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Les derniers écrits de Paul Berret (2)

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ASPECT GENERAL

Le territoire du canton de Saint-Marcellin est l’une des régions de notre département les plus variées, les plus pittoresques, et historiquement les plus intéressantes de tout le Dauphiné. Elle en est le centre, le « rognon » ainsi qu’en disent les habitants de Tullins ; c’est là qu’ont résidé, la majeure partie de l’année, les Dauphins depuis l’an 1258 ; et c’est à Beauvoir que se sont déroulés les évènements les plus importants pour l’histoire de la province. Le Conseil Delphinal a siégé à Saint-Marcellin.

Aux touristes le pays offre le triple aspect d’une plaine de fécondes productions agricoles, les coteaux des pentes et du plateau couverts de forêts, de vignes d’excellents crus et de cultures récoltables, la montagne du Vercors septentrional, des gorges, des routes audacieuses en encorbellements et en tunnels, des sommets boisés d’où la vue s’étend sur l’ensemble de la contrée.

C’est un pays merveilleux pour les villégiatures, le centre même du tourisme dauphinois. Regardez d’une des pentes du Vercors la plaine qui s’étend à vos pieds. (ainsi que le dit Lamartine p.5 (1) Lamartine aurait pu dire mieux encore, à regarder cette plaine complantée de mûriers, de noyers, de châtaigniers, tous arbres de forme ronde, quand on les aperçoit par leurs sommets le pays semble évoquer l’image d’une forêt d’orangers verdoyante et touffue.

Les coteaux sont dominés à 600 mètres d’altitude par le plateau de Chambarand, où s’étend un champ de tir long de 18 kilomètres et large de deux. La forêt, presque toute entière en taillis, est giboyeuse ; elle est vallonnée : dans les source abondantes et claires y circulent de toutes parts, et forcément çà et là de petits lacs. Sur les hauteurs dans les éclaircies la vue se prolonge jusqu’aux sommets du Forez et du Vivarais à l’ouest, sur les cimes du Royannais et du Vercors au sud. Des religieux y habitant la Trappe de Chambarand, défrichaient, cultivaient et fabriquaient une bière renommée. Ils sont remplacés par des religieuses qui vendent des fromages appréciés.

La montagne du Cirque de Lente à la pointe de l’Echaillon est l’une des plus curieuses et des plus étrangement découpées parmi les hauteurs du Vercors. La route de Combe Laval, les Goulets, les Ecouges et les cascades des Gorges du Nan, les airelles des Coulmes avec leurs coqs de bruyère, la cascade de Ruzan, le vallon de Presles y font l’admiration des touristes. Partout des galeries souterraines et des grottes de hauteur considérable, celles de Saint-Nazaire, d’Herbouilly, de Chorange, de Bournillon.

Plaine, coteaux, montagne sont peuplés de ruines qui évoquent le passé dramatique de ce Dauphiné des Dauphins, Rochechinard où fut prisonnier le sultan Bajazet, Bressieux, où Mandrin faillit épouser la comtesse Marguerite de Valbelle, le Château Golard, rendez-vous proche de Chatte où François put aborder Diane de Poitiers, les Loives des Chevaliers de Malte.

Le Grand Serre avec ses vieux remparts et ses cinq portes fortifiées, la Tour de Saint-Quentin, la Tour d’Arnieu, le Château Pillard, l’arsenal de Guigues VII à Tullins, et les vestiges de Flandène, volé avec tant de ruses par Louis XI, et berceau de la famille des Lyonne.

On trouvera tous les détails concernant toutes ces curiosités naturelles ou historiques de la plaine, des coteaux et de la montagne dans les descriptions et l’histoire des cités, des villages et des hameaux. Une des excursions la plus proche et la plus intéressante historiquement de Saint-Marcellin, est celle de l’Abbaye de Saint-Antoine, distante de 11 kilomètres. Des cars qui remplacent aujourd’hui la voie ferrée du tramway déposée, y conduisent.

A quatre kilomètres. on arrive à la petite cité de Chatte (altitude 285 m ; 1550 habitants). D’aspect moderne malgré son antiquité probable, car on a pu y découvrir les traces de la route romaine qui allait du Royannais à Roybon par Chevrières, Murinais et les Chambarands. L’église actuelle date de 1842. Chatte conserve son importance ecclésiastique car elle ne possédait pas moins de six chapelles. Une seule a été reconstruite en 1867 telle qu’elle existait au moyen-âge, grâce à la libéralité de M. Paul Chabert d’Hières.

Chatte a conservé son vieux château-fort qui appartint d’abord à Joachim de Bue, puis à Sébastien Bottarel, bourgeois de Romans, qui le légua en 1882 aux pauvres de l’hôpital général de Romans. Ces héritiers eurent des descendants. Ils sont inconnus aujourd’hui, des Boffin de La Sône aux La Baume Pluvinel de la Roque. Quelques parties des logis, sans doute vendues par les propriétaires, sont encore intactes , mais d’autres sans occupants connus, sont en ruine et constituent un danger permanent pour les rares familles qui continuent d’y vivre. Dès 1566, le château a du être fortement endommagé car il fut le théâtre d’un terrible combat où le baron de Gordes battit les protestants. D’importantes réparations furent exécutées dans les années qui suivirent. En 1905, une façade s’est écroulée et a mis à jour une construction en tuf, datant, croit-on, du X° siècle ; on y voyait encore en 1922 une porte à plein cintre et des barbacanes pour le tir de l’arc et de l’arbalète.

