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Les derniers écrits de Paul Berret (3)

Près de la tour se trouvait une auberge mentionnée dans l’ordonnance de 1693, « le Logis de la Tour de Sr François tenu en louage par Jean Perrin hôte médiocrement riche ». A l’intérieur de la ville, le passé s’évoque partout, il n’est pas une maison située dans la vieille enceinte d’Humbert II qui ne révèle la naissance médiévale de son édification. Place de l’Église, si vous entrez dans le couloir qui borde une papeterie, c’est un grand escalier de pierre avec une belle rampe en fer forgé qui mène dans la grande salle du Conseil Delphinal, dans laquelle on a pu, à l’aide de cloisonnements, donner place à trois appartements, où la hauteur des plafonds et des écussons encore en bon état témoignent de l’ancienne destination. Place d’Armes, dans le voisinage d’un grainetier, on monte un escalier du onzième siècle; tout près, à l’angle de la rue Porret, une tour de guet se révèle dans des ogives encastrées dans la maçonnerie. Dans le passage Michon un garage est établi sous des voûtes où habitèrent des Templiers ; place des Carmes, on aperçoit à l’entrée des colonnes et des pierres blasonnées qui s’effritent, une petite fenêtre ogivale et les énormes et hauts piliers d’une porte d’entrée.

Il faut aussi contempler vis à vis de la nouvelle halle à l’arrière de la mairie, la tour du collège, construite par les Jésuites au XVIII° siècle. C’est dans ce collège que les enfants de toutes les vieilles familles saint-marcellinoises ont fait leurs études. Il est cher à tous ceux des Saint-Marcellinois en qui subsiste le culte de leur petite patrie. Cette tour qui domine la cité s’aperçoit de très loin dans toutes les directions. C’est elle qui avec le clocher roman de l’église donne à Saint-Marcellin cette physionomie particulière et pittoresque qui frappe tous les touristes. Ce collège fut bâti grâce aux libéralités de Guichard Déagent par contrat passé le 5 août 1642 avec les Carmes. Les études y furent d’abord gratuites. Mais le 14 février 1739 un incendie qui dura quatre heures l’anéantit. Cet incendie gagna une partie de la ville et jusqu’au couvent des Visitandines à la porte de Romans. Dès lors les Carmes exigèrent que les études fussent payées, s’érigeant en maîtres de la situation, ils empiétèrent pour leurs constructions nouvelles sur les terrains de la municipalité. D’où protestations, procès et discrédit sur les Carmes traités d’ingrats. Quant au collège, il vit sa prospérité s’accroître sous les Jésuites ecclésiaux qui lui survirent, jusqu’à la venue des Principaux laïques.

En dehors des murs sont debout de vieilles demeures. Le château du Mollard à l’ouest ; il appartint d’abord aux Béranger-Sassenage, il fut pendant les guerres de religion pris et repris par les protestants et les catholiques. Au-dessus de la porte d’entrée est sculpté l’écu des Gotafrey : il fut occupé quelques temps par les Maugiron. Ses murs portent la trace de réédifications successives. Il est situé sur une haute terrasse qui domine la ville et d’où la vue s’étend sur tout le Vercors.

Près de la porte de Chevrières habitaient les Récollets, ordre religieux, épris de sciences, en rapport constant avec la noblesse saint-marcellinoise qui venait chercher avec eux la physique et la chimie ; ils possédaient un laboratoire muni d’instruments précieux. Y attenant se trouvait le Couvent de Bellevue ; on voit encore sur les piliers de la porte d’entrée, deux têtes de religieux à deux faces dont l’une regarde la ville, l’autre l’intérieur du domaine. Ce couvent a été occupé par plusieurs ordres, il est aujourd’hui la maison mère des Philomènes.

La ville de Saint-Marcellin a été tout d’abord une ville d’ordres religieux. Carmes, Templiers, Bénédictins, Recollets, Antonins, Ursulines qui enseignaient dans le collège. Saint-Marcellin est née entre Beauvoir et Saint-Antoine : ce sont les Antonins et les Dauphins qui ont fait sa fortune. Les Carmes qui, plus tard, durent émigrer à Beauvoir sous la pression des autres ordres, y avaient établi un marché qui approvisionnait la cour Delphinale et l’abbaye de Saint-Antoine. Ils avaient imposé à ce marché le droit de leyde qui les enrichit aux dépens des autres ordres et de la population. C’est ainsi qu’ils perdirent leur popularité première.

