimité à des crimes. »


Sur la rhétorique employée pour soutenir la junte contre-révolutionnaire d’Égypte

Ecrit le 19 août 2013

 »1) Dans son contenu et dans sa tonalité, dans son soutien inégalé pour l’assassinat et l’exclusion des autres, la rhétorique de soutien à la junte est bien pire que tout ce qui a été rencontré pendant l’ère Moubarak. »

 »2) En général, la rhétorique d’une contre-révolution est pire que la situation avant la révolution: elle est vindicative et vise à inciter à la violence. »

 »3) Une personne qui appelle à l’exclusion d’un million de personnes sur terre au motif qu’ils sont tous des terroristes aura des soupçons sur dix autres millions. Si vous suspectez dix millions, vous devrez surveiller 100 millions de personnes: le résultat final sera la tyrannie et la fin de la liberté d’expression. »

« 4) Il y a des gens qui soutiennent les assassinats et la répression qui ont lieu en ce moment, mais qui émettent des critiques sur certains détails. De tels gens ne peuvent pas être convaincus par le dialogue : leur but n’est pas de déterminer la vérité, mais plutôt de justifier le meurtre. »

 »5) Il est inutile de débattre de la réalité et de la vérité avec des gens qui croient que la fin justifie les moyens. En ce qui concerne ces personnes, le mensonge est le moyen le plus facile pour une fin donnée, et cette fin devient l’unique vérité. »

 »6) Les gens qui prétendent que les actions méprisables comme des incendies criminels contre des églises sont un complot contre leur crédibilité doivent lutter contre ces actes. Ils doivent faire ceci sans regarder si ces actions sont en effet l’œuvre de provocateurs ou d’extrémistes dans leurs propres rangs. Même au cœur d’une contre-révolution, il n’y a pas à se dérober à la lutte contre les extrémistes chauvins qui sont nombreux au sein de nos propres sociétés. Ce dernier groupe, par ses actes et déclarations, fait partie intégrante de la contre-révolution. »

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La croisade anti-islamique, anti-islamiste du Monde

C’est un excellent article qu’a publié « Le Monde », ce mardi 23 juillet. Il s’agit d’analyser la lecture (ou les lectures) que l’on peut faire d’une image. Et l’image en question ( de Spencer Platt) se situe au Liban, à Beyrouth. L’on y découvre une automobile d’apparence sportive, occupée par des jeunes d’apparence bourgeoise et quelque peu friquée, qui font des photos d’un ensemble de logements bombardés. En fait, cette lecture biaisée se révèle totalement erronée à l’examen, et des faits et des intentions du photographe. La cause de la méprise est à rechercher dans une attitude ethnocentrique dont l’Occident a toutes les peines du monde à se débarrasser.
Ce même ethnocentrisme est également à l’origine de discours et d’interprétations des faits de la part du même « Monde », au sujet de ce qui se déroule depuis deux ans dans les pays arabes et du Proche-Orient.
Nous prenons nos précautions, car le quotidien accepte difficilement ce genre d’observations qu’il a l’habitude de classer dans la catégorie des propos de complotistes (de ceux qui voient des complots partout !).
Nous ne voyons pas de complots partout.

Mais l’histoire récente des évènements en Egypte s’est traduite par quelques exercices de funambulisme remarquables.

C’est ainsi que les 14-15 juillet, Christophe Ayad, dans un article intitulé « Climat de guerre civile en Egypte » a pu écrire:
« Pendant les dix-huit jours du soulèvement qui avait conduit à la chute d’Hosni Moubarak, la célèbre place du centre du Caire (Tahrir) avait offert un spectacle inédit en Egypte: islamistes, communistes, femmes, hommes, coptes, musulmans et athées, Egyptiens de toutes opinions et de toutes conditions, avaient uni leurs forces dans un but commun, mais aussi dans le respect de leur différences et la certitude de partager une humanité commune… »
« Les Frères musulmans ont conçu, pendant leur année au pouvoir, l’exercice démocratique comme un absolutisme de la majorité, refusant la moindre concession à leurs opposants, traités comme des perdants. A l’inverse, les jeunes révolutionnaires de Tamarrod ont une conception de la souveraineté populaire qui surpasse la légalité constitutionnelle. »
« Dans ces conditions, le retour aux urnes souhaité par la communauté internationale, n’est pas forcément le moyen le plus sûr pour apaiser les choses. Dans les démocraties naissantes, les élections creusent parfois les divisions de la société plus qu’elles ne les surmontent. »

Une première remarque s’impose. Tout comme pour le Mali, voilà encore des journalistes qui s’accommodent facilement des interventions militaires musclées et anti-démocratiques pour peu qu’elles rentrent dans leurs analyses. Mais revenons sur le fond du cas égyptien.
Voici deux ans, il y avait certes foule pour réclamer le départ de Moubarak. Il y avait certes des hommes et femmes égyptiens de toutes confessions et de toutes conditions. Leur but commun était le départ d’Hosni Moubarak dont ils étaient convaincus, à juste titre probablement, qu’il n’était devenu qu’un profiteur de la nation égyptienne, à la tête d’un petit clan de favorisés. Au-delà de ce « but commun », il n’y avait RIEN. Pas le moindre commencement d’une union politique permettant de prendre le pouvoir et de réorienter la société. La raison en était bien simple.

