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Descente de police

Chronique ordinaire du confinement …

Une chaleur lourde et sèche, accompagnée d’un vent du sud, régnait sur l’ensemble du lotissement. L’air était empoussiéré et sentait le caoutchouc brûlé : cette nuit encore, deux voitures avaient spontanément pris feu sur le parking. J’étais seul, assis sur un banc cassé, et je contemplais les zébrures parallèles et en courbes qui décoraient le goudron, zébrures causées par les dérapages des voitures et deux-roues qui s’adonnaient régulièrement au rodéo le samedi soir. J’avais rien à faire. Cela faisait bien deux heures que l’on entendait des cris depuis les fenêtres ouvertes du troisième étage de cet immeuble. Sans doute une dispute qui s’éternisait entre les deux membres d’un couple enfermé par le confinement. Qui peut bien faire attention à de tels affrontements tant ils sont quotidiens, à cet étage ou à un autre, dans cet immeuble ou dans la barre voisine ? Soudain, ce ne furent plus des cris, mais des hurlements poussés par la voix aiguë d’une femme. Des hurlements qui se prolongeaient. Au bout d’une dizaine de minutes, arrivèrent dans des crissements de pneus et des stridences de sirènes, trois voitures de flics qui avaient fait appel à leur discrétion habituelle. Un voisin (ou plusieurs voisins) les avait sans doute informés de façon charitable et par téléphone, qu’il se passait quelque chose dans ce lotissement. Le commissariat de quartier n’était pas très loin.

Les véhicules s’arrêtèrent un peu n’importe comment, l’un d’eux carrément sur une pelouse crasseuse et desséchée, tout en respectant une distance certaine de la façade de l’immeuble, histoire d’anticiper d’éventuels caillassages venus du toit-terrasse. Les gendarmes, armés, en sortirent et se précipitèrent dans l’escalier, en file indienne et en courant tête baissée et casque en avant. Intrigué, je m’engageais derrière eux, par simple curiosité, afin de voir de qui il s’agissait dans la dispute et quels en étaient les motifs. Parvenu au troisième étage, il y avait déjà foule. Presque que des gonzesses qui parlaient à qui mieux mieux. Bien entendu, tout le monde était à touche-touche et personne ne portait de masque. A force de me creuser un passage, je suis parvenu à l’entrée de l’appartement dont la porte était grande ouverte. On pouvait y apercevoir trois gosses, deux garçons qui se disputaient, en se criant dessus, alors qu’ils avaient en mains chacun une manette de jeu vidéo. Et une jolie petite môme qui pleurait, dans un coin, assise par terre. A l’opposé de la pièce, encadrés par la police, on pouvait voir la mère, prostrée, assise sur une chaise basse, la tête entre les mains, et le père, debout, l’air bien éméché, criant des imprécations assez incompréhensibles. Dans tout ce beau monde, il n’y avait guère que les policiers pour respecter les consignes de distanciation. Non seulement, ils avaient un masque, mais ils avaient même enfilé des gants de plastique bleu. Outre cette famille réunie, je pouvais apercevoir quelques aspects de l’appartement. Un grand désordre y régnait. Par-ci, par-là, des tas de vêtements attendaient soit le lavage, soit le repassage. Une copie bon marché de Ghettoblaster, posée en équilibre sur un canapé défoncé, crachait du rap à gros volume.

Coincé au cœur des parlottes du couloir, il était bien difficile de comprendre quelque chose aux discussions du groupe que formaient la famille et les policiers qui l’entouraient. La famille, d’ailleurs, avait probablement échangé quelques coups, si l’on en jugeait par les marques rouges striées de larmes que la femme présentait sur son visage ; sans doute quelques bonnes gifles. Au bout de quelques instants, je suis quand même parvenu à comprendre que cette femme reprochait à l’homme, dont à entendre les bruits de couloir il n’était pas évident que ce soit son mari, de dépenser tout son argent pour boire des canons au bistrot, pour jouer au PMU ou pour aller visiter les putains du quartier. En conséquence de quoi, elle n’avait plus rien pour faire ses courses au marché. Et que donc, elle ne pouvait pas faire à manger. Et que c’est pour cela qu’il la battait ! Parce que la table était vide !

Avec une voix empâtée, l’homme tenta bien de se justifier. Il était torse nu. Non, il ne battait pas sa concubine, tout au plus il la corrigeait parce qu’elle était incapable de tenir sa maison et de faire à manger. Non, il n’allait pas chez les prostituées, ce sont des copines, des amies qu’il connaît depuis l’enfance et il ne fait rien d’autre avec elles que discuter et bavarder des histoires. De toutes façons, c’est plus avec cette femme, là, qu’il peut espérer grand-chose ! Et pour ce qui est de l’argent, c’est pas de sa faute s’il est au chômage depuis plusieurs mois, près d’un an plus exactement. La chance n’était jamais de son coté, quand il trouvait un endroit pour travailler, il était foutu à la porte dans les jours qui suivaient. Il débitait tout ce discours en balançant de droite à gauche, dans un équilibre instable. Les mots se bousculaient, les phrases se répétaient, il n’était pas facile de le comprendre. Dans le couloir, ça jacassait de plus en plus fort, à tel point qu’un policier quitta l’appartement, demanda le silence et sollicita une évacuation des lieux par tous ceux qui sont ici et qui n’ont rien à y faire. Cela ne fit pas bouger grand monde, tout au plus le volume sonore s’abaissa quelques instants. Il fut vite évident, alors, que tous les commentaires tournaient autour de l’homme de l’appartement, commentaires dans lesquels il n’avait pas le beau rôle. Outre qu’il était traité de paresseux, qu’il ne cherchait pas de boulot, il était acquis qu’il battait sa conjointe. Certains allaient jusqu’à poser la question de savoir s’il était réglo avec sa fille (en doutant d’ailleurs que ce soit sa fille), car en bas, dans le parking ou dans le semblant d’espace vert, il était toujours à draguer les filles de passage ou les voisines. Le jugement populaire fut promptement prononcé : il n’avait pas sa place ici.

C’est également ce que durent penser les flics puisqu’ils décidèrent de l’embarquer en lui demandant d’enfiler une chemise, de prendre ses papiers et de les suivre jusqu’au poste de police tout proche. Les voitures l’attendaient en bas. Ils lui firent savoir que, au commissariat, il resterait au moins pour la nuit et qu’il faudra qu’il en profite pour se dégriser et retrouver ses esprits. Après, il sera interrogé et on verra bien … quoi qu’il en soit, il ne reviendra pas chez lui avant demain…. S’il revient !

« Tenez, mettez ceci », lui dit un policier en lui tendant un masque neuf. Encadré par deux fonctionnaires, il descendit les trois étages en fulminant et en égrenant quelques menaces. La foule du couloir, n’ayant plus rien à voir et à commenter, commença de se disperser derrière les nombreuses portes des appartements de l’étage ou dans l’escalier, montant ou descendant d’un niveau. Parvenu sur le parking en compagnie de ses deux gardiens, l’homme fut invité à s’installer dans une voiture de police dont la barre de toit n’avait pas cessé de flasher une lumière bleue depuis le début de l’intervention, la porte arrière fut ouverte et l’un des gradés mit la main sur sa tête afin qu’il ne se cogna pas au toit en prenant place.

Une vraie séquence de feuilleton policier ! Me dis-je en souriant intérieurement. Un sourire un peu jaune et triste …

Ce texte a été rédigé dans le cadre d’un atelier d’écriture distancielle, animé par Sophie Collignon (UIAD)

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