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Yvonne Martinet, romancière – 5

Quelques premières impressions.

La lecture de ce roman est parfois désagréable, en ce qui concerne la période de la vie du couple à Ballan (Oran), en raison des expressions racistes et antisémites fréquentes (« bicots » et « youpins »). La famille héritière d’Yvonne Martinet, considérant que ce texte a été écrit dans les années « soixante », a jugé utile d’insérer une note préliminaire dans l’édition 2020 de ce roman, note intitulée « Au lecteur » : Ce roman est le reflet d’un monde d’autrefois. Il rapporte des perceptions et des propos inadmissibles aujourd’hui. En le rééditant, les ayants droit entendent, comme l’auteure en son temps, faire œuvre de mémoire et non d’apologie ».

Est-ce vraiment là le « reflet d’un monde d’autrefois », le reflet de ce qu’Yvonne Martinet a vécu en Algérie française, ou bien s’y trouve-t-il un constat durable dressé par la romancière ? Autrement dit, quand Yvonne Martinet a t’elle écrit cette histoire ? 1937-1945, pendant qu’elle est enseignante à Bône puis à Oran ? Ou bien au début des années « soixante » ?

Dans le premier cas (1937-1945), Yvonne Martinet, qui est une intellectuelle, enrichit son roman d’une multitude de saynètes, parfois dramatiques, qui se manifestent dans la vie quotidienne, la vie de la rue, la vie des commerces et des cafés, la vie nocturne, l’insouciance à la veille de la guerre..
. Nous avons vu qu’elle cite « Voyage autour du monde » , publié en 1924, dont l’auteur a inséré le texte ci-après dans son préambule : « Beaucoup de néo-français, qui peuplent l’Algérie et la Tunisie, considèrent comme une race intellectuellement inférieure la race qui vit à coté d’eux. Et parce qu’ils ont en mains la direction de toutes affaires et n’emploient l’indigène qu’à des besognes serviles, ils en viennent à lui dénier presque toute qualité ». La scène qui décrit la mort d’un arabe écrasé par une voiture, sur le boulevard, sans que personne n’intervienne est d’une incroyable violence : « ce n’est qu’un bicot, il n’y en a déjà que trop ! ». Si elle a écrit ce texte pendant les sept années qu’elle a vécues en Algérie, elle nous transmet-là un redoutable témoignage de la fracture insondable qui existait entre les populations autochtones, arabes et juives, et les colons
venus de France, d’Espagne, d’Italie, … A la seule lecture de ces pages, il est possible de comprendre combien la colonisation algérienne a laissé de traces douloureuses qui perdurent encore et rendent difficile une réconciliation. C’est
l’hypothèse des héritiers, celle du « reflet d’un monde d’autrefois » … mais combien ce reflet est dur !

Dans le second cas (années « soixante »), la situation est devenue plus incompréhensible puisque l’Algérie a, entre-temps, acquis son indépendance le 5 juillet 1962, les « pieds-noirs » sont rentrés en métropole par centaines de milliers. Yvonne Martinet dispose d’un matériau qu’elle a accumulé pendant ses années algériennes et qu’elle juge utile, voire indispensable, de faire connaître. Elle n’écrit pas « Moucheron » dans les années « soixante », mais elle met en forme les notes, impressions et sentiments qu’elle a recueillis avant que se déclenche la Seconde Guerre Mondiale. Dans quel but ?

Une autre impression est apportée par Alma; voici encore un personnage féminin largement ambivalent. Certes, Alma est une femme qui revendique sa liberté, mais peut-on dire qu’elle est un symbole féministe ? C’est une femme fantasque, mijaurée, plus attachée à faire de l’esbroufe qu’autre chose, y compris lorsqu’elle réalise de belles prestation comme la conduite de la chorale de Saint-Paul. Mais enfin, après son divorce, elle se remariera avec Maurice et semblera s’assagir.

Pour finir, l’œuvre s’achève encore et toujours sur un échec de l’amour ; il n’y a pas d’amour heureux …

La remarque est peut-être accessoire, mais il existe une très curieuse et très forte similitude entre les conclusions de « Moucheron » en 1963, et de « De Guerre Lasse », de Françoise Sagan, en 1985.

Fin de « Moucheron » : « … un jour qu’il bêchait vers le ruisseau des Carmes, il entendit un bruit insolite. Un animal dangereux ? Non, pas en cette saison. Un malandrin ? Non plus ! Plutôt un maquisard. Louis posa sa bêche et scruta l’horizon. Un homme essayait de se frayer un passage entre les arbres qui bordent l’eau. Il rampait, puis s’arrêta net et siffla d’une façon étrange qui fit trembler les feuilles. A son appel, la montagne descendit dans la plaine et d’autres jeunes gens se joignirent à lui. Tous l’œil ardent, d’une beauté surnaturelle.

– Veux-tu venir avec nous camarade ?

Louis hésita.

– Laissez-moi embrasser ma mère !

– Fais vite !

Il revint bientôt.

Une tristesse morose, la mélancolie des choses en abandon se dégageait des façades, aveugles et muettes. La pourpre et l’or du couchant n’embrasaient plus chaque fenêtre où la clarté douce des lampes ne trouait plus l’obscurité.

Ils avancèrent. C’était la tombée des ténèbres. A l’horizon, dans le ciel étoilé, par dessus les toits et les arbres, rougeoyait, telle une immense lueur d’incendie, la buée de l’Isère.