De Chatte, la route qui mène à Saint-Antoine traverse une série de petites collines qu’ombragent des taillis de châtaigniers.

Saint-Marcellin est une petite ville de 3700 habitants. Elle est située à 281 mètres d’altitude sur la rive droite de la Cumane, à trois kilomètres et demi de l’embouchure de ce torrent dans l’Isère, et au pied d’un coteau qui produit des vins […]. Elle a de bien beaux boulevards ombragés par des platanes séculaires : le boulevard Brenier de Montmorand, celui du Champ de Mars et le Cours Gambetta ; on y voit de grands bâtiments modernes : le Palais de Justice, la Caisse d’Epargne, le Gymnase, des Bains et y attenantes de belles salles destinées aux expositions de peinture et d’art décoratif. Elle possède de beaux groupes scolaires et d’importants magasins à tabac, la façade est sans style.

La Mairie avec sa grande salle de réunion pour le Conseil Municipal et sa Salle des Fêtes. En face, sur la place d’Armes où se tiennent les marchés, un élégant kiosque à musique où la Lyre Saint-Marcellinoise donne de fréquents concerts. Ce kiosque occupe la place ou devait, sous le Premier Empire, s’élever une magnifique fontaine, haute de 10 mètres et couronnée d’un globe et d’un aigle impérial.

Son église est également récente. La première église, consacrée en 1119 par le pape Calixte II a été brûlée. L’église rebâtie a perdu sa physionomie médiévale, mais elle reste dominée par un clocher du XII° siècle avec des mâchicoulis et avec quatre tourelles à l’orifice de la flèche. A gauche s’élève le vieux château dont certaines parties datent du XI° siècle, rendez-vous de chasse au temps où la Forêt de Claix n’était pas encore défrichée, s’étendant sur le terrain de la ville actuelle.

Ce château était défendu au nord par l’une des plus hautes tours parmi les 14 dont le Dauphin Humbert II avait fortifié la cité. Il a été surélevé à plusieurs reprises et notamment au XVIII° siècle. Toute la partie supérieure est de construction nouvelle et un cinéma est installé au-dessus de la salle où festoyaient, au retour de la chasse, les seigneurs du onzième siècle.

Elle possède une belle promenade sur le coteau de Joud. La dénomination de Joud dérive de ludus ; ludus campestris, c’est le nom dont les latins désignaient les exercices militaires. C’est à Joud que s’exerçait la garnison des milices delphinales. On accède à Joud par un vieil escalier de pierre de 102 marches, le long des antiques remparts, à l’entrée nord de la ville ; on peut y parvenir par la montée du Calvaire qui longe le côté extérieur des fortifications. De Joud, on aperçoit la riche plaine qui s’étend du nord-est au sud-ouest des rives de l’Isère, les ruines du château delphinal de Beauvoir, la cascade du Ruzan et toutes les anfractuosités des gorges du Nan, failles étroites à Cognin, la Drevenne aux Ecouges, ainsi que les murailles de quartz de la Gorge aux Fées.

La ville de Saint-Marcellin, renommée pour ses fromages et ses vins, a passé et passe encore pour la cité de France où l’on mange le mieux. Tous les Saint-Marcellinois vous racontent l’histoire de la prise de la ville par le terrible baron des Adrets en 1562. Cette histoire a été écrite maintes fois en prose et en vers, mais ici les vers conviennent mieux, puisqu’il s’agit d’une manière d’épopée.

La Cumane reçoit près de son embouchure le ruisseau du Savoret qui y parvient souterrainement en quittant Saint-Marcellin. Le Savoret qui alimentait au moyen-âge les fossés des fortifications est aujourd’hui souvent à sec ; mais il est sujet à des crues rapides dans les périodes de pluie. En 1900, il inonda la partie basse de la ville et les eaux s’élevèrent jusqu’à 1 mètre 10.

La Cumane, à l’est, qui baigne au bas des pentes les remparts de la ville est aujourd’hui franchie par deux ponts : le viaduc du chemin de fer de Grenoble à Valence, long de 120 mètres, haut de 35, avec 9 arches, et un pont de pierre pour les voitures et les piétons. Il y a un siècle encore, il fallait descendre presque jusqu’au lit de la rivière pour la traverser hors la ville à quelque distance de la porte de Vinay, sur un pont de bois dont il ne reste aucun vestige. Moins héroïquement, mais en toute sécurité, on retrouvera aujourd’hui à l’Hôtel de France la savoureuse cuisine du seizième siècle. Le propriétaire actuel, M. Guttin, a eu l’heureuse idée de restituer dans sa forme première le réfectoire des Carmes d’où fut tiré le Grand Prieur pour être écartelé. Ce réfectoire a obtenu la première médaille au concours des salles à manger d’hôtels. Il existe à Saint-Marcellin deux autres hôtels : l’hôtel Thomé rue de Beauvoir (2) et l’hôtel Reynaud, sur la route de Romans.

