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Droits de l'homme

Le discours de Dakar, le discours de Benghazi

Lors du premier débat entre les candidats des primaires socialistes, Martine Aubry s’est livrée à une rapide citation des discours de Sarkozy afin d’illustrer la nature de sa politique. Elle a ainsi fait référence à deux discours qui n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre: le discours de Dakar et le discours de Grenoble.
Le discours de Grenoble, un discours de stigmatisation, de ségrégation, d’exclusion, notamment à l’égard des Roms, n’est pas de notre propos, ici et aujourd’hui.

Par contre, le discours de Dakar mérite quelques commentaires et il y a longtemps que nous souhaitons le faire sur ce blog. En effet, ce discours est devenu un incontournable, une icône de la critique envers Sarkozy, un leit-motiv du TSS. Or, ce discours ne mérite paradoxalement, ni autant de mépris et d’insultes, mais ni éloges particuliers. Pour s’en rendre compte, encore faut-il le lire au préalable et faire un petit effort de compréhension et d’analyse. ce qui n’est assurément pas le cas, ni de Martine Aubry, ni de François Hollande qui, à La Rochelle, le rattachait à la francophonie, ni de Ségolène qui, à son propos, a demandé pardon (!), ni de ceux qui le référencent sous DailyMotion (ou autres serveurs de vidéos) comme « discours raciste » en n’en retenant qu’une infime portion …

Prononcé le 26 juillet 2007 à l’Université de Dakar, ce texte a été écrit par Henri Guaino. S’il a suscité immédiatement des réactions contrastées et parfois très vives en Afrique, il a fallu attendre plusieurs mois (en fait octobre 2007) pour qu’en France il fasse l’objet d’un débat public. Car c’est BHL qui a qualifié son auteur de « raciste », en prenant bien soin de distinguer l’auteur (raciste) de l’orateur (pas raciste !). Il est des distinctions qui sont particulièrement subtiles, mais bien utiles pour l’avenir de celui qui rêve d’être Grand Vizir !

Alors le racisme ? Toute une première partie (28% du texte !) est consacrée à une dénonciation de la traite des noirs, de l’esclavage, puis du colonialisme. Jamais aucun Président, ni de Gaule, ni Mitterrand, ni Pompidou, Giscard, Chirac, ni aucun ministre, fut-il Premier, n’a prononcé de pareilles phrases. Et même s’il s’y trouve un refus explicite de la repentance, nous ne sommes pas loin de la demande de pardon.

 »… le passé ne s’efface pas . ».
 »il y a eu des fautes, il y a eu des crimes … »
 »il y a eu la traite, il y a eu l’esclavage … »
 »les européens sont venus en conquérants, ils ont pris la terre de vos ancêtres. »
 »ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes … »
 »ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire … »
 »ils ont eu tort. »
 »le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. »
 »il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail … »

Même les dix lignes qui suivent alors et qui se veulent inscrites dans la vision que le colonialisme n’a pas été que mauvais, même ces dix lignes sont reconnaissance de faute.

 »… il y avait parmi eux des hommes de bonne volonté, qui croyaient faire le bien … »
 »ils se trompaient … »
 »ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation … »
 »ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante … »
 »ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine … »
 »la colonisation fut une grande faute. »

Cette déclaration est alors suivie d’un appel à la jeunesse à qui il est dit que  »c’est en puisant dans les valeurs de la civilisation africaine que vous serez tirés vers le haut, car ces valeurs sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme ».
Ce passage revêt une grande importance: il se situe juste avant le « virage » du discours, cette fameuse phrase tellement souvent sortie de son contexte, voire interprétée totalement à contresens:  »le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Les mots qui précédaient montrent bien qu’il ne s’agit pas de dire que l’homme africain ne serait pas entré dans l’histoire, ou que l’homme africain n’aurait pas d’histoire. Non, le texte dit que  »jamais l’homme ne s’élance vers son avenir ».

Et se développe alors une consternante seconde partie, aussi longue que la dénonciation des méfaits de l’homme blanc. Une seconde partie dans laquelle est décrite sur un ton paternaliste, condescendant et docte, une culture noire faite d’une  »croyance en un éternel recommencement, où il n’y a pas d’idée de progrès et dans laquelle la nature commande tout. L’homme y est immobile au milieu d’un ordre immuable, il ressasse et répète ses regrets d’un âge d’or qui n’a jamais existé et il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. »

Après une référence à Léopold Senghor, qui adressait des poèmes en français à toute l’Afrique, le discours lance un appel à une Renaissance africaine qui débarrassera l’Afrique des mythes qui voilent sa face.