Louis se redressa et, la tête haute, suivit le chef de la bande sans un regard en arrière. »

Fin de « De Guerre Lasse » : « Alice était une femme lucide et pourtant, lorsqu’elle se retourna sur le seuil de cette chambre où elle avait vécu cinq mois, elle la regarda comme si vraiment, elle allait dormir dans ce lit, et dans les bras de Charles quinze jours plus tard – ainsi que sa lettre le promettait à celui-ci. Mais deux mois plus tard, Charles n’en avait toujours aucune nouvelle.

Deux mois plus tard, d’ailleurs, le 11 novembre 1942, les Allemands, brisant les accords de Vichy, franchirent la ligne de démarcation. La France se trouva entièrement occupée. Le 19 novembre, un détachement de la Gestapo ratissa les environs de Romans et découvrit dans le petit village de Formoy le dénommé Joseph Rosenbaum, contremaître dans une fabrique de chaussures, de race juive, et dont la famille était installée dans la région depuis 1854. Malgré les protestations de son employeur, ils l’arrêtèrent et l’envoyèrent au camp d’Auschwitz, non sans avoir au passage brutalisé sa femme et mis le feu à son domicile.

De guerre lasse, Charles Sembrat s’engagea dans la Résistance. »

Aux mêmes maux ; la solitude, l’impossible amour, le sentiment d’échec, les hommes répondent par un même engagement dans une lutte par définition plus forte qu’eux, engagement dans lequel ils ont tout à perdre et tout à donner. Françoise Sagan, Saint-Marcellinoise pendant son enfance et son adolescence, avait-elle lu les écrits d’Yvonne Martinet ?

Analyse plus globale des trois romans.

Trois grilles de lecture peuvent être invoquées pour expliquer et comprendre l’œuvre d’Yvonne Martinet.

– L’autobiographie. Parfois même une autobiographie prédictive ! La « folle » est enfermée dans l’asile psychiatrique de Saint-Egrève-Saint-Robert, et c’est là qu’Yvonne Martinet achèvera sa vie ! Indépendamment de ce rapprochement, nous retrouvons tant et tant d’éléments de la vie de la romancière : les lieux de vie (Dauphiné et Algérie), le monde rural, la perte d’un enfant, la vie à Saint-Paul (Saint-Pierre-de-Chérennes), les métiers du notariat, etc, etc …

– Le régionalisme. Un régionalisme étroit car, malgré les séquences nîmoises, lyonnaises ou algériennes, il y a toujours retour vers les terres dauphinoises, les paysages, la nature, les habitants, les traditions, la fabrication de chaussures ou de chapeaux, les villes et villages de cette petite région… Mais attention, il ne s’agit pas de « littérature régionale ». Les références à la région du Sud-Grésivaudan et du Vercors ne sont là que pour servir de situation à l’histoire et non pour l’expliquer et la justifier.

– L’hommage-copie d’Alphonse Daudet. L’écriture en suit les mêmes penchants et la thématique globale en est très voisine : régionalisme, mépris du politique malgré des opinions plus que tranchées, et puis cette notion de l’amour impossible, du bonheur impossible, … Dans « Moucheron », il est même fait référence à Paul Arène, lequel vivrait dans l’esprit et le rêve intérieur de Louis. Or, Paul Arène est un poète parfois considéré comme le « nègre » d’Alphonse Daudet !

Plus généralement, l’écriture est belle, alerte et facile à lire. La description des paysages, des lieux, des situations et animations est intéressante. Les portraits de personnages sont forts, mais parfois un peu caricaturaux, au total ni hommes, ni femmes ne tirent leur épingle du jeu (voir l’épigraphe de « Moucheron »). Le récit, cependant, est un peu trop souvent accompagné d’évidences, sous forme de maximes, qui servent à le faire avancer, mais qui ont un caractère trop artificiel. Ainsi, on y trouve ce que sont les hommes en général, ce que sont les femmes en général, ce que sont les paysans, les montagnards, les gens qui ont souffert, les femmes par rapport à leur fils, tous commentaires basiques et un peu superflus. De larges digressions socio-politiques encombrent parfois le récit sans qu’il soit évident que cela lui apporte grand-chose, si ce n’est l’affirmation par l’auteure elle-même de ses propres convictions, au travers des propos qu’elle prête à ses personnages.

Quoi qu’il en soit, Yvonne Martinet mérite d’être lu, encore aujourd’hui, quatre-vingt ans après son premier roman, plus de soixante après la publication de son dernier roman. Le témoignage qu’elle porte sur la région de la vallée sud de l’Isère est parfaitement audible aujourd’hui (avec les réserves que nous avons exprimées) et ses histoires sont assez fortes pour retenir l’attention et l’intérêt.

Photomaton d’Yvonne Martinet

L’auteur de ces lignes tient à remercier très chaleureusement Marie-Christine Rameau, arrière-petite-cousine d’Yvonne Martinet, pour la généreuse mise à disposition de photographies, de cartes postales, de souvenirs, de précisions diverses, le tout concernant la vie et les écrits d’Yvonne Martinet.

Jean Briselet, 25 février 2026

Pour approfondir,

https://bilingua.com/index.php?route=product&product_id=86

https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_autour_du_monde_(Charles-Avila Wilson)/5

https://comptoirlitteraire.com/docs/113-daudet-alphonse.pdf

https://www.opticiens-mossant.fr/elements/l%27histoire-de-mossant

https://omekas.mom.fr/s/digimom/item/10735

Le Mémo, 3 mars 2023, « Yvonne Martinet : une vie d’auteur méconnue », par Manon Quenehen

« Droits réservés » sur la totalité des photographies

FIN


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Yvonne Martinet, romancière – 4

Quelques premières impressions.