Contrairement à une idée largement répandue dans les médias occidentaux, (sous le nom de « Printemps arabe »), nous n’étions pas en face d’une révolution sociale, d’une exigence d’égalité, de justice, d’accession à un statut honorable pour tous.
Non, nous étions en face d’une « révolution » (sans doute) de caractère libéral. D’une « révolution » conduite par la classe moyenne, ses jeunes, ses forces vives, ceux qui voulaient et exigeaient un emploi, la liberté de circuler, la liberté de commercer, … Une même « révolution » que celle qu’a connue la Tunisie. Une même « révolution » que celles que l’on a vues naître et disparaître aux USA, en Israël, en Turquie, au Brésil, en Espagne … Des « révolutions » immanquablement conduites par la jeunesse des classes moyennes qui se mobilise sur des motifs parfois peu en rapport avec la force et la violence du mouvement: là le prix des yaourts, ici la destruction d’un jardin public, ailleurs le prix du billet de tram, … Et des « révolutionnaires » qui refusent de façon systématique de s’organiser, de devenir force de propositions, vecteur d’un changement sociétal.
Ce fut le cas en Egypte. Les dits-révolutionnaires ont systématiquement refusé de faire la moindre proposition constructive quant à l’avenir de leur pays, passant successivement des campagnes de boycott des Forces Armées aux actions violentes et anarchistes des « blocks ». Le but à atteindre était la chute du gouvernement Morsi. Ce but a été atteint !

Et c’est mensonge que d’écrire que les Frères musulmans se sont comportés de façon absolutiste, en traitant leurs opposants comme des perdants.
C’est mensonge parce que le gouvernement régulièrement et démocratiquement élu des Frères musulmans s’est trouvé confronté immédiatement à l’opposition des corps constitués que sont l’Armée, la Police, la Justice, les Administrations diverses. Le gouvernement s’est trouvé confronté à une opposition systématique des libéraux et des révolutionnaires, opposition caractérisée par le refus de participer à quoi que ce soit, y compris la rédaction de la nouvelle Constitution, freinée jusqu’à plus supportable. Certes oui, le gouvernement de Mohamed Morsi n’a pas réussi à briser cette opposition et il s’est parfois comporté de façon brutale.
Mais NON, le gouvernement de Mohamed Morsi n’a pas appliqué la charia, laquelle n’était pas inscrite dans la Constitution approuvée d’arrache-pieds.
NON, Mohamed Morsi n’a pas instauré la présence des Frères dans tous les rouages de l’Etat; il en aurait d’ailleurs bien été incapable, compte tenu du blocage de toutes les institutions par les libéraux et les partisans de l’ancien régime.
NON, Mohamed Morsi n’a pas favorisé les viols et agressions des femmes sur la Place Tahrir et en d’autres lieux du pays, et les observateurs impartiaux savent bien que ce problème égyptien est récurrent dans tout rassemblement de foules.
NON, le gouvernement de Mohamed Morsi, même s’il n’a pas été un foudre de guerre en matière économique, ne s’est pas comporté comme un incapable en la matière, tout autre gouvernement aurait été dans l’impossibilité de faire mieux. D’autant plus que l’Europe et le FMI n’ont jamais accordé les fonds promis, exigeant en retour des bouleversements économiques suicidaires pour l’Egypte (suppression du subventionnement du pain et de l’essence).
NON, le gouvernement de Morsi n’a pas envisagé de mettre en place une corruption, sans en avoir eu le temps, comme l’en a accusé le politologue Olivier Roy développant ainsi une fumeuse thèse basée sur le procès d’intention.

Le gouvernement des Frères musulmans est tombé sous les coups d’un conglomérat de libéraux et de révolutionnaires aveugles, financés et aidés par quelques majors de l’économie égyptienne, soutenus pas les revanchards de l’ère Moubarak et par l’armée !
Le peuple qui s’est exprimé majoritairement ? Des foules manipulées par des privations d’essence qui déséquilibraient toute l’économie, aussi bien l’industrie que l’agriculture (alimentation des tracteurs ou des moteurs de pompes d’irrigation), par des coupures quotidiennes d’électricité et par le chantage sur le prix du pain ou de la farine. Mais jamais, et en aucun cas, une révolte massive et sincère sans laquelle l’armée n’aurait rien pu faire (dixit Le Monde) !
Ils ont eu bon dos, les islamistes !
Comme par miracle, le carburant, le pain et l’électricité sont revenus au lendemain du putsch des militaires. Et les animateurs de Tamarrod de se mettre à rêver des prochaines élections présidentielles dans lesquelles ils pourraient jouer un rôle !

Et maintenant ?
Maintenant, chaque instant qui passe nous rapproche de la guerre civile. Parce que la coalition improbable des libéraux, des révolutionnaires, des revanchards et des opportunistes n’a pas tenue devant l’armée (normal, elle n’a d’autre programme que celui de l’ambition libérale !). Parce que les Frères musulmans n’acceptent pas le traitement qu’ils ont subi et persistent, contre toute vraisemblance, à croire au retour de Mohamed Morsi. Parce que les salafistes en profitent pour essayer de tirer les marrons du feu, jouant tantôt l’un, tantôt l’autre des camps en présence. Parce que l’armée, incapable de gérer quoi que ce soit en matière d’unité nationale, fera appel au peuple qu’elle sait si bien manipuler quand elle ne l’écrase pas et cherchera à le convaincre de chasser les « terroristes » !