Il ne serait pas impossible de faire dans Saint-Marcellin d’autres résurrections car, bien qu’invisibles au premier aspect et dissimulées sous le maquillage de crépissages épais sur leurs façades, toutes les constructions de la ville ancienne subsistent, ça et là se dressent encore les murailles ou se découvrent les soubassements de l’enceinte de Humbert II avec ses quatorze tours et les quatre portes : la porte de Romans, la porte de Chevrières, la porte de Vinay et celle de Beauvoir. Une tour d’est, conservée, adhère à l’angle de la place Lacombe-Maloc. Il n’est presque pas une de ces maisons à façade artificielle, qui ne révèle dès l’entrée des salles voûtées et des escaliers de pierre datant du moyen-âge : car les propriétaires de ces immeubles obtinrent dès le 15° siècle moyennant une redevance d’utiliser pour les constructions les anciennes murailles devenues inutiles après l’invention des canons et des armes à feu.

On peut suivre entièrement la ligne de ces murailles. Partant de la gare de Saint-Marcellin, située à l’est de la ville, dirigez-vous dans la direction de l’ouest. Nous voici en face du monument aux morts de la guerre de 1914-1918, élevé derrière le tribunal. Contournons le bâtiment, traversons le cours Gambetta ; à l’entrée du passage, au dehors, à droite et à gauche nous apercevons une ruelle ; c’est le chemin de ronde des milices delphinales, les remparts étaient doubles et un chemin d’une largeur de 4 mètres les séparait. Ils sont, avec leur construction en cailloux roulés, très bien conservés. Seules, les tours ont été rabattues dans leur partie haute, et les deux murs intacts font la partie arrière des constructions qui s’étendent d’une part entre le cours Gambetta et le chemin de ronde, d’autre part entre ce chemin à la Grande Rue. Suivons ces remparts à gauche. Ils nous mènent à la tour intacte de la place Lacombe-Maloc, attenante au réfectoire médiéval de l’Hôtel de France.

Tour des remparts à l’angle des places Lacombe-Maloc et Déagent

Porte de Romans-Gravure 1829

Nous traversons la Grande Rue à l’emplacement de la porte de Romans démolie en 1820, mais dont un peintre anonyme nous a légué un tableau d’une minutieuse et pittoresque exactitude et nous atteignons le boulevard du Champ de Mars. Ici, tout est dissimulé par les façades où sont installées des portes et fenêtres modernes, où, face au Champ-de-Mars, une série de cafés offrent leurs tables aux maquignons. On chercherait en vain sur ces constructions aux fausses fenêtres la trace des fortifications : ce n’est qu’à leur arrière donnant sur des hangars et des cours qu’on peut distinguer les vieilles murailles, et nous allons ainsi à la suite par le boulevard Brenier de Montmorand jusqu’à la rue de Chevrières, ici nouvelle porte dont la vue a été prise par le peintre de 1820. La rue traversée, nous sommes au pied de la montée du Calvaire. Escaladons, les maisons sont basses, elles ont été bâties sans ordre, à la hâte semble-t-il, et laissent voir les matériaux des remparts. D’ailleurs une tour, décapitée, reste debout. En haut, c’est la promenade de Joud et nous redescendons par les cent marches à la Grande Rue. Celle-ci traversée, nous suivons la rue du Chapeau Rouge, chemin qui longe l’ancien lit très large de la Cumane d’un coté, un sol fécond grâce aux crues de la rivière et propice à la culture maraîchère, de l’autre les remparts et qui aboutit à la place Château Bayard qui nous montre (une fois franchie la rue de Beauvoir), la ruelle des remparts par où nous commençâmes notre excursion.

La rue du Chapeau Rouge doit son nom à son enseigne : un chapeau de couleur rouge. L’auberge du Chapeau Rouge figure parmi les 12 auberges énumérées dans l’ordonnance de l’Intendant du Dauphiné, en date du 28 août 1693 « le logis du Chapeau Rouge, tenu par Etienne Rey, hôte qui vend pain, vin et viande ; il est d’une médiocre aisance ».

Le Dauphin Humbert II établit son système de fortification afin de défendre et d’élargir à la fois le territoire de la ville, il existait déjà une enceinte fortifiée de moindre étendue. Il est malaisé d’en suivre aujourd’hui les traces. Toutefois nous savons par une notice de l’abbé Martin, dans l’Album du Dauphiné, qu’une tour, la Tour de Saint-François, s’élevait à l’emplacement de la Halle, marché couvert aux énormes et innombrables poutres de bois, datant de 1766, qui ne fut démolie que vers 1900. Cette Tour, datant de la même époque que le rendez-vous de chasse du Château, servait à abriter la meute et les piqueurs qui attendaient là le signe du départ. Une partie de cette enceinte est encore visible entre l’entrée de la rue de Chevrières et la place Sully, dont elle longeait la partie Est de là elle continuait à travers les hangars et les jardinets de la rue Tardivonnière.

Place Sully – Photo Paul Berret

Renvois

1 – Paul Berret fait une référence à Lamartine, en citant « p.5 ». Il semble qu’il s’agisse des « Méditations Poétiques », publié en mars 1820, dont le cinquième poème est intitulé « Le vallon », poème consacré au paysage environnant le Château de Pupetières, à Virieu, et dont Paul Berret a fait une analyse spécifique. (cf « Le “Vallon” de Lamartine », Mercure de France, 1er août 1933)

2 – L’Hôtel Thomé, sauf erreur, n’était pas situé rue de Beauvoir mais rue Saint-Laurent, à Saint-Marcellin.