HISTOIRE

Saint-Marcellin n’entre pas dans l’histoire avant le onzième siècle. Jusqu’alors, le territoire fut une forêt, la Forêt de Claix. La route romaine commerciale coupait l’Isère à une lieue de là, ainsi qu’en témoignent les nombreux ex-voto trouvés sur cette route, recueillis et concentrés dans les murailles des châteaux des environs. Les invasions passèrent ; Burgondes, Francs, Huns, Vandales et Maures ; sans doute y avait-il quelques habitations sur le coteau de Ronchives, où l’on a trouvé des monnaies romaines contenues dans des poteries et profondément enfouies pour les dérober aux mains des conquérants.

Quand Isarn, l’évêque de Grenoble, eut vaincu et chassé les Maures, le Royannais fut donné en apanage à la puissante famille des Béranger. En 1040 la contrée fut enlevée aux évêques par Guigues le Vieux qui fonda, à l’emplacement de Saint-Marcellin, le prieuré des Carmes. En 1119, une église y fut édifiée. Guigues IV, dit le Dauphin, encouragea autour d’elle des constructions d’habitation. Guigues VII les entoura de murailles définitives. Enfin Humbert II agrandit la petite cité, l’entoura de remparts protégés par quatorze tours et de larges fossés remplis d’eau, où il se réserva le droit de pêche. Il abandonna aux Saint-Marcellinois les revenus de son château de Chevrières, Caprilianum, et par deux actes du 4 et du 14 juillet 1343 leur octroya une charte, avec de nombreuses libertés et franchises. Toutefois, il réserva à la famille du chevalier de Boffin, le droit exclusif de moudre le grain dans le Moulin du Vieux Faubourg de la ville, respectant le don fait aux Boffin par le Dauphin Jean II.

Le 16 juillet 1349, le Dauphin Humbert II vendait au roi de France son royaume entier. Saint-Marcellin, érigé en bailliage, fut pourvu d’un vibailli, et administré par deux consuls et douze conseillers, tous Saint-Marcellinois.

Pendant la guerre de Cent Ans, Saint-Marcellin fournit au roi un don gratuit et la noblesse se comporta vaillamment à Crécy et à Poitiers. Plus tard, Louis XI, dauphin, obligea le Chapitre de Saint-Bernard de Romans à reconnaître la suzeraineté de Saint-Marcellin ; de là naquit une rivalité ardente et ombrageuse entre les deux villes.

Traversée et rançonnée aux passages des armées qui se rendirent en Italie, la ville devait être plus éprouvée encore par les guerres de religion.

François de Beaumont, baron des Adrets, souleva la noblesse protestante du Dauphiné et soumit Saint-Marcellin à son autorité ; il y mit quelques troupes. On était en 1562, il menait le gros de son armée à l’attaque et au pillage du Comtat Venaissin. Alors le lieutenant-général Maugiron, chef des Catholiques, se fit ouvrir les portes de la ville par Lacombe-Maloc et le Grand Prieur des Carmes. Mis en fureur par cette capitulation, le Baron des Adrets revint sur Saint-Marcellin à marche forcée avec 12 000 hommes. On mura trois portes, on fortifia les remparts. Mais Maugiron n’avait que 1500 hommes. La ville, malgré une résistance acharnée, fut emportée d’assaut. Les défenseurs furent passés au fil de l’épée. Un certain nombre s’étaient réfugiés dans la Tour Saint-Jean qui s’élevait au bord du ravin de la Cumane, à l’emplacement aujourd’hui de la maison Ney, place Château-Bayard. Puis le baron des Adrets se fit amener le Grand Prieur des Carmes, le traita de traître et le fit pendre, en vue du cloître, sur la porte de Romans. Il se vengea atrocement de Lacombe-Maloc ; il fut traîné, une corde au cou, dans les rues de Saint-Marcellin et il expira, au milieu de son supplice, à bout de souffrances.

Saint-Marcellin, porte d’avant-garde du Dauphiné, continua à être la proie des partis : tour à tour Montbrun, de Gordes, le Duc de Nemours et Lesdiguières s’en emparèrent, au grand dam des habitants et des habitations. Aux incendies, aux mousquetades, aux tueries vint en 1586 s’ajouter le plus terrible des maux, la peste qui sévit pendant une année.

Ce n’est que vers 1595, après plus de trente cinq ans d’épreuves, que Saint-Marcellin retrouva la paix, grâce à la publication de l’édit de Nantes.