L’armée égyptienne appelle à manifester-19 juillet (C) Amr Abdallah Dalsh/Reuters


Les salafistes… Nous avions, ici, déjà souligné cette « nuance » dans le débat égyptien. L’opposition caricaturale aux Frères musulmans, telle que le conglomérat d’opposants à l’intérieur de l’Egypte l’a pratiquée, telle que « Le Monde » la pratique depuis deux ans, telle que l’Occident la pratique également, est très probablement improductive. Elle favorise l’émergence de la tendance salafiste, beaucoup plus radicale. Et cette tendance saura s’affirmer, comme elle vient encore de le faire en Tunisie (mais comme l’histoire se répète, là aussi, c’est Ennahda qui est accusé …)
Avant que de faire la leçon à l’Egypte, et au-delà à l’ensemble des peuples majoritairement musulmans, en affirmant que « l’islamisme n’est pas un projet de gouvernement » et que « le refus de séparer la Mosquée et l’Etat est, profondément, incompatible avec la liberté politique », peut-être aurait-il fallu aider Mohamed Morsi à évoluer sur un chemin qu’il n’a jamais refuser d’aborder, et où il aurait pu aller pour peu que son pays ait eu quelque chose à gagner: de la paix, du développement, … . Il est désormais trop tard.

Quand à la référence au sécularisme, ne vaudrait-il pas mieux commencer par balayer devant sa porte, en supprimant le « In God, we trust » des dollars US, le « Au nom de Dieu tout puissant » de la Constitution suisse et les nombreux crucifix encore accrochés ici ou là en Europe, sans parler du débat récurrent sur les origines chrétiennes de l’Europe.

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La guerre des civilisations a bien lieu

L’affaire est passée largement inaperçue, car qui en a parlé ? Les trois Femen européennes incarcérées en Tunisie pour avoir manifesté en faveur de la militante tunisienne Amina Sboui ont présenté des excuses, disant qu’elles regrettaient d’avoir pu choquer par leur comportement.
Bien entendu, sitôt arrivées en France, elles ont démenti avoir présenté des excuses, ont tout au plus affirmé avoir émis des regrets, et surtout les ont justifiés par leur incarcération de près d’un mois.
Il n’y a aucun intérêt à discuter sur la nature même des propos qu’elles ont pu tenir. Le plus important est le fait qu’elles les aient tenus, que ce soit sous la pression (en l’occurrence celle de leurs ambassades respectives) ou de façon plus ou moins spontanée. Le contenu de leur déclaration fait étalage d’une méconnaissance totale du pays dans lequel elles sont allées s’exprimer.
Femen France, le mouvement lui-même, ajoute au cynisme en précisant qu’il fallait « comprendre ces déclarations après un isolement total du monde et face à la machine répressive islamique ». Et que, de plus, ce serait « une duperie que de croire, ou faire croire, que le régime islamique pourrait libérer les Femen face à la pression du public démocratique ».

L’univers mental des Femen consiste à dire, écrire, affirmer et démontrer que l’islamisme ne peut être QUE répressif et que toute action d’un gouvernement peu ou prou dirigé par des musulmans n’est que de l’islamisme. La Tunisie, la Turquie sont actuellement les cibles de cette analyse réductrice.

Mais est-ce seulement le point de vue des Femen ? Bien sur que non ! C’est même le point de vue de la majorité des organes de presse et des responsables politiques ou intellectuels.

Les Femen à Tunis (DR)

Prenons l’exemple des récents évènements égyptiens. Depuis plus d’un an, tout l’occident se ligue contre le Gouvernement de Mohamed Morsi qui a été accusé d’incapacité à gérer le pays. Sans doute a t-il commis des erreurs, notamment d’autoritarisme. Mais enfin, n’est-il pas vrai que jamais, au grand jamais, l’opposition hétéroclite des libéraux, des gauchistes et des revanchards n’a accepté le moindre début de dialogue ? Cette opposition, dans la rue ces derniers jours, n’avait qu’un seul objectif: celui de revenir un an en arrière et de pouvoir redistribuer les cartes. N’est-il pas singulier que ceux qui vouaient l’armée (les SCAF) aux gémonies et prônaient leur boycott en soient aujourd’hui à les applaudir ?
N’est-il pas vrai que les fonds accordés par la Communauté Européenne pour aider l’économie égyptienne (5 milliards d’euros), en novembre 2012, n’ont encore été que très parcimonieusement versés, si tant est même qu’un début de versement ait été effectué ?
N’est-il pas vrai que le FMI, le 27 juin encore, n’avait toujours pas décidé du versement de l’aide à l’Egypte d’un montant de 4,8 milliards de dollars ?
L’univers mental de la presse et des commentateurs occidentaux vise à réaffirmer avec constance que l’islamisme égyptien a chassé tous les opposants, ce qui est faux ! que la constitution élaborée avec trop peu de dialogue (la faute à qui ?) vise à instituer la charia, ce qui est faux !, que les agressions sexuelles commises par les voyous inoccupés du Caire et d’ailleurs relève d’une action politique voulue, ce qui est faux !