(à suivre)

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Les derniers écrits de Paul Berret (1)


Issu d’une famille de gens de robe établie à Saint-Marcellin, enseignant, écrivain, historien du Dauphiné, conférencier, Paul Berret est un spécialiste de Victor Hugo dont il connaît particulièrement La Légende des siècles et Les Châtiments, deux œuvres qui lui ont donné motif à d’importantes éditions critiques. Il a beaucoup écrit au sujet du Dauphiné, sa seconde passion, qu’il étudie en amateur, citant ainsi fréquemment Saint-Marcellin et sa région. Paul Berret est né le 12 avril 1861 à Paris. Il est décédé le 4 septembre 1943 à Saint-Vérand, où il est inhumé.

Quelles sont les références de ses travaux concernant le Dauphiné ?

Ouvrages

– 1903 Contes et légendes du Dauphiné

– 1904 Les Sept Merveilles du Dauphiné

– 1906 Au pays des brûleurs de loups, légendes et contes du Dauphiné

– 1937 Sous le signe des Dauphins

Articles

– « Le Dauphiné des Dauphins », Bulletin de la Société de géographie de Lille, février 1901.

– « Le Dauphiné inconnu », Bulletin de la société normande de géographie, 1er cahier de 1903.

– « Histoire administrative du Dauphiné sous les Dauphins », Le Bassin du Rhône, 1re année, n° 2, novembre 1909.

– « Victor Hugo et le Dauphiné, une source des Misérables », Les Humanités – classe de grammaire, 1937.

– « Victor Hugo dans les Alpes et en Dauphiné ‒ discours de réception à l’Académie Delphinale », Bulletin de l’Académie Delphinale, 6e série, t. 8, 1937.

– Plusieurs articles dans la revue (bimensuelle, mensuelle ou bimestrielle selon les époques) Les Alpes : industrie, tourisme, lettres, histoire, dont : « Brûleurs de loups », n° 7, avril 1925 ; « André, fils du Dauphin Humbert II, est-il tombé dans l’Isère du haut de la tour du château de Beauvoir ? », 1927 ; « Saint-Marcellin », 1928 ;  « Meubles dauphinois », n° 55, avril 1929 ; « Le Dauphiné » [compte rendu d’un ouvrage de Robert de la Sizeranne – 1866-1932], n° 56, mai 1929 ; « Le patois en Dauphiné », n° 72, septembre 1930 ; « Saint-Antoine », n° 74, novembre 1930 ; « La comtesse de Die », n° 79, avril-mai 1931 ; « Les femmes de Savoie », n° 83, septembre-octobre 1931.

– Articles dans la presse régionale dauphinoise (La Dépêche dauphinoise, Vie alpine) à la fin de sa vie.

Essai sur les églises de Saint-Véran et Quincivet : série d’articles parue dans l’Écho paroissial de Saint-Vérand en 1937-1938.

Textes littéraires

Le Dauphiné : choix de textes précédés d’une étude, Paris, Laurens, 1922.

Le Siège de Saint-Marcellin (1554-1908), Saint-Marcellin, Imprimerie du Mémorial, 1908 (pièce de vers éditée en brochure).

– 1902 : Le Pays saint-marcellinois : discours prononcé le 31 juillet 1902, Saint-Marcellin, Imprimerie Barbier-Durozier.

(Sources de cet inventaire : http://seebacher.lac.univ-paris-diderot.fr/repertoire/paul-berret

Michel Jolland, et son blog : http://www.masdubarret.com/ )

Paul Berret


Un premier point-de-vue sur Saint-Marcellin

Voici ce que Paul Berret disait de Saint-Marcellin lors d’une conférence publique faite à la Société Normande de Géographie le 30 novembre 1902. Cette conférence a été publiée dans le 1er Cahier de 1903 de cette Société. Les premières publications de Paul Berret, articles de revues ou ouvrages édités, consacrées au thème du Dauphiné datent de 1901 à 1903. Ce texte exprime donc l’un des plus anciens jugements de l’auteur sur la ville-centre de son Dauphiné.

« … Tous les voyageurs ont été frappés, et c’était réel il y a quelque cinquante ans, de l’aspect italien qu’offre Saint-Marcellin, avec ses toits plats de tuiles rouges, ses balcons à terrasse du coté du ravin de la Cumane et ses maisons souvent peintes en gris ou en rose. La ville, aujourd’hui moins bariolée, se présente encore fort avantageusement aux yeux du voyageur, claire, pittoresque et coquettement étagée, quand on l’aperçoit du haut du grand viaduc que traverse le chemin de fer pour y accéder.

Malheureusement, l’aspect intérieur ne vaut pas ce premier panorama. On peut dire qu’il ne reste rien de Saint-Marcellin qui fut le cœur du Dauphiné. Cinq fois prise d’assaut, trois fois brûlée de fond en comble, ravagée par la peste et les démolitions, la ville ne conserve de son passé qu’un clocher de style roman. Mais l’ancien siège du Parlement delphinal n’est plus que l’ombre de lui-même. Qui se douterait à voir ses rues paisibles, à peine peuplées de 3000 habitants, qui se douterait de son ancienne gloire, et que ce fut là, sous Henri IV, que la noblesse de tout le Dauphiné discuta, dans ses Etats-Généraux, le problème de l’impôt individuel ou réel, et obtint du roi cette concession révolutionnaire, qu’il serait perçu sur les terres et non sur les personnes.