En cette année 1595, Saint-Marcellin fut désignée pour la réunion des Etats-Généraux. Les délégués demandaient que les impôts fussent équitablement répartis, qu’il n’y dépendit plus du rang du propriétaire, qu’il n’y eut plus de terres nobles exemptes de redevance, et de terres roturières chargées par la fiscalité : Expilly résista d’abord, en vain l’Assemblée envoya une députation au roi Henri IV, alors à Lyon. Henri IV soumit le vœu des Etats-Généraux de Saint-Marcellin à son Conseil qui refusa d’acquiescer.

Ce sont par les décisions, prises sous Louis XIII par Richelieu, que deux arrêts, de 1634 et de 1639, établirent que la taille serait désormais réelle, dépendant de la valeur de la propriété, et non personnelle, en dépendance de la classe sociale du possédant.

Cependant Romans s’agitait et réclamait toujours le siège présidial. En 1628, les Romanais semblèrent tenir la corde, mais deux Saint-Marcellinois, MM. Brenier et Payn du Perron, allèrent jusqu’au Camp de la Rochelle trouver le Roi, puis, après la reddition de la Rochelle, le suivirent à Paris. Au bout de six mois de pourparlers et de négociations le roi décida qu’avis serait demandé aux bourgeois de Saint-Marcellin. Celui-ci fut formel :

«L’assemblée des notables, considérant qu’il n’est personne à Saint-Marcellin qui consente à souscrire à cette translation, d’autant plus que ce serait certainement la ruine et la désolation de la ville, vu qu’elle ne subsiste que par le bailliage, a conclu d’employer tous les amis de la Communauté pour supplier le Roy, comme elle le supplia, de vouloir bien conserver et maintenir ledit bailliage à Saint-Marcellin, en suite de la donation qui en a été faite par feu Monseigneur le Dauphin Humbert en l’an 1343 et des confirmations accordées par les Roys de France prédécesseurs de sa Majesté ».

Le siège présidial resta à Saint-Marcellin.

(à suivre)

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Les derniers écrits de Paul Berret (2)

« …

ASPECT GENERAL

Le territoire du canton de Saint-Marcellin est l’une des régions de notre département les plus variées, les plus pittoresques, et historiquement les plus intéressantes de tout le Dauphiné. Elle en est le centre, le « rognon » ainsi qu’en disent les habitants de Tullins ; c’est là qu’ont résidé, la majeure partie de l’année, les Dauphins depuis l’an 1258 ; et c’est à Beauvoir que se sont déroulés les évènements les plus importants pour l’histoire de la province. Le Conseil Delphinal a siégé à Saint-Marcellin.

Aux touristes le pays offre le triple aspect d’une plaine de fécondes productions agricoles, les coteaux des pentes et du plateau couverts de forêts, de vignes d’excellents crus et de cultures récoltables, la montagne du Vercors septentrional, des gorges, des routes audacieuses en encorbellements et en tunnels, des sommets boisés d’où la vue s’étend sur l’ensemble de la contrée.

C’est un pays merveilleux pour les villégiatures, le centre même du tourisme dauphinois. Regardez d’une des pentes du Vercors la plaine qui s’étend à vos pieds. (ainsi que le dit Lamartine p.5 (1) Lamartine aurait pu dire mieux encore, à regarder cette plaine complantée de mûriers, de noyers, de châtaigniers, tous arbres de forme ronde, quand on les aperçoit par leurs sommets le pays semble évoquer l’image d’une forêt d’orangers verdoyante et touffue.

Les coteaux sont dominés à 600 mètres d’altitude par le plateau de Chambarand, où s’étend un champ de tir long de 18 kilomètres et large de deux. La forêt, presque toute entière en taillis, est giboyeuse ; elle est vallonnée : dans les source abondantes et claires y circulent de toutes parts, et forcément çà et là de petits lacs. Sur les hauteurs dans les éclaircies la vue se prolonge jusqu’aux sommets du Forez et du Vivarais à l’ouest, sur les cimes du Royannais et du Vercors au sud. Des religieux y habitant la Trappe de Chambarand, défrichaient, cultivaient et fabriquaient une bière renommée. Ils sont remplacés par des religieuses qui vendent des fromages appréciés.

La montagne du Cirque de Lente à la pointe de l’Echaillon est l’une des plus curieuses et des plus étrangement découpées parmi les hauteurs du Vercors. La route de Combe Laval, les Goulets, les Ecouges et les cascades des Gorges du Nan, les airelles des Coulmes avec leurs coqs de bruyère, la cascade de Ruzan, le vallon de Presles y font l’admiration des touristes. Partout des galeries souterraines et des grottes de hauteur considérable, celles de Saint-Nazaire, d’Herbouilly, de Chorange, de Bournillon.