Si l’on ne sait pas encore aujourd’hui ce que donnera l’évolution politique en Tunisie, il est possible de prévoir sans crainte et presqu’à coup sur, ce qui va se passer en Egypte. L’armée a pris le pouvoir, elle va le garder en sous-main et Baradei ne sera qu’une marionnette. Le conflit sera dur, très dur et les prochaines élections libres (mais quand ?) verront probablement le retour des Frères Musulmans.
Pourquoi ? Parce qu’ils sont organisés, parce qu’ils ont l’expérience de la prison et de la clandestinité dans lesquelles les forces armées veulent les repousser, parce qu’ils épousent les sentiments profonds de la majorité de la population et parce l’union des libéraux, des révolutionnaires et des revanchards ne donnera jamais une majorité solide. Les 14, les 17, voire les 21 millions d’Egyptiens descendus dans la rue ne sont qu’une grossière illusion. Ce sont avant tout des Egyptiens qui veulent travailler, manger et élever leurs enfants. On leur a fait croire que Morsi était seul responsable de leurs difficultés, on les manipule même sans vergogne … Leurs revendications ne sont pas l’an II d’une révolution qui n’a jamais eu d’an I

Opposants à Mohamed Morsi sur la Place Tahrir, le 5 juillet (C)Amr Nabil/AP

Entretemps, c’est la Turquie qui s’est distinguée par des mouvements revendicatifs fortement inspirés de l’Occident et, à ce titre, largement salués par celui-ci ! Voilà la Turquie, modèle des commentateurs et des analystes du « Printemps Arabe », devenue subitement un pays totalitaire, répressif et … islamique ! Oui, la Turquie a de graves problèmes à régler, avec les Kurdes, avec Chypre, avec ses minorités, avec son identité culturelle, avec ses avocats et ses militants, mais est-ce l’aider que de la stigmatiser sans nuances ?

En Tunisie, en Egypte, en Turquie, mais également au Sahel africain (Mali, Niger ..), l’occident adopte une attitude colonialiste égoïste et prétentieuse en croyant et en affirmant que seule la démocratie libérale a une vocation universelle et inéluctable à s’implanter, partout sur notre terre, quelle que soit la civilisation, quelle que soit la culture. La démocratie libérale est LA civilisation, elle est LA culture, tout autre projet est appelé à se soumettre.
Cette attitude s’accompagne d’un anti-islamisme de plus en plus affirmé, de plus en plus banalisé. Il n’est que de lire les réactions des lecteurs à un évènement aussi peu signifiant que celui de l’interpellation d’une femme en niqab (Argenteuil): l’immense majorité de ces commentaires relèvent du mépris, de l’exclusion, de la peur, de l’anti-islamisme quand ce n’est pas du racisme tout court. L’évolution récente de l’Egypte a suscité quelques délires dont les journalistes (ceux du « Monde » notamment) n’ont pas su rester à l’écart. Des calculs savants ont été effectués afin de comparer le nombre d’Egyptiens dans la rue et le nombre d’Egyptiens ayant voté pour Morsi lors des élections présidentielles. Et de conclure, au mépris des premières élections libres dans ce pays, que les majorités étaient renversées. Combien de journalistes auraient accepté une telle analyse dans un pays occidental ? Plus grave encore, certains sont allés jusqu’à rappeler que la démocratie n’est pas une « assurance tous risques » en matière de démocratie et qu’Hitler lui-même avaient été élu ! De telles considérations plus ou moins nauséabondes débouchent tout naturellement sur une relative compréhension à l’égard des Forces Armées ! Curieux comme les hommes de gauche se mettent à aimer les armées putschistes qui leur apportent des solutions « clefs en main »: après le Mali, voici l’Egypte ! Cette attitude dangereuse entraîne une inévitable réaction de la société islamisée traditionnelle, réaction que savent exploiter les meneurs salafistes et djihadistes.

Il est grand temps de mettre un terme à cette guerre de civilisations et d’aider l’islam, civilisation et culture mêlées, à se définir et à se positionner au regard de la démocratie.

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Journaliste ou militant: deux exemples récents, les riches et l’islamisme

La Une de Libé; « Casse-toi , riche con », a fait beaucoup de bruit mais pas nécessairement le bruit le plus utile. Beaucoup se sont interrogés sur le coté vulgaire et grossier de cette première page qui est une vraie « connerie ». Mais peu se sont interrogés sur son bien-fondé déontologique. En effet, qu’est-ce que « Libération » ? D’après Wikipédia, il s’agit d’un journal quotidien généraliste. Il s’agit, certes, d’un journal quotidien ancré à gauche, nul ne le conteste et nul ne le lui reproche. Mais lorsque son Directeur de Publication justifie le titre provocateur et grossier en disant que ce n’est qu’une juste réponse aux provocations et aux grossièretés ou insultes de Bernard Arnault, fait-il du journalisme ou du militantisme ?

Le Président de la République a assimilé cette « Une » à une recherche exacerbée du rendement économique (à défaut du « profit »), mais il y a davantage: le comportement de certains éléments de la presse s’assimile de plus en plus fréquemment à des prises de position de caractère étroitement idéologique ou partisan. Il ne s’agit point de contester les choix fondamentaux de tel ou tel quotidien ou magazine: doite-gauche, conservateur-progressiste, mais à l’intérieur de ce choix de disposer d’une information complète. Sur le sujet de la double nationalité des riches, le titre de « Marianne » s’interrogeant sur le patriotisme économique des riches (sont-ils des traîtres à la France ?) est beaucoup plus intéressant sous l’angle journalistique.