Le premier élément qui s’impose est celui du caractère autobiographique de cette histoire. La mère d’Henriette est devenue folle par suite de la perte d’un enfant. La mère d’Yvonne Martinet a, elle aussi, perdu un enfant, le petit frère de la romancière. Réalité du terrain également ; M. Friquant est directeur des usines Mossant. Ces usines sont installées à Bourg-de-Péage, mais les premiers ouvriers historiques de la chapellerie sont issus de Cognin-les-Gorges et des ateliers de poil de lapin sont installées à Saint-Marcellin. Ensuite, nous sommes en droit de nous interroger sur les caractères des deux personnages, Henriette et Paul. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, du moins se le disent-ils, à leur première rencontre dans le train. Le coup de foudre n’est certes pas interdit, mais cela n’y ressemble pas, il n’y a pas de vraie passion, c’est trop réfléchi, trop posé. Nul ne sait si Paul a pu avoir des expériences amoureuses antérieures, mais pour Henriette il s’agit bel et bien d’un premier amour.

Paul est assez « travaillé » par des concepts traditionalistes et, ayant appris que la mère d’Henriette était devenue folle de chagrin, il s’imagine qu’il s’agit là d’une tare possiblement héréditaire. Il décide alors de s’engager dans l’armée, seule échappatoire possible à cet amour « interdit ». De son coté, Henriette ne se révolte pas face à cette décision et se referme sur des principes de résignation.

Le personnage d’Henriette est davantage construit que celui de Paul, cependant il est difficile de reconnaître l’Henriette, jeune fille révoltée par l’attitude de son père, dans la résignation silencieuse à laquelle elle se soumet. En fait, elle est l’héritière du conservatisme de son arrière grand-mère et de celui de son père, directeur d’usine.

Signalons le commentaire de l’Académie de Nîmes, en son Bulletin des Séances. Il s’agit de celle du 11 juillet 1947. « Monsieur Huc rend compte du roman de Mlle Martinet (Yvonne Cracos) intitulé « La Folle », et critique sévèrement le ton et l’esprit de l’ouvrage qui, pour renchérir sur le naturalisme tombe trop souvent dans la vulgarité ».

A Grenoble, en février 1955, Yvonne Martinet à droite

Un troisième roman : « Moucheron »

Ce roman a été publié en 1963, il aura fallu attendre seize ans après « La Folle ». L’histoire se situe à peu près au début de la Seconde Guerre Mondiale, alors que la Résistance se met en place, mais quand a-t-il été rédigé ? Est-ce que les différents « actes » du roman correspondent à une grande période de la vie d’Yvonne Martinet ?

L’ouvrage, beaucoup plus conséquent que les deux précédents, s’ouvre sur une épigraphe : «  Fruits sans saveur, Fleurs sans odeur, Femmes sans pudeur, Hommes sans honneur », un petit texte qui donne immédiatement une coloration très particulière à ce qui va suivre. Ces quelques mots sont extraits de « Voyage autour du Monde », de Charles-Avila Wilson, dans son chapitre III, édité en 1923, en une version quelque peu modifiée, mais sans en changer le sens.

« Les fleurs sont sans odeur,

Les fruits sans saveur,

Les oiseaux pas chanteurs,

les Femmes sans pudeur,

Les hommes sans cœur. »

Selon certains, « femme sans pudeur, mets sans saveur » serait également un dicton arabe.

Faisant suite à cette épigraphe, il y a une dédicace: « Mon voisin, je vous dédie ce livre écrit en pensant à vous et à votre femme Alma, pour me consoler des petites méchancetés que vous me faisiez et qui ne m’atteignaient guère. Vous avez su racheter votre « rosserie » par un beau geste et, pour cela, je vous pardonne ». Cette dédicace restera inexpliquée.


Voici le résumé de ce troisième roman. Louis est un gringalet, d’où le surnom de « Moucheron » qui, bien évidemment lui pèse. De plus, il est né de père inconnu, même si sa mère grommelle quand elle rencontre un certain notaire habitant le village. Elle se nomme Gertrude Malpertuis, elle est l’épicière du village. Dès la belle saison Louis a la garde des chèvres, vers la Grotte des Fées, d’où il a vue sur la plaine, de Saint-Hilaire-du-Rosier à Vinay, sur Saint-Marcellin et son clocher roman, son viaduc, Chatte et son Château des Pauvres, les ruines de Beauvoir et l’Isère. Il vit à l’écart et partage, sans l’avoir commise, la faute de sa mère.

Lycée, bac, philo, licence, professeur de philo à Beaune,… il n’est plus le moucheron, il est devenu le lion ! Il demande sa mutation pour l’Algérie et l’obtient.

Yvonne Martinet introduit à cet instant un texte extrait de « Le problème nord-africain », une étude de Raymond Peyronnet publiée en 1924 : « L’existence y est souvent désordonnée, car la nature africaine est pleine de contrastes. On y trouve des passions ardentes, une agitation frénétique, le tumulte des foules qui grondent, l’oubli à l’ombre d’un vieux mur, l’amen murmuré à une fatalité qui courbe l’être, un détachement presque complet de la vie et l’amour de la vie à outrance. Et aussi, des bestialités ataviques qui surgissent du plus profond des âges et de l’âme, des idées très modernes qui parfois déconcertent, une totale absence de scrupules et de toutes les superstitions, une foi religieuse qui fait les martyrs, un scepticisme inattendu, le grouillement des villes et des souks, l’immobilité des plaisirs vides, la licence des rues, les pudeurs coraniques, les ripailles et la sobriété ». Tout cela attirait Louis.