De tous ses sièges, Saint-Marcellin n’a gardé que la réputation d’être la ville du Dauphiné où l’on mange le mieux. … »


Paul Berret a-t-il modifié son jugement ?

Paul Berret a terminé sa vie à Saint-Vérand (Isère) où il était propriétaire d’une grosse maison dauphinoise, au Vernas. La dernière famille propriétaire de cette maison est celle de Yves Micheland, lequel nous a remis un texte de Paul Berret. Ce texte est un brouillon d’article consacré à Saint-Marcellin et ses environs. Il est rédigé à la plume, à l’encre violette, en majorité sur des pages volantes d’un carnet (17 X 22 cm). Ces pages sont classées par des lettres (A à Z) et le texte comporte divers renvois.

Nous ignorons si ces notes ont fait l’objet d’une publication, mais cela est peu probable, ainsi qu’en convient son biographe Michel Jolland (cité ci-dessus). Pour mémoire, la dernière apparition publique de Paul Berret date du 14 juillet 1940. Il faut noter que Paul Berret a nécessairement rédigé ce texte moins de huit mois avant son décès. En effet, certains feuillets sont écrits au verso d’un courrier originaire de la Société des Ecrivains Dauphinois, signé de Maurice Caillard, Trésorier, et daté du 10 janvier 1943.

En dernière extrémité de son texte, Paul Berret cite divers évènements dont la chronologie n’est pas respectée et dont l’importance est très variable, ce qui donne à l’ensemble un caractère d’inachevé. Il en est de même de la liste, à l’évidence provisoire, de personnalités dont Paul Berret envisageait de raconter le lien qui les rapprochait de Saint-Marcellin.

Ce texte est donc l’un des derniers, voire le dernier texte rédigé par Paul Berret. L’orthographe des noms propres a été respectée. Quelques vraies fautes (d’accord notamment) ont été corrigées : il s’agit d’un texte préparatoire ! Par contre, les noms de lieux qui, parfois, dissonent d’avec l’appellation actuelle, ont été conservés. Deux mots n’ont pas été transcrits à ce jour en raison de leur écriture difficilement lisible ; ils sont restés entre crochets [ ].

Voici ce texte.

(à suivre)

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Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin

Le Faubourg Saint-Laurent, à Saint-Marcellin – VI

CROZEL, DUTRUC, GUTTIN, THOME, … ou le gîte et le couvert

V – Un hôtel inséré dans l’économie locale

Robert Faraboz est un éminent collectionneur de cartes postales anciennes et de vieux papiers. A ce titre, il a publié plusieurs ouvrages dont deux compilations de cartes postales anciennes concernant Saint-Marcellin et les environs. Il a cédé à la Ville de Saint-Marcellin de nombreux papiers, dont l’intérêt réel n’est pas toujours évident de prime abord. Il en est ainsi d’un lot de factures adressées par de nombreux commerçants saint-marcellinois à l’hôtel Guttin entre 1905 et 1939, soit depuis les débuts de l’hôtel jusqu’à l’entrée en guerre. Toutes ces factures permettent de témoigner des relations que les Guttin ont nouées avec les commerçants et artisans locaux.

Parmi plus d’une cinquantaine de fournisseurs, Emile Monnet se charge de la Mousseline des Alpes en 1924 et du Pernod et du Cointreau en 1937 ; Henri Buisson Fils prend à son compte la livraison de bière et de pommes de terre ; Léon Picot, négociant en vins en gros, briques, tuiles, bois de construction, chaux, ciments, charbon et engrais, fournit le vin rouge de table en 1924 et un Côtes-du-Rhône à 9° en 1932 ; G. Giroud, 2 rue de Chevrières, se charge des oignons, des tomates, et autres légumes en 1925 et 1926 ; l’Etablissement d’Horticulture Guillot Fils livre les fleurs d’ornement pour les jardinières et pour les chemins de table, chaque année entre 1925 et 1933 ; la laiterie Guille, devenue Guille et Vincent, entre 1927 et 1939 est un fournisseur fidèle de lait (330 litres en juillet 1938, 305 litres en mai 1939), de crème et de beurre. Pour sa part, le garage Gsegner, ancienne maison Mandier, agent Renault, de 1926 à 1936, prend en charge l’essence, l’huile, les pneumatiques et toutes les révisions des véhicules de l’hôtel, tout en changeant régulièrement d’exploitant : Edouard Laye, puis M. Vinay. De 1933 à 1938, c’est Jean Rojat, Nouveautés et Confection, à l’angle de la rue de Beauvoir et de la Grande-Rue, qui fournit draps, stores, toile à matelas et laine. En 1936, la quincaillerie Mandier et Rodet assure les recharges de gaz.

Outre ces très nombreuses factures, se trouvent également des reçus justifiant de tel ou tel abonnement, par exemple au « Journal de Saint-Marcellin » pour sept francs entre le 1er mars 1921 et le 28 février 1922, et dix francs entre le 1er mars 1927 et le 28 février 1928. L’adhésion à la Chambre Syndicale de l’Hôtellerie de Grenoble et du département de l’Isère, en 1923, est de quinze francs. La cotisation à la Compagnie des sapeurs-pompiers de Saint-Marcellin est de dix francs en 1924. Le 17 juillet 1931, c’est au Cercle Littéraire que Monsieur Guttin règle la cotisation du second semestre 1931 pour un montant de soixante francs. Le 5 mars 1932, Madame Vve Guttin et son fils cotisent en tant que Membres Honoraires à la Lyre Saint-Marcellinoise pour un somme de quinze francs.