 »Et cette Renaissance, je vous la propose ». Tel est le thème de la dernière partie de ce discours (là-aussi, une petite trentaine de %). Ce que veut l’Afrique est ce que veut la France; la coopération, l’association, le partenariat, l’immigration négociée, l’unité africaine, l’Eurafrique …

A ce niveau du discours, y a t-il sincèrement quelque chose de nouveau ? Probablement pas. Il s’agit toujours de cette volonté française de garder coûte que coûte le pré-carré africain, en s’assurant d’obtenir une part conséquente des matières premières, une part conséquente des marchés de développement de ce continent, une part conséquente de soumission ou de vassalité politique à l’égard de la vieille métropole, dans toutes les cours et les tribunes internationales où cela est utile.

Alors raciste ? Non. Mais néo-colonialiste, oui. Et ne mélangeons pas colonialisme et racisme, car même si le second a souvent accompagné le premier, il n’en est pas l’essence.

Considérer ce discours comme « le discours raciste de Sarkozy », c’est faire une grossière erreur, une faute. C’est se priver de toute possibilité de critique élaborée, car quand on a dit raciste on a tout dit. Et dans le cas présent on n’a rien dit des relations entre la France et l’Afrique.

Discours de Benghazi (DR)

Un autre exemple ? La récente « libération » de la Libye a donné lieu à un vibrant discours de Sarkozy auprès des habitants de Benghazi. Très paradoxalement, les commentateurs et analystes français, les ténors politiques et en particulier ceux du PS, ont salué ce discours tout comme ils avaient tous globalement salué l’action guerrière de la France dans ce pays. Le voici:  »« Jeunes de Benghazi, jeunes de Libye, jeunes Arabes, la France veut vous dire son amitié et son soutien. Vous avez voulu, vous avez voulu la paix, vous avez voulu la liberté, vous voulez le progrès économique. La France, la Grande-Bretagne, l’Europe seront toujours aux côtés du peuple libyen. Mais, amis de Benghazi, nous vous demandons une chose, nous croyons dans la Libye unie, pas dans la Libye divisée. Peuple de Libye, vous avez démontré votre courage. Aujourd’hui, vous devez démontrer un nouveau courage, celui du pardon et celui de la réconciliation. Vive Benghazi, vive la Libye, vive l’amitié entre la France et la Libye » »

Bien qu’il ne comporte que quelques lignes, n’y retrouve t-on pas la même construction ? L’appel aux jeunes, la leçon toute de paternalisme et de condescendance, et l’appel subliminal à la coopération économique ?

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Pétrole

Collapse

Les vidéos conspirationnistes, les vidéos « fin du monde », les vidéos qui développent les thèses du complot, tout cela n’a qu’un intérêt très limité. Et pourtant, l’Internet et la blogosphère en sont remplis, cela déborde.

« Collapse » n’est pas tout à fait de cet ordre. L’homme interviewé, Michaël Ruppert, se veut un « lanceur d’alertes ». A vrai dire, il n’a aucune compétence particulière pour aborder les questions dont il parle. Il était policier (LAPD), quelque peu espion et son principal fait de guerre est d’avoir dénoncé des trafics de drogue initiés par la CIA, sans doute pour compromettre des personnalités et des hommes politiques à éliminer.

Mais Michaël Ruppert s’est passionné pour UN sujet, celui du peak oil et de ses conséquences. Il nous affirme que la production pétrolière est à son sommet et qu’elle ne fera que baisser et que RIEN ne viendra la remplacer avec la même efficacité et les mêmes capacités, même pas le soleil et le vent. Et que s’il y a complot, c’est que nos gouvernants le savent tous et que leur unique volonté est de le cacher à leurs populations. Car, la fin du pétrole et l’impossibilité de le remplacer, c’est la fin de notre civilisation, l’effondrement (collapse).

Non seulement, nous ne mettrons plus d’essence dans nos voitures, mais nous ne pourrons plus fabriquer de voitures, ni d’engrais, ni de peintures, ni de vernis, ni de matériaux de construction, ni de … brosses à dents !