C’est par le train qu’il quitte Saint-Marcellin pour Marseille (le même train qui, dans « La folle », conduisait déjà Henriette vers Marseille, et qui a conduit Yvonne Martinet vers Marseille et l’Algérie !).

La traversée de la Méditerranée justifie que le temps soit consacré à un vigoureux échange politique entre passagers.

Un : Et le principe des nationalités ?

Autre : Il n’existe pas pour nous. Le nationalisme représente l’étroitesse d’esprit, la partialité, l’injustice. Pourquoi préférer une nation à une autre ? Des hommes à d’autres hommes ?

Autre : Plus de barrières ? Allez-donc évangéliser les boches qui depuis 28 ans préparent des canons contre nous. Allez dire à ces brutes qu’il ne devrait plus y avoir de barrières…. Démagogues éhontés, communistes orgueilleux, vous avez fait de la France un repaire de rastas et de métèques…. Heureusement, il y a encore des paysans et ce n’est pas à eux que manque le bon sens, ce sentiment obscur de la Patrie, profondément ancré dans l’âme paysanne, qui est formé d’espoirs tempérés et sages tendus vers un avenir heureux où la France sera plus fertile et plus riche.

Louis estime qu’il est jugé, à tort, comme étant réactionnaire, militariste et anti-progressiste, mais il se rassure en se considérant comme français, attaché à la terre, détestant la guerre, mais que son pays est contraint de s’armer pour se défendre notamment contre « l’Allemagne qui fabrique nuit et jour des engins meurtriers ».

Il trouve une Algérie « effrontée et grossière », un « pays de demi-français et de métèques », et des arabes, bicots, voleurs, … Louis est à Ballan (Oran). Il tombe amoureux d’une de ses élèves, Alma Rampeau, une rousse insolente et vaniteuse (voir le prénom cité dans la dédicace du roman !).

Les hommes se battent à la guerre, les mères prient et veillent, car les mères sont toutes de la même race et parlent toutes la même langue, celle de leur fils. Suit une description des « juives souples, rampantes, lécheuses de bottes ». Alma se joue de Louis, ne fait pas ses compositions trimestrielles, obtient de lui qu’il accorde de bonnes notes, l’humilie, excite sa jalousie. Il la demande en mariage, et après l’avoir bien fait attendre, elle répond favorablement malgré une grande différence d’âge.

Ils ont une fille, Yvette. Le couple se déchire autour des questions d’argent, car Alma est très dépensière et n’en a jamais assez. Ils décident de rentrer en métropole, à Saint-Paul (Saint-Pierre-de-Chérennes) pour les vacances. Alma y brille, changeant de tenues, faisant chanter la chorale de l’église, … Mais Louis lui signale la maison du notaire, lequel fait dix kilomètres à pied matin et soir pour rejoindre son étude à Saint-Marcellin.

Il a des enfants ?

– Une fille

– Elle a à peu près ton âge ?

– Oui

– Et tu t’es amusé avec elle ?

– Certainement

– Et pourquoi ne l’as-tu pas épousée ?

– C’est la seule que je ne pouvais pas épouser, c’est ma sœur.

Alma rencontre le notaire qui tente de l’agresser dans le village même. Elle le repousse brutalement. A son tour, le notaire est lui-même agressé par un vagabond. A son décès, il lègue toute sa fortune à Louis, le reconnaissant comme son fils.

Est décrite une excursion à Presles, jusqu’à la Bourne, Pont-en-Royans est rejoint par le car, courrier de l’établissement thermal, puis, à pied, Saint-Just, Saint-Romans, Beauvoir et enfin Saint-Paul.

Le couple repart pour l’Algérie. Sitôt arrivée, Alma fait la connaissance d’un nouveau professeur venu en Algérie pour préparer la Résistance ; Maurice de la Poix. Les relations entre eux se précisent rapidement et « ce qui devait arriver, arriva ! ». Louis, fou de douleur, chasse sa femme.

Va-t’en ! lui dit-il.

Ils divisent leurs biens et divorcent. La situation lui est terriblement cruelle, mais il ne cédera jamais, ne pardonnera jamais. Louis revient en métropole, abandonnant sa fille. A Saint-Paul, il rencontre un groupe de Résistants vers le ruisseau des Carmes et s’engage dans la Résistance.

( à suivre )

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Yvonne Martinet, romancière – 3

Un premier roman : « La Tache »

Il nous faut attendre six ans avant de pouvoir découvrir à nouveau la littérature d’Yvonne Martinet. Une curieuse Yvonne Martinet d’ailleurs, puisque « La Tache », tel est le nom de ce premier roman, est signé d’ Ivonic CRACOS. Les hypothèses se perdent à tenter d’expliquer ce pseudonyme dont, a priori, il n’indique même pas s’il s’agit d’un auteur masculin ou féminin. Et puis, d’où sort ce Cracos peu agréable à l’oreille ?