Plaine, coteaux, montagne sont peuplés de ruines qui évoquent le passé dramatique de ce Dauphiné des Dauphins, Rochechinard où fut prisonnier le sultan Bajazet, Bressieux, où Mandrin faillit épouser la comtesse Marguerite de Valbelle, le Château Golard, rendez-vous proche de Chatte où François put aborder Diane de Poitiers, les Loives des Chevaliers de Malte.

Le Grand Serre avec ses vieux remparts et ses cinq portes fortifiées, la Tour de Saint-Quentin, la Tour d’Arnieu, le Château Pillard, l’arsenal de Guigues VII à Tullins, et les vestiges de Flandène, volé avec tant de ruses par Louis XI, et berceau de la famille des Lyonne.

On trouvera tous les détails concernant toutes ces curiosités naturelles ou historiques de la plaine, des coteaux et de la montagne dans les descriptions et l’histoire des cités, des villages et des hameaux. Une des excursions la plus proche et la plus intéressante historiquement de Saint-Marcellin, est celle de l’Abbaye de Saint-Antoine, distante de 11 kilomètres. Des cars qui remplacent aujourd’hui la voie ferrée du tramway déposée, y conduisent.

A quatre kilomètres. on arrive à la petite cité de Chatte (altitude 285 m ; 1550 habitants). D’aspect moderne malgré son antiquité probable, car on a pu y découvrir les traces de la route romaine qui allait du Royannais à Roybon par Chevrières, Murinais et les Chambarands. L’église actuelle date de 1842. Chatte conserve son importance ecclésiastique car elle ne possédait pas moins de six chapelles. Une seule a été reconstruite en 1867 telle qu’elle existait au moyen-âge, grâce à la libéralité de M. Paul Chabert d’Hières.

Chatte a conservé son vieux château-fort qui appartint d’abord à Joachim de Bue, puis à Sébastien Bottarel, bourgeois de Romans, qui le légua en 1882 aux pauvres de l’hôpital général de Romans. Ces héritiers eurent des descendants. Ils sont inconnus aujourd’hui, des Boffin de La Sône aux La Baume Pluvinel de la Roque. Quelques parties des logis, sans doute vendues par les propriétaires, sont encore intactes , mais d’autres sans occupants connus, sont en ruine et constituent un danger permanent pour les rares familles qui continuent d’y vivre. Dès 1566, le château a du être fortement endommagé car il fut le théâtre d’un terrible combat où le baron de Gordes battit les protestants. D’importantes réparations furent exécutées dans les années qui suivirent. En 1905, une façade s’est écroulée et a mis à jour une construction en tuf, datant, croit-on, du X° siècle ; on y voyait encore en 1922 une porte à plein cintre et des barbacanes pour le tir de l’arc et de l’arbalète.

De Chatte, la route qui mène à Saint-Antoine traverse une série de petites collines qu’ombragent des taillis de châtaigniers.

Saint-Marcellin est une petite ville de 3700 habitants. Elle est située à 281 mètres d’altitude sur la rive droite de la Cumane, à trois kilomètres et demi de l’embouchure de ce torrent dans l’Isère, et au pied d’un coteau qui produit des vins […]. Elle a de bien beaux boulevards ombragés par des platanes séculaires : le boulevard Brenier de Montmorand, celui du Champ de Mars et le Cours Gambetta ; on y voit de grands bâtiments modernes : le Palais de Justice, la Caisse d’Epargne, le Gymnase, des Bains et y attenantes de belles salles destinées aux expositions de peinture et d’art décoratif. Elle possède de beaux groupes scolaires et d’importants magasins à tabac, la façade est sans style.

La Mairie avec sa grande salle de réunion pour le Conseil Municipal et sa Salle des Fêtes. En face, sur la place d’Armes où se tiennent les marchés, un élégant kiosque à musique où la Lyre Saint-Marcellinoise donne de fréquents concerts. Ce kiosque occupe la place ou devait, sous le Premier Empire, s’élever une magnifique fontaine, haute de 10 mètres et couronnée d’un globe et d’un aigle impérial.

Son église est également récente. La première église, consacrée en 1119 par le pape Calixte II a été brûlée. L’église rebâtie a perdu sa physionomie médiévale, mais elle reste dominée par un clocher du XII° siècle avec des mâchicoulis et avec quatre tourelles à l’orifice de la flèche. A gauche s’élève le vieux château dont certaines parties datent du XI° siècle, rendez-vous de chasse au temps où la Forêt de Claix n’était pas encore défrichée, s’étendant sur le terrain de la ville actuelle.