Mais ce n’était là qu’une introduction destinée à bien cadrer la réflexion qui va suivre.
Elle concerne « Le Monde » et son reporting de ce qui se passe en Egypte. Depuis plusieurs mois, le tandem de reporters formé par Claire Talon et Christophe Ayad défend une présentation tronquée de la situation politique égyptienne.

Mohamed Morsi le 13 juin 2012 (C)Levine/SIPA


Petit florilège.
En juin 2012, sitôt Mohamed Morsi élu, Claire Talon nous annonce (toute trace en a disparu …) que le risque est grand et très réel de voir les Forces Armées égyptiennes fomenter un coup d’état afin de sauvegarder leurs prétendus privilèges, leur « empire économique ».
Le 14 août 2012, le quotidien titre: « En Egypte, le coup de force du pouvoir islamiste ». Ou comment pratiquer l’art de sous-entendre beaucoup de choses à la fois. Autant qu’on le sache, Mohamed Morsi a été, aussi régulièrement que possible, démocratiquement élu. Même si l’expression a été reprise par d’autres organes de presse, le Figaro notamment, comment un chef d’état démocratiquement élu peut-il commettre un « coup de force », alors qu’il ne fait que mettre en œuvre les prérogatives dont il vient d’être chargé ? Le plus important dans ce titre n’est-il pas cependant le petit bout de phrase relatif au « pouvoir islamiste » ? La suite des commentaires prévoit la création rapide d’un état « frériste » car là est la véritable obsession de notre tandem de journalistes: le pouvoir islamiste.
Preuve en est donnée trois jours plus tard dans la cadre d’un article traitant du déploiement de l’armée dans le Sinaï à la suite de l’attaque de gardes-frontières égyptiens. Textuellement, au travers de cette action militaire, Mohamed Morsi « frappe toujours à l’improviste les pans d’un pouvoir qui lui résiste encore en Egypte, afin de renforcer la mainmise des Frères Musulmans sur l’Etat ». Le même article nous fait part d’un « fort mouvement d’opposition à l’encontre du chef de l’Etat » et d’un appel à une manifestation « géante » le 24 août contre le règne des Frères.
Le lecteur du Monde Papier ne saura (sauf erreur) rien du résultat de cette manifestation géante. Dans Le Monde.fr, on apprendra qu’elle a réuni …. deux cents manifestants !!
Entretemps, nous saurons (23 août) que « la surenchère militaire égyptienne dans le Sinaï inquiète Israël ». Israël a émis des protestations pour la forme, car il est fort probable que ces manœuvres se fassent sous le contrôle des USA et en collaboration avec les autorités israéliennes. La révision des accords de Camp David concernant la souveraineté de l’Egypte sur le Sinaï est à l’ordre du jour. D’ailleurs, depuis le 23 août, avez-vous entendu parler de cette inquiétude israélienne ?
Donc le 24 août, Le Monde.fr nous apprend que quelques centaines d’Egyptiens sont descendus sur la Place Tahrir pour manifester contre Mohamed Morsi. En fait, deux centaines de manifestants, dixit le texte lui-même. Cette poignée de manifestants cible la monopolisation du pouvoir par le Président élu, depuis que celui-ci a abrogé une « déclaration constitutionnelle » édictée par les SCAF (Forces Armées) et qui limitait les pouvoirs présidentiels. Comment des textes pondus par les forces armées peuvent-ils avoir plus de poids que les attributions traditionnelles d’un Président de la République ?
25 août, la pression continue et un nouvel article titré « Egypte: l’emprise des Frères inquiète l’opposition » rassemble une foule de suppositions, préjugés et rumeurs afin, encore une fois, de mettre en avant un anti-islamisme de fond. « Beaucoup soupçonnent les Frères de préparer des remaniements à grande échelle au sein du pouvoir judiciaire …., la désignation des Gouverneurs de Provinces promet de verrouiller un peu plus le système ….., de lourdes craintes pèsent sur le projet que l’Assemblée Constituante doit remettre fin septembre ….., d’aucuns craignent que les islamistes ne torpillent les travaux en cours pour donner au Président les moyens de désigner une nouvelle Constituante à sa botte ….., le siège des islamistes au Caire aurait été rehaussé de deux étages sans permis de construire ….., le sursaut tardif des forces libérales ainsi que des intellectuels suffira-t-il à brider les ambitions des Frères Musulmans, alors qu’une importante manifestation pour défendre les libertés individuelles et protester contre la monopolisation du pouvoir était prévue au Caire vendredi … »
On le sait: deux cents manifestants !

Les journalistes déplacés au Caire ont une vision partisane de la situation politique en Egypte. De façon caricaturale, ils amalgament Frères Musulmans et Salafistes, or il est d’évidence que ceux-ci sont davantage concurrents qu’alliés. Les récents évènements à propos de la vidéo anti-islamique diffusée sur le Net en apportent la preuve. L’attitude du Monde à l’égard de Mohamed Morsi n’est pas à même de comprendre et de faire comprendre cette situation et, en ce sens, nous sommes souvent loin du journalisme et proche du militantisme.
Paradoxalement, c’est un organe beaucoup plus militant, Le Monde Diplomatique, qui publie une analyse pertinente (http://blog.mondediplo.net/2012-09-10-La-revolution-en-Egypte-est-elle-finie) de la situation et de ses potentielles évolutions. Il faut lire impérativement cet article qui dit en substance que « l’armée est beaucoup moins puissante que ce que l’on a pu écrire, que les Frères Musulmans sont une force importante, qu’ils sont partie prenante de la solution aux problèmes de l’Egypte et qu’on ne peut les exclure du débat politique, que le combat politique ne s’arrêtera ni demain, ni après-demain et que l’Egypte a besoin d’une force d’opposition qui fasse des propositions sur un autre terrain que le religieux ».