Ce roman est publié en 1946, c’est un petit ouvrage de 93 pages, édité par les Editions Ophrys et imprimé par l’imprimerie Jean, de Gap. Il est dédicacé « A mes élèves, quand elles seront grandes ». Cette dédicace est, de toute évidence, un hommage ou une référence à Alphonse Daudet qui a dédicacé son roman « Sapho », écrit en 1884, illustré dès 1887 par Luigi Rossi, « A mes fils quand ils auront vingt ans ». « Sapho » est l’histoire d’amour entre un homme jeune et une femme plus âgée, de mœurs légères, un premier amour pour lui, un dernier amour pour elle.

Voici l’histoire de « La Tache ». Henry Desarceaux a une tache de vin qui couvre entièrement sa joue gauche. Il en souffre. Sa mère, Josèphe, a épousé un garçon qui se destinait à être prêtre, mais qui y a renoncé. Père d’Henry, il souffre de la tache de ce troisième enfant, dans son orgueil, et devient jaloux de l’affection que lui porte sa mère. Ce père meurt d’un accident de montagne alors qu’Henry n’a que dix ans. Henry passe son enfance et son adolescence dans les environs de Nîmes. Rierette est son premier amour, mais elle décède d’un coup de froid à l’issue d’une promenade avec lui. Celui-ci s’en sent coupable.

Le fait que sa mère ait épousé un prêtre, ce qu’il considère comme la faute de ses parents, la honte de sa mère, la mort de Rierette, tout cela c’est trop de malheur. Bachelier, Henry part à Lyon où il découvre la place Bellecour, le Rhône, le Parc de la Tête-d’Or, l’Ile Barbe, Notre-Dame de Fourvière, la Saône, la Croix-Rousse, Sainte-Foy, …

Henry rencontre Suzanne ; une fille qui minaude, marivaude, experte en hommes. Il en tombe amoureux. Au cours de cette période, le frère aîné d’Henry, Georges, est tué à Verdun, (ce qui nous date le roman). Henry et Suzanne se fiancent secrètement. Mais Suzanne est une fille vaniteuse, coquette, elle cueille l’amour un peu partout. Aimer Henry n’est qu’un jeu.

L’Armistice est signé, les Américains, sauveurs, arrivent à Lyon. Courtisée, Suzanne donne sa bague de fiançailles à un Américain, Dale, avec qui elle va danser et lui confie qu’elle l’aime. Elle rompt ses fiançailles, sans courage, et demande à une amie de rendre à Henry toutes ses lettres. Henry, meurtri, frappe Suzanne et va se jeter au Rhône. .. « La garce » s’écrie-t-il. Ce seront ses derniers mots.

Quelques premières impressions.

L’histoire se déroule pendant la Première Guerre Mondiale. Il est fait très peu de références à cette guerre, si ce n’est le décès du frère d’Henry à Verdun et la présence des troupes américaines à Lyon à la fin de la guerre, c’était le 14 juillet 1918. Il y a deux portraits de femmes dans ce petit roman. Celui de Rierette, adolescente, porteuse d’un amour pur, et celui de Suzanne (c’est le prénom de la romancière !), une figure négative, infidèle, inconstante.

Le final du roman est celui-ci : «Il va loin, bien loin le long du Rhône, mais brusquement il s’arrête, il doit s’appuyer au parapet. Ses jambes flageolent, ses genoux s’entrechoquent. Il reste immobile, les yeux désorbités devant une vision nette, implacable, certaine. Avec cette faculté surhumaine donnée parfois aux agonisants, il reconstruit toute sa vie. La tache, l’énorme tache troue l’eau monstrueuse, l’hypnotise, l’attire. Il se penche pour la saisir puis tombe dans l’eau en poussant un grand cri : « la garce ! ».

Signalons le commentaire de l’Académie de Nîmes en son Bulletin des séances, en l’occurrence celle du 8 novembre 1946 : « M. le Docteur Baillet rend compte du roman de Mlle Martinet « La Tache ». C’est un roman d’amour ramassé en quelques pages qui ne manquent pas d’émotion. Une partie de cette douloureuse histoire se déroulant à Nîmes, l’auteur donne quelques descriptions nuancées et poétisées de notre ville. M. le Docteur Baillet rappelle que l’auteur a été, pour des œuvres antérieures, la lauréate de l’Académie ».

1938 – Yvonne Martinet – Bône – Algérie

Un second roman : « La Folle »

Ce second roman, achevé le 8 juin 1945, a été publié en 1947, sous le nom d’ Ivonic Cracos. Il est également édité par Ophrys, de Gap, et précédé d’une longue introduction : « Pourquoi me demandez-vous mon portrait ? Vous trouverez aisément mes traits dans la figure ricanante d’une gargouille qui surveille la foule et s’amuse à la voir passer. Mes traits ? Vous le retrouverez imprimés sur les pétales veloutés d’une pensée à la physionomie douloureuse. Ils apparaîtront sous vos pas un soir d’automne sur la feuille meurtrie d’un vieux platane. Mais si vous voulez me retrouver toute entière, n’allez pas me chercher sur les ailes d’un papillon ou dans le calice d’une rose. Allez plutôt, tout seul, un soir, à la nuit tombante, vers le petit puits que j’aime tant. Accoudez-vous sur la margelle et si, par hasard, un croissant de lune troue l’onde obscure de son arc d’argent, c’est là que vous me trouverez. Alors, peut-être les pampres de la vigne vierge s’enrouleront-ils autour de vous comme des bras de femmes et sentirez-vous sur vos lèvres la douceur d’un baiser. » L’ouvrage est sobrement dédicacé : « A celui que j’ai tant aimé ». Yvonne Martinet est célibataire, elle a 54 ans lors de son écriture, nul ne connaît ni ne connaîtra « celui qu’elle a tant aimé », mais par cette dédicace conjuguée au passé, elle tire un trait sur sa vie amoureuse.