Ce château était défendu au nord par l’une des plus hautes tours parmi les 14 dont le Dauphin Humbert II avait fortifié la cité. Il a été surélevé à plusieurs reprises et notamment au XVIII° siècle. Toute la partie supérieure est de construction nouvelle et un cinéma est installé au-dessus de la salle où festoyaient, au retour de la chasse, les seigneurs du onzième siècle.

Elle possède une belle promenade sur le coteau de Joud. La dénomination de Joud dérive de ludus ; ludus campestris, c’est le nom dont les latins désignaient les exercices militaires. C’est à Joud que s’exerçait la garnison des milices delphinales. On accède à Joud par un vieil escalier de pierre de 102 marches, le long des antiques remparts, à l’entrée nord de la ville ; on peut y parvenir par la montée du Calvaire qui longe le côté extérieur des fortifications. De Joud, on aperçoit la riche plaine qui s’étend du nord-est au sud-ouest des rives de l’Isère, les ruines du château delphinal de Beauvoir, la cascade du Ruzan et toutes les anfractuosités des gorges du Nan, failles étroites à Cognin, la Drevenne aux Ecouges, ainsi que les murailles de quartz de la Gorge aux Fées.

La ville de Saint-Marcellin, renommée pour ses fromages et ses vins, a passé et passe encore pour la cité de France où l’on mange le mieux. Tous les Saint-Marcellinois vous racontent l’histoire de la prise de la ville par le terrible baron des Adrets en 1562. Cette histoire a été écrite maintes fois en prose et en vers, mais ici les vers conviennent mieux, puisqu’il s’agit d’une manière d’épopée.

La Cumane reçoit près de son embouchure le ruisseau du Savoret qui y parvient souterrainement en quittant Saint-Marcellin. Le Savoret qui alimentait au moyen-âge les fossés des fortifications est aujourd’hui souvent à sec ; mais il est sujet à des crues rapides dans les périodes de pluie. En 1900, il inonda la partie basse de la ville et les eaux s’élevèrent jusqu’à 1 mètre 10.

La Cumane, à l’est, qui baigne au bas des pentes les remparts de la ville est aujourd’hui franchie par deux ponts : le viaduc du chemin de fer de Grenoble à Valence, long de 120 mètres, haut de 35, avec 9 arches, et un pont de pierre pour les voitures et les piétons. Il y a un siècle encore, il fallait descendre presque jusqu’au lit de la rivière pour la traverser hors la ville à quelque distance de la porte de Vinay, sur un pont de bois dont il ne reste aucun vestige. Moins héroïquement, mais en toute sécurité, on retrouvera aujourd’hui à l’Hôtel de France la savoureuse cuisine du seizième siècle. Le propriétaire actuel, M. Guttin, a eu l’heureuse idée de restituer dans sa forme première le réfectoire des Carmes d’où fut tiré le Grand Prieur pour être écartelé. Ce réfectoire a obtenu la première médaille au concours des salles à manger d’hôtels. Il existe à Saint-Marcellin deux autres hôtels : l’hôtel Thomé rue de Beauvoir (2) et l’hôtel Reynaud, sur la route de Romans.

Il ne serait pas impossible de faire dans Saint-Marcellin d’autres résurrections car, bien qu’invisibles au premier aspect et dissimulées sous le maquillage de crépissages épais sur leurs façades, toutes les constructions de la ville ancienne subsistent, ça et là se dressent encore les murailles ou se découvrent les soubassements de l’enceinte de Humbert II avec ses quatorze tours et les quatre portes : la porte de Romans, la porte de Chevrières, la porte de Vinay et celle de Beauvoir. Une tour d’est, conservée, adhère à l’angle de la place Lacombe-Maloc. Il n’est presque pas une de ces maisons à façade artificielle, qui ne révèle dès l’entrée des salles voûtées et des escaliers de pierre datant du moyen-âge : car les propriétaires de ces immeubles obtinrent dès le 15° siècle moyennant une redevance d’utiliser pour les constructions les anciennes murailles devenues inutiles après l’invention des canons et des armes à feu.