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La Place Tahrir n’est pas l’épicentre de l’Egypte

Sham el Nessim, Printemps 2002, il y a dix ans. Sham el Nessim n’est pas une fête musulmane, ni une fête chrétienne (copte). Non, il s’agit d’une très ancienne fête égyptienne, au sens de l’histoire pharaonique. Cette fête est l’un des « ancêtres » de notre Pâques. Elle est destinée à fêter le retour du printemps. A cette occasion, les égyptiens sortent en foule et se retrouvent dans les jardins publics où ils pique-niquent de façon souvent très collective. Laitue et « fessir » (poisson fermenté et séché) sont au menu.

Sham el Nessim (C)Mohamed el Shamy


Au printemps 2002, au Caire, Sham el Nessim a été marqué par des agressions sexuelles à l’égard de groupes de jeunes filles qui se promenaient. Le fait avait été suffisamment important pour faire l’objet de quelques retranscriptions dans la presse. Mais des agressions sexuelles, il y en a toujours eu en Egypte et ce n’est pas pour rien que les métros et tramways ont un wagon spécialement réservé aux femmes.
Nous avons personnellement assisté, en 2001-2003, sur la Corniche d’Alexandrie, à des scènes de jeunes ados à peine pubères se précipitant en groupe sur des jeunes filles pour leur attraper les seins et s’enfuir en courant !

En mars 2009, France 24 réalisait un reportage sur un centre d’auto-défense proche du Caire où les jeunes filles et jeunes femmes de 10 à 25 ans apprenaient à se défendre d’agresseurs sexuels. Le même France 24 remet ça en mai 2012 dans une chronique (http://observers.france24.com/fr/content/20120525-pourquoi-harcelement-sexuel-est-il-devenu-fleau-transports-egyptiens) de ses « observateurs ». Non, les histoires racontées dans le film « Les femmes du Bus 678 » ne sont pas du cinéma !

La Place Tahrir, depuis plus d’un an, est le lieu où ces agressions sexuelles peuvent se réaliser avec le plus de « facilité »: la foule, l’anonymat, … Oui, il est vrai que les forces de police ou de l’armée usent et abusent de ces procédés. Mais elles ne sont pas les seules et il est probablement faux de leur attribuer la quasi totalité des évènements qui peuvent se passer sur cette place et, à plus forte raison, une démarche délibérée. Les agressions sexuelles à l’égard des femmes sont une constante des relations hommes/femmes en Egypte. Les évènements du Printemps 2011, dans leur générosité, ont pu faire croire qu’un mieux se dessinait. Il n’en est rien et les évènements du Printemps 2011 sont bien loin maintenant !
Alors, instrumentaliser une scène de violence comme celle de la « femme au soutien-gorge bleu » pour en faire le symbole de la « politique d’agression » des forces armées s’assimile à une manipulation. Regardez attentivement la totalité de la vidéo et vous y verrez trois hommes au comportement très différent.
Le premier traîne cette femme sur le sol en la tirant par le bras et, ce faisant, il la dévoile en ouvrant sa tunique.
Le second, un sadique, se défoule à coup de brodequins sur le ventre et la poitrine de la victime.
Le troisième, honteux ou respectueux, cherche à remettre en place la tunique de la jeune femme de façon à recouvrir son corps.
Trois hommes, trois comportements. Au cœur d’une scène de violence, toute la « diversité » des comportements de l’homme égyptien !

Autre lieu commun des fantasmes des commentateurs de la révolte égyptienne: le prétendu « empire économique » de l’armée qui, à lui seul, justifierait son maintien de toutes forces à la tête du pays. Même Tahar Ben Jelloun s’est récemment fendu de cette expression: « l’empire économique de l’armée » ! Qu’en est-il de cet empire ?
Tout comme d’autres se sont fait un nom en devenant le blogueur ou la blogueuse qui a déclenché la révolution, il existe une chercheuse, professeur d’économie politique à l’Université Américaine du Caire, qui se fait un nom et une réputation sur le dossier de l’empire économique de l’armée. Il s’agit de Zeinab Abul-Magd. Depuis six mois, elle se répand dans une foule d’organes de presse ou de sites internet pour dire toujours la même chose: certains sites sont même payants pour ne rien obtenir de plus que les autres.
Que dit-elle ?