Voici le résumé de ce roman. Cela se passe à Saint-Marcellin vers 1915. Marguerite Friquant, la Mère Chichi, perd la raison. M. Friquant, son mari, est directeur de l’usine de chapeaux Mossant. Ils ont deux enfants, Henriette et Raoul, mais le couple a perdu une enfant qui est décédée, Alixe (c’est l’un des prénoms de la romancière, dont les parents, souvenez-vous, ont perdu un petit garçon !). Henriette et Raoul sont choyés ; ils vont à Grenoble prendre des leçons, elle de piano et lui de flûte. Dans le foyer, une gouvernante, Mlle Macran, prend de la place et M. Friquant commence à ressentir une affection naissante pour elle, affection qu’il sent réciproque.

Marguerite fait des tentatives de suicide, elle ne guérira jamais, disent les psychiatres. Elle est donc internée à Saint-Egrève-Saint-Robert, de façon un peu désinvolte et brutale : elle y est conduite et abandonnée par son mari. Les deux enfants en sont douloureusement révoltés, tandis que la gouvernante se rapproche de M. Friquant. Tous les mercredis, tous les samedis, les enfants espèrent une visite à l’asile. Cela ne se produisant pas, ils décident d’y aller seuls. C’est Henriette qui organise ce déplacement auquel se soumet son frère Raoul.

Ils vont à pied à Vinay afin de ne pas rencontrer de gens connus à la gare de Saint-Marcellin. Pont de Saint-Sauveur, Sarreloup, à pied, puis gare de Vinay, le train de 6 h 10, l’ Albenc, Poliénas, Tullins, Vourey, Moirans, Voreppe, Saint-Egrève-Saint-Robert, … A l’asile, ils retrouvent leur mère qui a bien perdu la raison, même si les enfants veulent croire qu’elle va mieux et qu’elle y est maltraitée.

En fin de mois, arrive le courrier mensuel de l’asile. Le Directeur annonce que Mme Friquant va plus mal depuis la visite des enfants. Ignorant de cette visite, M. Friquant se fâche. Plus tard, Henriette apprend par un commérage que son père a été vu prenant Mlle Macran par la taille. Elle prend la décision de quitter la maison, prétextant la poursuite de ses études. Elle part en train depuis Saint-marcellin et suit du regard Saint-Pierre-de-Chérennes, La Sône, … et fait la connaissance d’un jeune homme qui l’accompagne jusqu’à Marseille : Paul Japy, professeur agrégé d’anglais, au lycée de Marseille (la romancière est licenciée es lettres en anglais).

Henriette dispose d’une personnalité forte et déterminée, ce qui est illustré par un dialogue divergent entre eux deux, notamment au sujet de la politique, car elle estime que « nous sommes mal gouvernés, que l’État n’est plus un principe spirituel, mais une bande de pillards et que la Nation n’est qu’un troupeau anonyme de bêtes veules et mornes. Je ne conçois le bonheur que dans l’ordre et la discipline. L’anarchie porte la guerre en elle et dans notre société, les ouvriers sont et restent des éléments anarchiques ». Ceci suivi d’une longue diatribe contre la classe ouvrière, « sale et vaniteuse, cause du coût de la vie élevé », ce que Paul n’approuve que modérément… Paul et Henriette décident de se retrouver chez la marraine d’Henriette , à Château-Gombert. un quartier de Marseille.

La guerre est déclarée. Paul, seul, s’interroge sur Henriette qui lui a parlé de son père, de son frère, des proches de la famille, mais jamais de sa mère. Son père serait-il divorcé ? Et, si oui, cela serait contraire à ses principes. Il écrit donc au maire de Saint-Marcellin afin de se renseigner et, quinze jours plus tard, il reçoit une réponse : « M. Friquant est riche et parfait honnête homme. Mme Friquant est devenue folle après la perte d’un enfant, elle est dans un asile. Mlle Friquant est une jeune fille sérieuse et estimée ».

Estimant que la folie peut être héréditaire, Paul écrit une lettre de quasi-rupture à Henriette, il part à la guerre et souhaite qu’Henriette lui envoie un de ses portraits. Celle-ci ne lui répond pas, faisant tout pour se convaincre : « On peut vivre heureux, sans enfant, sans mari, avec des livres ».

( à suivre )

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Yvonne Martinet, romancière – 2

Yvonne Martinet, qui vit à Saint-Marcellin selon le recensement de 1946, publie cette année-là un premier roman intitulé « La Tache ». Puis en 1947, un second roman intitulé « La Folle ». Elle a 56 ans. De 1947 à 1951, elle est professeur à Grenoble, au lycée Stendhal, lycée de jeunes filles. C’est probablement une manière de retour définitif au pays puisqu’elle prend sa retraite en 1951 et se retire définitivement à Saint-Marcellin, boulevard Gambetta, au milieu des livres de son père (qui est décédé en 1950) et à proximité de son piano sur lequel elle s’accompagne lorsqu’elle chante « Panis angelicus », un motet de César Franck, ainsi qu’à Saint-Pierre-de-Chérennes, aux cotés de ses proches.

En 1963, elle publie son troisième et dernier opus : « Moucheron », un roman beaucoup plus conséquent que les deux précédents. Yvonne Martinet meurt le 2 janvier 1968. Elle est inhumée dans la caveau familial « DIDIER et MARTINET » du cimetière de Saint-Pierre-de-Chérennes.