En guise de conclusion du chapitre consacré à l’
« Hôtel de France », et pour souligner l’engagement des Guttin dans la vie sociale de Saint-Marcellin, voici la photographie de la carte d’adhérent de René Guttin à l’association sportive de la Jeanne d’Arc, en 1911, il n’a que 12 ans, mais il fait déjà partie de la communauté saint-marcellinoise.

Carte d’adhérent Jeanne d’Arc – Guttin René – 1909

VI – Hôtel Thomé

Mais qui est Joseph Eloi Thomé , patron de cet hôtel qui s’installe rue Saint-Laurent à une centaine de mètres de l’actuelle place Lacombe-Maloc ? Né à Crépol, dans la Drôme, de Joseph-François Thomé, cultivateur, et de Philomène Anaïsse Finot, le 29 novembre 1880, Joseph Thomé se consacre à la cuisine puisque lors de l’établissement de sa fiche matricule militaire, à l’âge de 20 ans, il est cuisinier à l’Hôtel de l’Europe, à Romans-sur-Isère.

Il est incorporé le 16 novembre 1901 dans le 30° Régiment de Chasseurs à pied, puis le 14° Escadron du Train et renvoyé dans la disponibilité le 5 octobre 1904.

Début 1906, Joseph Thomé est cuisinier de l’« Hôtel de France », mais à Tunis ! Sa fiche matricule le signale à Crépol à la fin de cette même année, mais est-ce que cela signifie qu’il a quitté définitivement la Tunisie ? Ce n’est que le 4 septembre 1909 qu’il est noté comme étant domicilié à l’« Hôtel de France » de Saint-Marcellin, domiciliation confirmée le 19 juillet 1912.

Le 29 mai 1911, il épouse, à Saint-Marcellin, Adeline Pélagie Roche. Il restera encore deux ans à l’« Hôtel de France » puisque la première guerre entraîne sa re-mobilisation à dater du 5 août 1914, immédiatement après le décret de mobilisation générale en date du 1er août 1914. Blessé à deux reprises à Sainte-Marie-aux-Mines et à Bischwiller (Bas-Rhin), toujours demeuré simple soldat, il est démobilisé le 23 février 1919 et se retire à Saint-Marcellin. Sept ans et demi de sa vie auront été consacrés à la défense de notre pays.

A dater de février 1919, Joseph Thomé reprend sa place comme cuisinier de l’« Hôtel de France », et ne la quitte qu’après la démobilisation et le retour à Saint-Marcellin de René Guttin, en novembre 1922.

A quelle date Joseph Thomé ouvre-t-il son hôtel rue Saint-Laurent ? Sans plus de précision, cela se passe entre 1922 et 1926 puisque le recensement de 1926, ainsi que la « liste électorale » de 1931, signalent dans cette rue Saint-Laurent, la présence de Joseph Thomé, hôtelier, de Pélagie Thomé, son épouse et de Pierre Thomé, leur fils unique âgé de 14 ans, car né en 1912. Joseph décède le 6 octobre 1938, il n’a que 57 ans. Son épouse, Pélagie, décède quatre ans plus tard, le 11 octobre 1942, à 53 ans. Ce n’est pas leur fils Pierre qui prend la suite de ses parents à leurs décès puisqu’il est successivement clerc de notaire, assureur et banquier. Par contre, Catherine Vanzo, qu’il a épousé le 26 juin 1936, à Saint-Marcellin, travaille à l’hôtel mais bien peu de temps puisqu’elle décède en 1947, à l’âge de 36 ans.

Elle est la fille de Jean Vanzo et de Margherite Tomasi, tous deux probables immigrés italiens, lui étant employé de la Manufacture de poils pour la chapellerie à Saint-Marcellin. Sur son acte de mariage, Catherine Vanzo est née le 25 juillet 1910 à Gottschee, en Yougoslavie. Gottschee est le nom allemand de la ville de Kočevje, dans l’actuelle Slovénie, car en 1910, la ville à dominante germanophone fait partie de l’Empire austro-hongrois. Ce n’est qu’en 1918 qu’elle est rattachée au Royaume slave de Yougoslavie.

En outre, sur son acte de mariage, Catherine Vanzo est dite domiciliée à Saint-Marcellin et à Solagna, en Italie.

Sur la droite, Joseph Thomé

Cet hôtel se distingue des autres hôtels saint-marcellinois par son parc, largement valorisé par une carte postale de l’époque, un parc situé entre la rue Saint-Laurent et le cours Vallier, ouvert sur les jardins des pépinières Guillot. C’est là que la famille Serf s’installe en juillet 1943, après un bref arrêt à l’« Hôtel de France ». Elle n’y reste pas longtemps puisque la famille Cattot lui loue une villa au 9 de la rue du Mollard, villa qu’elle occupe jusqu’à son retour à Paris, en octobre 1945, avant que leur fille Monique devienne Barbara. (http://francois.faurant.free.fr/biographie/barbara_biographie.htm).