On peut suivre entièrement la ligne de ces murailles. Partant de la gare de Saint-Marcellin, située à l’est de la ville, dirigez-vous dans la direction de l’ouest. Nous voici en face du monument aux morts de la guerre de 1914-1918, élevé derrière le tribunal. Contournons le bâtiment, traversons le cours Gambetta ; à l’entrée du passage, au dehors, à droite et à gauche nous apercevons une ruelle ; c’est le chemin de ronde des milices delphinales, les remparts étaient doubles et un chemin d’une largeur de 4 mètres les séparait. Ils sont, avec leur construction en cailloux roulés, très bien conservés. Seules, les tours ont été rabattues dans leur partie haute, et les deux murs intacts font la partie arrière des constructions qui s’étendent d’une part entre le cours Gambetta et le chemin de ronde, d’autre part entre ce chemin à la Grande Rue. Suivons ces remparts à gauche. Ils nous mènent à la tour intacte de la place Lacombe-Maloc, attenante au réfectoire médiéval de l’Hôtel de France.

Tour des remparts à l’angle des places Lacombe-Maloc et Déagent

Porte de Romans-Gravure 1829

Nous traversons la Grande Rue à l’emplacement de la porte de Romans démolie en 1820, mais dont un peintre anonyme nous a légué un tableau d’une minutieuse et pittoresque exactitude et nous atteignons le boulevard du Champ de Mars. Ici, tout est dissimulé par les façades où sont installées des portes et fenêtres modernes, où, face au Champ-de-Mars, une série de cafés offrent leurs tables aux maquignons. On chercherait en vain sur ces constructions aux fausses fenêtres la trace des fortifications : ce n’est qu’à leur arrière donnant sur des hangars et des cours qu’on peut distinguer les vieilles murailles, et nous allons ainsi à la suite par le boulevard Brenier de Montmorand jusqu’à la rue de Chevrières, ici nouvelle porte dont la vue a été prise par le peintre de 1820. La rue traversée, nous sommes au pied de la montée du Calvaire. Escaladons, les maisons sont basses, elles ont été bâties sans ordre, à la hâte semble-t-il, et laissent voir les matériaux des remparts. D’ailleurs une tour, décapitée, reste debout. En haut, c’est la promenade de Joud et nous redescendons par les cent marches à la Grande Rue. Celle-ci traversée, nous suivons la rue du Chapeau Rouge, chemin qui longe l’ancien lit très large de la Cumane d’un coté, un sol fécond grâce aux crues de la rivière et propice à la culture maraîchère, de l’autre les remparts et qui aboutit à la place Château Bayard qui nous montre (une fois franchie la rue de Beauvoir), la ruelle des remparts par où nous commençâmes notre excursion.

La rue du Chapeau Rouge doit son nom à son enseigne : un chapeau de couleur rouge. L’auberge du Chapeau Rouge figure parmi les 12 auberges énumérées dans l’ordonnance de l’Intendant du Dauphiné, en date du 28 août 1693 « le logis du Chapeau Rouge, tenu par Etienne Rey, hôte qui vend pain, vin et viande ; il est d’une médiocre aisance ».

Le Dauphin Humbert II établit son système de fortification afin de défendre et d’élargir à la fois le territoire de la ville, il existait déjà une enceinte fortifiée de moindre étendue. Il est malaisé d’en suivre aujourd’hui les traces. Toutefois nous savons par une notice de l’abbé Martin, dans l’Album du Dauphiné, qu’une tour, la Tour de Saint-François, s’élevait à l’emplacement de la Halle, marché couvert aux énormes et innombrables poutres de bois, datant de 1766, qui ne fut démolie que vers 1900. Cette Tour, datant de la même époque que le rendez-vous de chasse du Château, servait à abriter la meute et les piqueurs qui attendaient là le signe du départ. Une partie de cette enceinte est encore visible entre l’entrée de la rue de Chevrières et la place Sully, dont elle longeait la partie Est de là elle continuait à travers les hangars et les jardinets de la rue Tardivonnière.

Place Sully – Photo Paul Berret

Renvois

1 – Paul Berret fait une référence à Lamartine, en citant « p.5 ». Il semble qu’il s’agisse des « Méditations Poétiques », publié en mars 1820, dont le cinquième poème est intitulé « Le vallon », poème consacré au paysage environnant le Château de Pupetières, à Virieu, et dont Paul Berret a fait une analyse spécifique. (cf « Le “Vallon” de Lamartine », Mercure de France, 1er août 1933)

2 – L’Hôtel Thomé, sauf erreur, n’était pas situé rue de Beauvoir mais rue Saint-Laurent, à Saint-Marcellin.

(à suivre)

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Quartier Saint-Laurent-Saint-Marcellin

Le Faubourg Saint-Laurent, à Saint-Marcellin – V

CROZEL, DUTRUC, GUTTIN, THOME, … ou le gîte et le couvert.