Lors de notre rapide généalogie, nous avons signalé que le père d’Yvonne Martinet avait un frère âgé de quatre ans de plus que lui puisque né en 1860: Alfred Léon. Cet oncle, donc, d’Yvonne a vécu à Saint-Pierre-de-Chérennes et il n’est pas inutile de s’intéresser un peu à lui car il est susceptible d’avoir plus ou moins inspiré sa nièce. Au recensement de 1896, il est noté comme instituteur, âgé de 35 ans et gendre de Alphonse DIDIER puisqu’il est marié à Marie Félicie DIDIER, cultivatrice, née en 1868. Ils ont une première fille, Marthe, en 1890, et une seconde fille, Laure Isabelle en 1891. En 1921, Alfred est noté comme instituteur en retraite.

Une anecdote significative se doit d’être racontée. Le compte-rendu qui en est fait en Conseil Municipal est bien suffisant pour en avoir connaissance. « Monsieur le Maire communique à l’Assemblée une lettre de M. le Préfet, en date du 20 novembre 1906 relative à l’application de l’Article 6 de la loi du 30 octobre 1886 qui stipule que l’enseignement doit être donné par des institutrices dans les écoles mixtes. Il invite ensuite le Conseil à se prononcer sur cette question. Le Conseil Municipal après avoir pris connaissance de la lettre précitée demande, à l’unanimité, le maintien de l’instituteur à la tête de l’école mixte ».

Depuis la séance du Conseil Municipal de Saint-Pierre-de-Chérennes en date du 19 mai 1912, Jean-Pierre DHERBASSY est maire du village. Son mandat, comme celui de tous les maires des communes de France dure plus de sept ans en raison de la guerre de 1914-1918. La loi du 18 octobre 1919 fixe la date des élections municipales après la fin de cette guerre. Ce sera les 30 novembre et 7 décembre 1919. Les conseillers municipaux élus à Saint-Pierre-de-Chérennes sont dans l’ordre retranscrit sur les délibérations municipales (c’est, logiquement, l’ordre de préférence des citoyens, exprimé par le nombre de votes en faveur de chacun) : TARDY Joseph, PHILIBERT-CAILLAT Joseph, BLAY Frédéric, PETINOT Albert, DHERBASSY Jean-Pierre, GARAND Berthile, ROMEY Charles, CHARREL Jean, PELLIN Régis, MARTINET Alfred. Lors de l’élection du maire, sur dix conseillers votants, dix voix vont à Alfred Martinet, pourtant dernier de la liste des conseillers élus. Son adjoint est Jean-Pierre Dherbassy. (Délibération du Conseil Municipal du 3 décembre 1919). Les prochaines élections ont été fixées par la loi au mois de mai 1925, soit dans un peu plus de cinq ans. Malheureusement, si Alfred Martinet préside tous les conseils pendant trois ans et six mois, il meurt le 30 mai 1923, âgé de presque 63 ans. Une élection partielle est organisée pour lui succéder le 23 septembre 1923. Le maire élu est Charles ROMEY.

L’appartement de Paul Martinet, boulevard Gambetta, à Saint-Marcellin

Une œuvre littéraire.

Deux thèses consacrées à Alphonse Daudet

La thèse principale soutenue en faculté des Lettres de Montpellier par Yvonne Martinet le 3 janvier 1940, alors qu’elle enseigne à Oran, est publiée sous le titre de « Alphonse Daudet (1840-1897), Sa Vie et son Œuvre, Mémoires et Récits », un titre quelque peu modifié par rapport à l’intitulé de la thèse.

Qui est Alphonse Daudet ? Chacun, chacune d’entre nous a inévitablement en tête les « Lettres de mon Moulin », mais ces contes inspirés et souvent « copiés » pour ne pas dire « plagiés » sur des traditions populaires et provençales ne sont pas le tout d’Alphonse Daudet. Né en 1840 et décédé en 1897 à seulement 57 ans, donc homme de lettres du XIX° siècle, il est l’auteur d’un nombre considérable de récits, romans, contes, … Outre les fameuses « Lettres de mon Moulin », rappelons « Le Petit Chose », « Tartarin de Tarascon », « Le Nabab », « Numa Roumestan », « Contes du Lundi », « L’Arlésienne », « Sapho ». Littérairement, il peut être rattaché à un courant régionaliste provençal, à un courant naturaliste, il est un passionné de l’écriture et de la lecture de tous les grands auteurs, Hugo, Voltaire, Rabelais, Molière, Racine, lecture qu’il assimile à une formation de l’esprit de chaque homme. Les dix dernières années de sa vie sont marquées par des choix politiques qualifiés de droite extrême, puisque violemment anti-dreyfusards et antisémites, ce qui entraînera le refus des funérailles nationales réclamées par Georges Clémenceau.

Mais qu’a dit de lui Yvonne Martinet ? Et surtout qu’ont dit les commentateurs de la thèse d’Yvonne Martinet ? Voici une petite sélection.