L’hôtel-café-restaurant à l’enseigne « Nouvel Hôtel », ou « Hôtel Thomé » est vendu à René Enfantin, originaire de Saint-Lattier, le 1er juin 1962 (BODACC-16/06/1962-page 11539). Deux ans plus tard, le 1er mai 1964, l’enseigne de l’hôtel est modifiée pour devenir « Hôtel du Parc » (BODACC 1964-page 7663). Ce changement de nom se veut une référence à Vichy, la ville de naissance de l’épouse de René Enfantin. C’est d’ailleurs dans cette ville que René Enfantin décède en décembre 2009. Quant à l’hôtel, il est vendu à la SARL « Hôtel du Parc » le 1er juin 1974.

Contributions et sources

Les références relatives aux informations émises par ce travail sont généralement insérées au fur et à mesure dans le texte.

Les Archives Départementales de l’Isère et les Archives Municipales de Saint-Marcellin (Etat-civil et Cadastre Napoléonien 4P4-411) ont été abondamment mises à contribution.

Une mention très exceptionnelle doit être réservée à Simone Guttin, dernière représentante de la lignée des Guttin, restaurateurs et hôteliers propriétaires de l’« Hôtel de France », laquelle a suivi avec attention et critique l’avancée de notre travail.

Sont à citer également : Catherine Guerry, Marguerite Tomasi, « Gilou » Marchand,

Les membres de Groupe Rempart, association patrimoniale de Saint-Marcellin, sont remerciés des précisions et renseignements apportés lors des interrogations de l’auteur, notamment Marina Bertrand et Marc Ellenberger.

Il est possible de télécharger ici l’ensemble des articles relatifs à cette histoire du quartier Saint-Laurent. Merci de veiller à citer toutes les sources lors de vos travaux.

Jean BRISELET, membre de Groupe Rempart

15 novembre 2024

Catégories
Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin

Le Faubourg Saint-Laurent, à Saint-Marcellin – V

CROZEL, DUTRUC, GUTTIN, THOME, … ou le gîte et le couvert.

Toujours en 1934, est organisé un « Voyage Printanier d’Information Touristique en Dauphiné ». Sans que l’on sache qui en est l’organisateur initial, il est acquis de les « voyageurs » bénéficient d’un déjeuner offert par la Municipalité et le Syndicat d’Initiative de saint-Marcellin, le 12 juin 1934, à l’Hôtel de France.

Le 5 juillet 1934, presqu’un mois plus tard, le Chicago Daily Tribune publie un reportage consacré au tourisme en France et notamment dans les Alpes, le Dauphiné et la Côte d’Azur. La mention est modeste ; « At the Hôtel de France, at St-Marcellin, René Guttin, the chef de cuisine, prepares a number of delicious dishes, among which is foie gras à la gelée, truite à la Hussarde and fraises Chantilly are worthy of the highest praise », mais elle atteste que le restaurant n’a rien perdu de sa grandeur et que la carte des menus conserve des valeurs sûres.

Le tramway qui faisait halte en face de l’hôtel cesse de fonctionner en 1935. Mis en service le 6 avril 1908 et inauguré presque six mois plus tard, il n’aura rempli son office qu’un peu moins de 27 années. René Guttin est classé dans le Guide Michelin de 1937 avec deux étoiles (« vaut le détour ») pour sa gastronomie.

Le tramway TOD-TDI place Lacombe Maloc. En arrière-plan, ce qui fut l’Hôtel du Palais Royal

Le déclenchement de la guerre 1939-1945 entraîne une nouvelle mobilisation de René Guttin, âgé de 40 ans. Sa fiche matricule ne consacre qu’une ligne mentionnant sa
présence au Dépôt d’Infanterie 143 (T-M-55G/EMA), le 8 janvier 1940. Le 143° est un ancien régiment de réserve dissous en 1924, réactivé à Narbonne le 2 septembre 1939.
La fiche matricule de René Guttin ne fait état d’aucun mouvement, ce qui ne permet pas de dire pendant combien de temps il a du abandonner l’hôtel. Cependant, il semble qu’il n’ait jamais quitté Grenoble avant d’être démobilisé.

René Guttin en 1940 (à droite) – DR

Le 1er juillet 1940, un détachement motorisé allemand s’installe à Saint-Marcellin. Cette occupation est de faible durée puisque de trois jours. Sur réquisition du maire de Saint-Marcellin, Georges Dorly, le commandant et son état-major s’installent à l’« Hôtel de France » pendant que la troupe, quelques 300 hommes, se répartit chez l’habitant. Durant ces trois jours, René Guttin étant encore mobilisé, les officiers vident la cave du champagne et boivent un peu trop de vin, ce qui les conduit à quelques altercations et menaces envers Hortense Guttin. Ils sont heureusement rapidement recadrés par l’Oberleutnant.

1er juillet 1940 – Affichette de l’occupant

Pendant la guerre 1939-1945, quelques citations de l’Hôtel ont été retrouvées dans la presse locale. En septembre 1940, René Guttin fait partie des délégués régionaux du Comité de Ravitaillement des hôteliers et restaurateurs. Le 1er mars 1941, le « Journal de Saint-Marcellin » publie un long article, sur deux colonnes, relatif à la prestation de serment des légionnaires du canton de Saint-Marcellin, réunion qui a eu lieu le dimanche 23 février après un vin d’honneur et un déjeuner à l’Hôtel Guttin.