Nous sommes entrés dans la période d’effondrement de notre civilisation et les tensions financières, les émeutes, les révoltes en sont les prémices et la preuve.

Michaël Ruppert parle avec sérieux, avec émotion parfois (feinte ?) et son message n’en paraît que plus crédible. L’effondrement de notre société se traduit par plusieurs périodes. tout d’abord, l’incrédulité, le déni, « ce n’est pas vrai », puis la colère destructrice, la violence et la révolte, comme en Grèce ou en Angleterre, mais partout dans le monde et sans doute dans les pays arabes, nous dirait Ruppert si ce texte ne datait pas de 2009.

Ensuite, le marchandage, « j’aurais peut-être pu faire autrement », « et si j’essayais ça ? ». Viennent ensuite, la dépression et l‘acceptation, et ce n’est qu’à ce moment-là que l’on trouve la force de remonter.

Là où Ruppert se distingue de beaucoup d’autres prophètes, c’est qu’il n’aborde aucunement la notion de réchauffement climatique. Le seul moteur de notre humanité est l’énergie. Au fur et à mesure que celle-ci croissait, les masses monétaires en jeu ont augmenté et la population s’est mise à croître. LA courbe est unique des finances mondiales, de la démographie et de la production pétrolière. Lorsque la production d’énergie diminuera, et cela est inévitable, toutes les courbes s’effondreront.

Alors, que faire ?

– acheter de l’or en barre et détruire ses cartes de crédit,
– isoler sa maison,
– se débarrasser de tous les produits chimiques,
– se satisfaire d’une seule ligne de téléphone fixe,
– acheter des livres sur la médecine naturelle,
– acheter des semences (des vraies qui font des graines qui germent à leur tour),
– et cultiver son jardin.
Bref, autosubvenir à ses besoins et penser « local » exclusivement.

Alors, à chacun d’en juger. Cela rejoint l’attitude de C. Schmidt et ne répond pas davantage aux interrogations que pose son attitude.

Dans un cas comme dans l’autre, la réaction est strictement individuelle, en attendant la phase d’acceptation qui permettra peut-être de trouver des idées pour reconstruire une civilisation !

Et puis, confier ses économies à de l’or en barre, à combien d’Africains, à combien d’Indiens ou de Chinois cela est-il possible ? L’effondrement que l’on nous promet avec tant d’insistance et de capacité de persuasion, nous entraîne vers un monde bien peu solidaire. Un monde où chaque pays, chaque petite région, chaque petite collectivité, chaque famille devra défendre le peu de ses biens et ses terres pour manger.
La fin des guerres n’est pas pour demain.

Alors « Collapse », il faut le regarder. Cela dure 80 minutes (en deux parties) ! Il ne faut pas le regarder si vous avez 80 minutes à perdre. Non, il faut le regarder en lui consacrant 80 minutes de votre temps. Afin de savoir ce qui nous attend …. ou afin de savoir ce qu’il faudrait faire pour que cela n’advienne pas …

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Libye

Lettre ouverte de Rhissa Rhossey à ses frères touaregs

En mars dernier, nous avions reçu ici le poète et militant touareg (Interview-Rhissa-Rhossey-parle-de-son-peuple-touareg) Rhissa Rhossey. Nous avions parlé de la Libye, de Khadafi et de la guerre menée par la « coalition » soutenue par l’OTAN.
Rhissa Rhossey vient de s’exprimer sur le blog « touaregsmirages » (http://touaregsmirages.canalblog.com/archives/2011/08/30/21898365.html) en adressant une lettre ouverte à tous ses frères touaregs du Mali, du Niger, d’Algérie et de Libye.

Voici ce texte:

Khadafi (DR)

Mes frères du Mali du Niger, de l’Algérie, de la Libye
assalam alaykoum
que la paix soit sur vous
et vous autres mes frères de la diaspora.
Les temps sont durs, la réalité implacable, l’injustice et les mensonges flagrants.

Aujourd’hui nous sommes face à une évidence, la chute du colonel.
Cette chute que je prédisais déjà début mars
Et ce colonel, envers qui j’avais des mots durs et sur lesquels j’étais mal compris.
Certes, je vous comprends, mes frères kel tamasheq.
D’ailleurs qui mieux que moi saurait vous comprendre ?