  • Que les Forces Armées (SCAF) sont à la tête de nombreuses entreprises au travers de holdings et que les revenus de ces entreprises restent non contrôlables.
  • Que cet empire économique censé représenter de 20% à 40% du PIB de l’Egypte constitue le motif majeur pour que les Forces Armées s’incrustent dans le paysage politique et refusent toute évolution démocratique. (Le chiffre de 40% est tellement ahurissant que c’en est à se demander ce que font les autres (http://www.theofficialboard.fr/company/search?country=Egypte&alphaSort=&q=&o=0): Orascom, Arab Contractors, Mansour, Mobinil, …)
    Pour servir cette démonstration, les affirmations les plus diverses et les plus péremptoires sont assénées pêle-mêle.
  • L’aide américaine à l’armée est intégrée à son prétendu chiffre d’affaires.
  • Les participations de généraux ou officiers égyptiens aux structures de commandement de nombreuses sociétés privées sont assimilées à des prises de pouvoir des Forces Armées.
  • Le rôle fondamental que doit jouer l’armée dans la production de farine et de pain, « populaires » et subventionnés, est assimilé à une « juteuse affaire ».
  • L’importance des emplois civils est passée sous silence, alors qu’elle représente quelques 10% à 20% de la population égyptienne.

    Pourtant Zeinab Abul-Magd ne soulève aucun lièvre et ce ne sont pas ses craintes d’être un jour arrêtée ou inquiétée par les tribunaux militaires qui doivent faire illusion: d’autres avant elle ont abordé le sujet.
    C’est notamment le cas du site « Les clés du Moyen-Orient » (http://www.lesclesdumoyenorient.com/L-armee-et-le-pouvoir-en-Egypte.html), avec un post très complet de Sophie Anmuth.

    On y découvre les structures précises au travers desquelles l’Armée exerce son action économique: l’Organisation Arabe pour le Développement Industriel, l’Organisation du Service National ou NSPO (http://www.globalsecurity.org/military/world/egypt/nspo.htm) et le Ministère de la Production Militaire.
    On peut y lire que « Officiellement, si l’armée a autant d’importance dans l’activité économique, c’est pour être autonome financièrement et éviter de peser sur le budget de l’État. Mais en réalité, l’Etat en subventionne une grande partie. »
     »L’activité économique de l’armée sert donc, d’une part à justifier sa taille et la part du budget qu’elle reçoit, d’autre part à s’assurer la loyauté des officiers. »
     »Cette influence économique traduit toutefois le désir de la Présidence de « s’acheter » les faveurs de l’armée, bien plus qu’une réelle emprise économique de l’armée sur la politique. Sur un plan purement économique, le jeu des commissions enrichit l’establishment militaire et assure l’élite économique de continuer à recevoir des contrats de la part de l’armée. »

    Pour sa part, le Financial Times (http://www.ft.com/cms/s/0/a301b6ec-435b-11e0-8f0d-00144feabdc0.html#axzz1yqQxOR2E), dès février 2011, s’intéressait aux productions de l’armée égyptienne, en particulier à l’eau minérale SAFI dont il prétendait qu’il n’y avait pas de publicité détectable (http://www.smigroup.it/smi/repository_new/doc/SAFI_FR.pdf) !

Il arrive même à cette armée de sauver l’Egypte en venant à la rescousse des finances de l’Etat (http://www.rfi.fr/afrique/20111203-egypte-armee-vient-finances-etat-pret-milliards-banque-centrale) !

Bien davantage que la seule défense d’un supposé « empire économique », les Forces Armées égyptiennes jouent un rôle politique beaucoup plus décisif, qui est celui du pouvoir à la tête de l’Etat, des Gouvernorats, des Administrations … Depuis Arafat, l’Egypte vit sous un régime militaire: ce n’est pas le renversement de Moubarak qui y a changé quelque chose. Et les Forces Armées ne sont pas prêtes, empire économique ou non, à céder leur place politique. Les résultats des récentes élections présidentielles en sont la preuve et nous saurons bien un jour quel marché a été conclu entre les Frères Musulmans et les Forces Armées.

Il y a quelques jours, nous nous demandions si l’Egypte avait un avenir démocratique proche (L-Egypte-a-t-elle-un-avenir-démocratique-proche).
Dans un tout récent billet du « Monde » (24 juin), Caroline Fourest se pose un peu la même question. Et elle pense pouvoir y répondre positivement et avec optimisme en disant que « le feu n’est pas éteint. Il couve sous les cendres et peut repartir à tout instant ».
« Une autre voie se dessine enfin, portée par une jeunesse connectée à Internet, dévoreuse de débats contradictoires, et bien décidée à transformer ces révolutions en chemin vers la démocratie réelle, c’est-à-dire l’alternance ».

Nous également, nous voulons croire à cette « autre voie ». Encore ne faut-il pas oublier ce que Caroline Fourest elle-même dit dans son billet: l’Egypte est un pays de 80 millions d’habitants, dont 30% (et non 70% !!) sont analphabètes et 42% (un chiffre en constante croissance) vivent en-dessous du seuil de deux dollars quotidiens. Et deux dollars, c’est déjà beaucoup quand on sait que le salaire moyen égyptien est actuellement d’environ 100 € par mois.
Très honnêtement, est-ce que ce sont ces égyptiens-là qui vont ranimer la flamme ?

La Place Tahrir n’est pas, ni dans l’espace, ni dans le temps, l’épicentre de ce qui se passe profondément en Egypte. Ce n’en est que la surface, voire même les éruptions de surface. Il se passe, aussi, des évènements importants ailleurs que sur la Place Tahrir. Il faut quitter Le Caire et abandonner les idées toutes faites: l’Egypte de demain se prépare à Alexandrie, à Port-Saïd, à Suez, à Mansourah, à Tanta, dans la vallée du Nil, partout où le peuple a et aura envie que la vie évolue vers plus de justice.