– L’Eclair, le 4 janvier 1940 : « 1940 verra le centenaire de la naissance, à Nîmes, du grand romancier qu’il nous plaît en ce temps d’entente cordiale et d’alliance armée, de saluer du nom de Dickens français. Comme prélude à cette célébration, deux thèses de doctorat ont été présentées aujourd’hui devant notre Faculté. (…) L’aspirante en doctorat était Mlle Yvonne Martinet qui enseigne … l’anglais au collège de jeunes filles d’Oran, de telle sorte que cette première séance peut être baptisée Oran-Matin. Au cours de la soutenance, le cri : « Je suis méridionale ! » lui a échappé. Doux aveu ! Mlle Martinet est née à Aiguesmortes. Son père est Dauphinois et habite Saint-Marcellin : Tu Marcellina eris ! Algérienne depuis deux ans, elle présente un travail dont l’élaboration a demandé dix années de recherches. Aussi nous offre-t-elle un documentaire qui abonde en renseignements, un répertoire précieux indispensable pour qui veut approfondir la vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet ».

– Paris-Midi, le 23 janvier 1940 : « Pour nous en tenir aux seuls anniversaires littéraires, un autre grand centenaire illuminera de sa douceur le printemps prochain. Il y aura cent ans au mois de mai que naquit Alphonse Daudet. Voilà un événement qu’il faudra célébrer avec ferveur. L’auteur des « Contes du Lundi », du « Petit Chose », des « Lettres de mon Moulin » et de tant d’autres chefs-d’œuvre est peut-être le romancier du dernier siècle auquel le public est demeuré le plus fidèle. Si l’on voulait une preuve de cet attachement, où l’élite, comme il arrive trop rarement, rejoint le peuple, je la retrouverais dans le fait qu’une jeune femme, professeur au lycée de jeunes filles d’Oran, Mlle Yvonne Martinet, a choisi Alphonse Daudet comme sujet des thèses de doctorat ès-lettres qu’elle vient de soutenir devant la faculté de Montpellier. La première était consacrée à « Numa Roumestan » et la seconde à la vie et à l’œuvre de l’écrivain ».

– Le Petit Méridional, le 7 octobre 1941 : « … Vous l’avez connu : Alphonse Daudet (…) Pour perpétrer sa mémoire, une femme nous a dit sa jeunesse mouvementée, … ses aventures bigarrées, avec tous ses soucis d’homme. En un style vivant comme la vie même, nuancé comme les sentiments exprimés, elle évoque la figure de cet écrivain à la fois si simple et si complexe. Avec lui, elle nous entraîne dans le salons mondains où il a pénétré ; elle nous conduit dans les cafés littéraires qu’il a hantés ; les clubs qu’il a fréquentés, la société qu’il a côtoyée. (…) Elle nous a révélé ses désirs et ses goûts ; elle nous parle de ses idées politiques, religieuses et morales. Elle nous initie à la trame de chaque roman, à la structure de chaque pièce et nous fait entrer dans l’âme de tous ses personnages. Livre éminemment moral, mais sans austérité ni contrainte, « La vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet (1840-1897), Mémoires et Récits », in-octavo de 840 pages, signé Yvonne Martinet, professeur au Lycée de jeunes filles d’Oran, se lit comme un roman et c’est vous dire tout son charme ».

– Les « Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Marseille », N° 1 en 1944 : « Mlle Martinet, professeur au Lycée de jeunes filles d’Oran, est notre lauréate du prix du Maréchal de Villars, La Provence dans la littérature française contemporaine, pour son très important ouvrage sur « Alphonse Daudet, sa vie et son œuvre », qui fut sa thèse de doctorat devant la Faculté de Montpellier. C’est un fort volume qui n’a pas moins de 843 pages, nourri de dates, de faits, de récits, de commentaires et d’anecdotes, où notre cher grand écrivain provençal est étudié avec un soin très attentif et généralement très exact ».

Mais encore « L’Action Française », le 3 janvier 1940, « Le Tell, Journal des intérêts coloniaux », le 20 janvier 1940, « L’Echo d’Alger », le 23 janvier 1940, « Le Journal des Débats Politiques et Littéraires », le 5 avril, puis le 27 juillet 1943, « Lyon Soir-Salut Public », le 14 janvier 1942, « L’Oeuvre », le 17 juillet 1943, et d’autres encore ont cité les deux thèses d’Yvonne Martinet, les ont commentées, en ont conseillé la lecture. Chacun aura bien remarqué que la soutenance de ces thèses s’est effectuée l’année du centenaire de la naissance d’Alphonse Daudet et que les articles de presse sont publiés immédiatement ou peu de temps après. Est-ce là un choix délibéré de la part d’Yvonne Martinet ? Est-ce le simple fait du hasard ? Toujours est-il que cela a sans doute favorisé la découverte de ces premiers écrits.

Autre observation, la majorité des organes de presse ou des publications cités appartient à la droite politique. Il y a probablement deux bonnes raisons à cela. La première étant que les commentateurs rejoignaient ainsi les opinions d’Alphonse Daudet dont nous avons déjà parlé. La seconde étant qu’à partir de fin juin 1940 la seule presse libre de s’exprimer en cette « zone libre » était soit collaborationniste, soit pour le moins neutre à l’égard du pouvoir de Vichy.

Aujourd’hui, le travail d’Yvonne Martinet semble bien ignoré, d’autant plus que le propre fils de l’écrivain, Léon Daudet, s’est chargé de rédiger le panégyrique de son père. Et puis, si Alphonse Daudet fait encore partie des auteurs que l’on cite aisément et que l’on discute dans les établissements scolaires, cela reste peut-être limité aux « Lettres de mon Moulin », à « La Chèvre de Monsieur Seguin », « Les Trois Messes Basses », « Le Curé de Cucugnan », « L’Arlésienne »…

( à suivre )