Toujours en 1934, est organisé un « Voyage Printanier d’Information Touristique en Dauphiné ». Sans que l’on sache qui en est l’organisateur initial, il est acquis de les « voyageurs » bénéficient d’un déjeuner offert par la Municipalité et le Syndicat d’Initiative de saint-Marcellin, le 12 juin 1934, à l’Hôtel de France.

Le 5 juillet 1934, presqu’un mois plus tard, le Chicago Daily Tribune publie un reportage consacré au tourisme en France et notamment dans les Alpes, le Dauphiné et la Côte d’Azur. La mention est modeste ; « At the Hôtel de France, at St-Marcellin, René Guttin, the chef de cuisine, prepares a number of delicious dishes, among which is foie gras à la gelée, truite à la Hussarde and fraises Chantilly are worthy of the highest praise », mais elle atteste que le restaurant n’a rien perdu de sa grandeur et que la carte des menus conserve des valeurs sûres.

Le tramway qui faisait halte en face de l’hôtel cesse de fonctionner en 1935. Mis en service le 6 avril 1908 et inauguré presque six mois plus tard, il n’aura rempli son office qu’un peu moins de 27 années. René Guttin est classé dans le Guide Michelin de 1937 avec deux étoiles (« vaut le détour ») pour sa gastronomie.

Le tramway TOD-TDI place Lacombe Maloc. En arrière-plan, ce qui fut l’Hôtel du Palais Royal

Le déclenchement de la guerre 1939-1945 entraîne une nouvelle mobilisation de René Guttin, âgé de 40 ans. Sa fiche matricule ne consacre qu’une ligne mentionnant sa
présence au Dépôt d’Infanterie 143 (T-M-55G/EMA), le 8 janvier 1940. Le 143° est un ancien régiment de réserve dissous en 1924, réactivé à Narbonne le 2 septembre 1939.
La fiche matricule de René Guttin ne fait état d’aucun mouvement, ce qui ne permet pas de dire pendant combien de temps il a du abandonner l’hôtel. Cependant, il semble qu’il n’ait jamais quitté Grenoble avant d’être démobilisé.

René Guttin en 1940 (à droite) – DR

Le 1er juillet 1940, un détachement motorisé allemand s’installe à Saint-Marcellin. Cette occupation est de faible durée puisque de trois jours. Sur réquisition du maire de Saint-Marcellin, Georges Dorly, le commandant et son état-major s’installent à l’« Hôtel de France » pendant que la troupe, quelques 300 hommes, se répartit chez l’habitant. Durant ces trois jours, René Guttin étant encore mobilisé, les officiers vident la cave du champagne et boivent un peu trop de vin, ce qui les conduit à quelques altercations et menaces envers Hortense Guttin. Ils sont heureusement rapidement recadrés par l’Oberleutnant.

1er juillet 1940 – Affichette de l’occupant

Pendant la guerre 1939-1945, quelques citations de l’Hôtel ont été retrouvées dans la presse locale. En septembre 1940, René Guttin fait partie des délégués régionaux du Comité de Ravitaillement des hôteliers et restaurateurs. Le 1er mars 1941, le « Journal de Saint-Marcellin » publie un long article, sur deux colonnes, relatif à la prestation de serment des légionnaires du canton de Saint-Marcellin, réunion qui a eu lieu le dimanche 23 février après un vin d’honneur et un déjeuner à l’Hôtel Guttin.

Entre mars et août 1944, plusieurs centaines de réfugiés en provenance de la région de Toulon sont hébergés dans notre région. Un document manuscrit établi après le 29 novembre 1946 fait le recensement des hébergeurs en ce qui concerne la ville de Saint-Marcellin. L’Hôtel de France, tout comme l’hôtel Thomé, fait partie de cette liste. (Archives municipales 6W31)

A la Libération, c’est le « Cri de la Vallée » qui, à deux reprises, nous fait part de repas organisés à l’Hôtel Guttin ; le 28 décembre 1944, par le Comité de Libération qui y organise un arbre de Noël et un goûter pour les enfants des FFI, des prisonniers, des sinistrés du bombardement, des fusillés du Vercors, et le 5 janvier 1946, par la section des Prisonniers de Saint-Marcellin et Saint-Sauveur qui y organise un arbre de Noël.