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Tunisie, Egypte, Libye … et si on rangeait le romantisme

Même reporté en avril, le procès dressé au Directeur de Nessma TV pour avoir diffusé en octobre 2011 le (remarquable) film d’animation de Marjane Satrapi, « Persépolis », n’en reste pas moins le premier procès politique du nouveau gouvernement tunisien. Aux portes du tribunal s’affrontent les partisans de la liberté d’expression et les salafistes, porteurs d’un islam rigoureux et rigoriste. Les mêmes, d’ailleurs, organisent des grèves dans les universités tunisiennes afin que les étudiantes puissent porter le nikab en cours, y compris lors des examens.

En Egypte, les élections législatives ont consacré les partis islamistes en leur accordant 71% des sièges (47% pour les Frères Musulmans et 24% pour les Salafistes). Elles n’ont pas consacré la place des femmes (http://egyptactus.blogspot.com/2012/01/parlement-egyptien-cherchez-la-femme-2e.html) dans la nouvelle société puisque celles-ci sont … 12 dans un parlement de 498 membres ! Point n’a été besoin d’une loi comme en Libye, limitant la place des femmes à 10 % des élus à la Chambre.

En Libye, puisqu’il est question d’elle, c’est le nouveau gouvernement qui peine sérieusement à se mettre en place, travaillé qu’il est par les tensions entre tribus et régions et par les divisions, le manque de perspective. Et vous parle t-on de l’Armée de Libération de la Libye qui mène la « contre-révolution » et vient de reprendre Bani Walid ?

Parce qu’ils ont exclusivement axé leurs commentaires sur une vision romantique de la « révolution », les journalistes sont perdus et n’y comprennent plus grand-chose. Dans un récent éditorial, « Le Monde » va jusqu’à dire que les islamistes qui ont raflé la mise dans tous ces pays ont « pris le train en marche ». Tel autre chroniqueur stigmatise ceux qui, dès le début, doutaient de l’avenir en les traitant de « je vous l’avais bien dit ».

Et pourtant, les choses se sont bien passées comme il était prévisible qu’elles se passent.

Tout d’abord, parce que c’est faire injure aux groupements islamistes de les accuser d’avoir pris le train en marche. Ils sont dans l’opposition et le soutien aux populations depuis infiniment plus longtemps que les « révolutionnaires » de Facebook. En Egypte, comme en Tunisie, ils ont payé le prix de leur travail de fond par la prison, la confiscation de leurs biens, l’exil. Comment imaginer que les populations aidées et soutenues, quand bien même ce serait au prix d’un endoctrinement idéologique, se détourneraient de leurs bienfaiteurs, ceux qui leur donnaient à manger et qui leur apportaient une raison d’espérer ?
Ensuite, parce que les « révolutionnaires », comme on les appelle, ont commis plusieurs erreurs. En premier lieu, parce que leur révolte est avant tout revendicatrice de liberté individuelle et de droit à la consommation. S’ils permettent de communiquer rapidement et d’échanger des mots d’ordre, les réseaux sociaux ne sont pas adaptés à la réflexion idéologique. Ensuite, parce qu’ils se sont laissés prendre aux filets d’un radicalisme certain: pas d’organisation politique, priorité de fait à la jeunesse et, singulièrement, la jeunesse la plus favorisée, forte tendance à l’absolutisme, voire à l’anarchie. C’est ainsi qu’on en arrive à manifester quotidiennement contre les Forces Armées (SCAF) alors même qu’un processus électoral se déroule dans des conditions assez satisfaisantes et désigne un parlement légitime.

27 janvier 2012-Manifestation au Caire (DR)

Tout laisse à penser que les Frères Musulmans ont passé depuis longtemps des accords avec les militaires (sinon, comment expliquer qu’ils déclaraient dès avril 2011 ne pas vouloir présenter de candidats dans toutes les circonscriptions législatives ?). Ne peut-on laisser le nouveau parlement faire ses preuves et contingenter, comme il est prévu, la place des Forces Armées ? Il est devenu d’actualité de dénoncer le rôle économique des dites Forces Armées. Effectivement, celles-ci, depuis les années Nasser, possèdent et animent une bonne part de l’économie égyptienne. Mis à part les licences de fabrication d’armements, les autres engagements sont plutôt anciens et « désuets »: eau minérale, pâtes alimentaires, fabrication d’appareils ménagers, … Il est assez improbable que cette « richesse » économique soit à l’origine du pouvoir de l’armée, lequel est beaucoup plus politique, fondé et appuyé sur des réseaux, constitué de gouvernorats et autre structures administratives. C’est cela que le nouveau parlement et le futur Président de la République (élection prévue en juin 2012) devront modifier.

A condition que les « révolutionnaires » et les « libéraux » leur en laisse le loisir et que, pendant ce temps, tout en restant vigilant, ils réfléchissent à l’extension et la popularisation de leur mouvement, à l’ouverture de celui-ci à toutes les catégories de la société, aux jeunes comme aux moins jeunes, aux femmes comme aux hommes, aux croyants comme aux laïcs, car, contrairement à ce qu’ils pensent, l’unanimisme pro-révolution ne s’est pas emparé de tout le pays: les récentes élections en sont la preuve.
Il est temps de ranger le romantisme au rayon des accessoires de l’histoire et de se préoccuper du véritable avenir de ces pays.