Certes vous vous êtes identifiés à ce Guide, celui là-même que nous appelions tous affectueusement Amghar. Amghar le chef, ce mot sorti de la bouche de ceux qui n’ont jamais connu d’autre chef que Dieu est, faut-il l’avouer, un très grand mot.

Mais la roue de l’histoire tourne, elle tourne inéluctablement.
Le temps est une chose, une chose qui vient à bout de tout.
Le bédouin de Syrte est au bout de son temps.
Dans cette vie terrestre tout a un temps

Khadafi a tenu le pouvoir d’une main de fer pendant 43 ans.
Moi qui écris ces lignes, je n’étais pas encore né.
Et la majorité des hommes et des femmes qui se battent aujourd’hui, pour un monde plus juste, n’étaient pas encore nés.
Entre temps, des nouvelles générations sont arrivées, ardentes, brûlantes de plus de libertés : liberté d’expression, liberté de choisir ses dirigeants.

Amghar en tout honneur aurait pu partir à temps, avec d’innombrables possibilités de sortie.
Mais fidèle à lui-même, au sang bédouin qui coule dans ses veines, à l’entêtement et à l’orgueil ancestral, Amghar a choisi l’affrontement.
Le choc frontal sans concession,
Le face-à-face implacable,
Ville par ville,
Rue par rue,

Quartier par quartier,
Maison par maison,
Corps à corps,

Œil pour œil,
Dent pour dent,

Amghar, j’ai la chair de poule et un immense respect pour toi car la réalité qui me fait mal est celle-là : tu es certes en décalage avec la réalité mais toujours est-il que tu défendais ce que tu as construit : la Libye.
Oui, la Libye qui n’était absolument rien avant toi et qui depuis le 1er septembre 1969 est devenue la grande Jamahiriya, que le monde entier craint et jalouse.

Or, ton bien le plus précieux est envahi, envahi par l’Occident, sans autre forme de procès.
L’OTAN est arrivé avec toute sa technologie de pointe avec l’objectif évident de faire partir Khadafi avant le 1er septembre 2011, par tous les moyens, sous mandat de l’ONU, cette fameuse ONU qui couvre toutes les bavures, les gaffes et les bêtises de ces siècles.

Cette coalition de malheur s’acharne même, dans ses ambitions machiavéliques, à armer les rebelles, à les financer, à les légitimer et même à les recevoir officiellement dans les grandes capitales.

C’est ce que l’Afrique entière a condamné, a refusé.
Ce refus est confirmé par le rejet de la reconnaissance du CNT par l’Union africaine la jugeant prématurée.

La question que je me pose aujourd’hui est celle-là : pour avoir raison d’un homme, faut-il détruire un peuple ?

Hier, quand l’Amérique en voulait à Saddam, elle a détruit l’Irak.
Encore aujourd’hui l’Irak n’est pas sorti du chaos.
Aujourd’hui, la Libye est dans le même chapitre : combien d’années les vingt tribus de Libye mettront-elles pour s’entendre et se pardonner ?

Le printemps arabe n’a pas touché la Libye : pour qu’un printemps soit beau, il faut qu’il soit naturel. Un printemps au forceps donne des fleurs pâles et des fruits sans saveur.

Au cours de ces terribles combats, les Touaregs ont payé un lourd tribut pour leur reconnaissance au Guide.
C’est certainement eux qui étaient déployés sur les sites stratégiques, les bases sensibles, les casernes comme Bab el Azizia : cela s’appelle le bouclier humain. Saddam l’a fait en son temps avec des civils Occidentaux.

Cela est une constante dans la culture de ces nomades.
N’est-ce pas Mano qui disait :

 » Sauver votre ami même si cela aboutit a votre perte. »

Cet engagement est beau émotionnellement, mais pas réaliste humainement.

Il n y avait pas le moindre suspens dès le déclenchement de ce conflit. Khadafi allait tomber, d’une façon ou d’une autre.
Le soutien des puissances aux rebelles était spontané et les mensonges médiatiques quasi insoutenables. Le dernier en date, c’était la prise des trois fils du Guide dont le transfert de l’un est même à l’ordre du jour: le lendemain le concerné parade encore devant les journalistes.
L’un s’est enfui et l’autre est mort.

Mes frères, Khadafi est tombé.
Résignez-vous à cela.
Ceux parmi nous qui ont essayé de le défendre, l’ont fait jusqu’au bout.
Belle fidélité.
Essayons maintenant de construire l’avenir avec la même abnégation et la même constance.