Entre 1944 et 1952, Pierre Quoirez, directeur de la CGE-FAE (Fabrique d’Appareillages Electriques) et père de la future Françoise Sagan, prend pension à l’hôtel et mange même à la table familiale lorsque sa famille n’est pas à la Fusilière. Anecdotiquement, Françoise Quoirez-Sagan et Monique Serf-Barbara ont toutes deux fréquenté l’« Hôtel de France » de façon minimale, alors qu’elles vivaient à Saint-Marcellin, mais sans jamais faire connaissance l’une de l’autre.

La fin de la guerre n’apporte pas la reprise attendue, les restrictions alimentaires qui se poursuivent pendant encore de longues années, une grave pneumonie que contracte en 1947 René Guttin sauvé par la toute nouvelle pénicilline, tout cela n’est pas facile à vivre.

Cependant arrivent les années 50 au cours desquelles l’hôtel se refait une façade élégante et assez graphique, proposée par l’architecte de la CGE, comme en témoigne cette carte postale qui a circulé en 1951. Probablement parce qu’elle est jugée trop vétuste, la tour des remparts qui subsistait à l’angle des places Déagent et Lacombe-Maloc est détruite par la municipalité en cette même année 1951, faisant ainsi disparaître l’une des dernières constructions éminemment visibles des remparts de la ville.

Carte postale ayant circulé en 1951

La tour d’angle des remparts, détruite en 1951

Le guide touristique de la MAAIF, Mutuelle Assurance Automobile des Instituteurs de France, une institution qui, à cette époque, dépassait largement le cercle des enseignants, édition de 1955, ne signale pas l’« Hôtel de France » à Saint-Marcellin dans le cadre de ses fiches départementales recensant une sélection des bonnes adresses d’hôtels et de garages. Dans notre région, seul l’hôtel Bonnard, de Pont-en-Royans, est cité.

Et notre histoire a de nouveau rendez-vous avec la tragédie. René Guttin est victime d’un accident de la route en revenant de Valence où il est allé rencontrer son ami Pic, le restaurateur. Les blessures sont légères, mais une crise d’urémie entraîne son décès le 6 juin 1956, âgé seulement de 57 ans et quelques mois. Son épouse Hortense assure la relève, avec sa fille Simone, toutes deux aidées par Simon Ferrier, cuisinier. L’hôtel a gardé son attractivité, mais tout est difficile, à commencer par l’indispensable modernisation de l’établissement dans lequel s’arrêtent Fernandel, Line Renaud, … à la fin des années 50.

Les archives de Saint-Marcellin possèdent une déclaration de mutation du débit de boissons de l’« Hôtel de France », datée du 27 septembre 1963, soit tout de même sept ans après le décès de René, et conclue entre Madame Veuve Guttin Hortense, hôtelière, propriétaire déclarée depuis le 25 juillet 1956, soit immédiatement après le décès de René, et Monique Coppens, née en 1942, et Henriette Coppens veuve Louis, née en 1892 (une tante de Monique), lesquelles assureront l’exploitation de ce débit de boissons à partir du 15 octobre 1963. Cette mutation du débit de boissons peut être étendue à une mutation plus globale de l’ensemble de l’« Hôtel de France », dans la mesure où l’acte de transfert du fonds hôtelier doit se trouver plus vraisemblablement en étude notariale. L’hôtel garde son nom et les nouveaux propriétaires, pour quelques années, sont les Coppens. Puis, il reste longtemps endormi, inutilisé, fermé …

Déclaration de mutation Guttin – Coppens

La place Lacombe-Maloc subit une nouvelle transformation, puisque le bâtiment qui jouxtait et abritait partiellement la distillerie Dutruc, puis l’imprimerie Gillet et Rodon, est détruit en 1971 afin de laisser place à la déviation de la Grande-Rue (RN 92) et à la création du boulevard Beyle-Stendhal. Avant sa destruction, cet immeuble fut la « Villa Bonne » qui abritait le Docteur Louis (Camille) Bonne (né en 1879), son épouse et ses sept enfants dont Louis (Marie Ernest), médecin très connu à Saint-Marcellin où il décède en 1981 (Archives Municipales-Recensement de 1931). Plus tard, entre 1967 et 1970, les appartements de cet immeuble sont transformés en dortoirs de 5-6 lits pour la trentaine d’internes des classes de 6° et 5° du Collège de garçons. Le matin, ainsi qu’aux heures de pause, les « pions » prenaient le café ou se restauraient en face, « chez Guttin » – bien que, on l’a vu, « Guttin » n’était plus « Guttin » depuis 1963.

Bâtiment démoli en 1971 – La porte « Romain Dutruc » se devine

L’Hôtel de France après 1963

A suivre !