Entre mars et août 1944, plusieurs centaines de réfugiés en provenance de la région de Toulon sont hébergés dans notre région. Un document manuscrit établi après le 29 novembre 1946 fait le recensement des hébergeurs en ce qui concerne la ville de Saint-Marcellin. L’Hôtel de France, tout comme l’hôtel Thomé, fait partie de cette liste. (Archives municipales 6W31)

A la Libération, c’est le « Cri de la Vallée » qui, à deux reprises, nous fait part de repas organisés à l’Hôtel Guttin ; le 28 décembre 1944, par le Comité de Libération qui y organise un arbre de Noël et un goûter pour les enfants des FFI, des prisonniers, des sinistrés du bombardement, des fusillés du Vercors, et le 5 janvier 1946, par la section des Prisonniers de Saint-Marcellin et Saint-Sauveur qui y organise un arbre de Noël.

Entre 1944 et 1952, Pierre Quoirez, directeur de la CGE-FAE (Fabrique d’Appareillages Electriques) et père de la future Françoise Sagan, prend pension à l’hôtel et mange même à la table familiale lorsque sa famille n’est pas à la Fusilière. Anecdotiquement, Françoise Quoirez-Sagan et Monique Serf-Barbara ont toutes deux fréquenté l’« Hôtel de France » de façon minimale, alors qu’elles vivaient à Saint-Marcellin, mais sans jamais faire connaissance l’une de l’autre.

La fin de la guerre n’apporte pas la reprise attendue, les restrictions alimentaires qui se poursuivent pendant encore de longues années, une grave pneumonie que contracte en 1947 René Guttin sauvé par la toute nouvelle pénicilline, tout cela n’est pas facile à vivre.

Cependant arrivent les années 50 au cours desquelles l’hôtel se refait une façade élégante et assez graphique, proposée par l’architecte de la CGE, comme en témoigne cette carte postale qui a circulé en 1951. Probablement parce qu’elle est jugée trop vétuste, la tour des remparts qui subsistait à l’angle des places Déagent et Lacombe-Maloc est détruite par la municipalité en cette même année 1951, faisant ainsi disparaître l’une des dernières constructions éminemment visibles des remparts de la ville.

Carte postale ayant circulé en 1951

La tour d’angle des remparts, détruite en 1951

Le guide touristique de la MAAIF, Mutuelle Assurance Automobile des Instituteurs de France, une institution qui, à cette époque, dépassait largement le cercle des enseignants, édition de 1955, ne signale pas l’« Hôtel de France » à Saint-Marcellin dans le cadre de ses fiches départementales recensant une sélection des bonnes adresses d’hôtels et de garages. Dans notre région, seul l’hôtel Bonnard, de Pont-en-Royans, est cité.

Et notre histoire a de nouveau rendez-vous avec la tragédie. René Guttin est victime d’un accident de la route en revenant de Valence où il est allé rencontrer son ami Pic, le restaurateur. Les blessures sont légères, mais une crise d’urémie entraîne son décès le 6 juin 1956, âgé seulement de 57 ans et quelques mois. Son épouse Hortense assure la relève, avec sa fille Simone, toutes deux aidées par Simon Ferrier, cuisinier. L’hôtel a gardé son attractivité, mais tout est difficile, à commencer par l’indispensable modernisation de l’établissement dans lequel s’arrêtent Fernandel, Line Renaud, … à la fin des années 50.

Les archives de Saint-Marcellin possèdent une déclaration de mutation du débit de boissons de l’« Hôtel de France », datée du 27 septembre 1963, soit tout de même sept ans après le décès de René, et conclue entre Madame Veuve Guttin Hortense, hôtelière, propriétaire déclarée depuis le 25 juillet 1956, soit immédiatement après le décès de René, et Monique Coppens, née en 1942, et Henriette Coppens veuve Louis, née en 1892 (une tante de Monique), lesquelles assureront l’exploitation de ce débit de boissons à partir du 15 octobre 1963. Cette mutation du débit de boissons peut être étendue à une mutation plus globale de l’ensemble de l’« Hôtel de France », dans la mesure où l’acte de transfert du fonds hôtelier doit se trouver plus vraisemblablement en étude notariale. L’hôtel garde son nom et les nouveaux propriétaires, pour quelques années, sont les Coppens. Puis, il reste longtemps endormi, inutilisé, fermé …

Déclaration de mutation Guttin – Coppens

La place Lacombe-Maloc subit une nouvelle transformation, puisque le bâtiment qui jouxtait et abritait partiellement la distillerie Dutruc, puis l’imprimerie Gillet et Rodon, est détruit en 1971 afin de laisser place à la déviation de la Grande-Rue (RN 92) et à la création du boulevard Beyle-Stendhal. Avant sa destruction, cet immeuble fut la « Villa Bonne » qui abritait le Docteur Louis (Camille) Bonne (né en 1879), son épouse et ses sept enfants dont Louis (Marie Ernest), médecin très connu à Saint-Marcellin où il décède en 1981 (Archives Municipales-Recensement de 1931). Plus tard, entre 1967 et 1970, les appartements de cet immeuble sont transformés en dortoirs de 5-6 lits pour la trentaine d’internes des classes de 6° et 5° du Collège de garçons. Le matin, ainsi qu’aux heures de pause, les « pions » prenaient le café ou se restauraient en face, « chez Guttin » – bien que, on l’a vu, « Guttin » n’était plus « Guttin » depuis 1963.

Bâtiment démoli en 1971 – La porte « Romain Dutruc » se devine

L’Hôtel de France après 1963

A suivre !