Mes frères, un jour Ide Oumarou, un écrivain de chez nous, a écrit ceci :

 » Tout homme qui perd pied, est un homme perdu. « 

Et les premiers à le lui faire savoir seront certainement ceux qui l’ont servi avec servilité, adoré sans partage et peut-être exhorté sans réserve.

Cela apparemment ne nous colle pas :

Aujourd’hui, les uns et les autres s’empressent à reconnaitre le CNT mais que voulez-vous ? A défaut de la mère, on tète la grand-mère.
Mais il y a des victoires qui ont le goût amer de la défaite.

Soyons clairs : nous nous ne faisons pas l’apologie de Khadafi, le dictateur mais nous condamnons fermement l’usage de la violence dans les règlements des problèmes de l’humanité.

Nous pensions que l’Irak servirait de leçon, mais rien.
Demain, à qui le tour ?
l’Algérie ou l’Iran ?
Mais l’Algérie connait la valeur de son indépendance: un million cinq cent mille morts.

Rhissa Rhossey

Tchirozérine, le 29/08/2011

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Droits de l'homme

Le cimetière de Prague

Pourquoi classer dans la catégorie « Droits de l’homme » cette courte notice relative au dernier roman d’Umberto Eco ?
Très largement romancé, agrémenté de somptueuses recettes de cuisine et d’une messe noire peu catholique, ce roman est en quelque sorte la chronique d’une petite fabrique des grandes conspirations et des grands complots. Le complot en question est celui de l’écriture et de la diffusion des « Protocoles des Sages de Sion ». L’auteur nous affirme que tout y est vrai, que les personnages ont tous existé à l’exception du personnage qui fait le lien, le fil rouge, tout au long du roman. Mais quand bien même n’aurait-il pas existé, la matière dont il est fait est totalement réelle. Toutes les idées, tous les commentaires sont bien vrais et sont ceux des personnages mis en scène.
Il y a là de quoi faire un peu peur lorsque l’on constate que quelques individus bien introduits, et surtout prêts à tout et sans scrupules, peuvent imaginer et mettre en branle une machination qui perdure au-delà des siècles. Cette histoire de la seconde moitié du XIX° siècle a trouvé son public à une époque ou le média traditionnel était l’imprimerie, les journaux, les libelles de toutes sortes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux, le tweet et l’internet peuvent donner à de semblables complots une résonance encore plus grande.

(DR)

Le livre, il faut le lire, mais en voici un extrait d’une saisissante actualité (si l’on sait en changer quelques termes …).

Je suis intéressé à l’ordre moral du peuple russe et je ne désire pas (ou les personnes à qui j’entends complaire ne désirent pas) que ce peuple dirige ses insatisfactions contre le Tsar. Il leur faut donc un ennemi. Inutile d’aller chercher l’ennemi, que sais-je, chez les Mongols ou chez les Tartares, comme on fait les autorités d’autrefois. L’ennemi, pour être reconnaissable et redoutable, doit être chez soi, ou sur le seuil de sa maison. Partant, les Juifs. La Divine Providence nous les a donnés, utilisons-les, bon Dieu, et prions pour qu’il y ait toujours quelques Juifs à craindre ou à haïr. Il faut un ennemi pour donner au peuple un espoir. Quelqu’un a dit que le patriotisme est le dernier refuge des canailles: qui n’a pas de principes moraux se drape d’habitude dans une bannière, et les bâtards se réclament toujours de la pureté de leur race. L’identité nationale est la dernière ressource des déshérités. Or le sentiment de l’identité se fonde sur la haine, sur la haine de qui n’est pas identique. Il faut cultiver la haine comme passion civile. L’ennemi est l’ami des peuples. Il faut toujours quelqu’un à haïr pour se sentir justifié dans sa propre misère. La haine est la vraie passion primordiale. C’est l’amour qui est une situation anormale. C’est pour ça que le Christ a été tué: il parlait contre nature. On n’aime pas quelqu’un pour toute la vie, de cette espérance impossible naissent adultère, matricide, trahison de l’ami … Par contre, on peut haïr quelqu’un toute une vie. Pourvu qu’il soit toujours là à attiser notre haine. La haine réchauffe le cœur. »