Près de la tour se trouvait une auberge mentionnée dans l’ordonnance de 1693, « le Logis de la Tour de Sr François tenu en louage par Jean Perrin hôte médiocrement riche ». A l’intérieur de la ville, le passé s’évoque partout, il n’est pas une maison située dans la vieille enceinte d’Humbert II qui ne révèle la naissance médiévale de son édification. Place de l’Église, si vous entrez dans le couloir qui borde une papeterie, c’est un grand escalier de pierre avec une belle rampe en fer forgé qui mène dans la grande salle du Conseil Delphinal, dans laquelle on a pu, à l’aide de cloisonnements, donner place à trois appartements, où la hauteur des plafonds et des écussons encore en bon état témoignent de l’ancienne destination. Place d’Armes, dans le voisinage d’un grainetier, on monte un escalier du onzième siècle; tout près, à l’angle de la rue Porret, une tour de guet se révèle dans des ogives encastrées dans la maçonnerie. Dans le passage Michon un garage est établi sous des voûtes où habitèrent des Templiers ; place des Carmes, on aperçoit à l’entrée des colonnes et des pierres blasonnées qui s’effritent, une petite fenêtre ogivale et les énormes et hauts piliers d’une porte d’entrée.
Il faut aussi contempler vis à vis de la nouvelle halle à l’arrière de la mairie, la tour du collège, construite par les Jésuites au XVIII° siècle. C’est dans ce collège que les enfants de toutes les vieilles familles saint-marcellinoises ont fait leurs études. Il est cher à tous ceux des Saint-Marcellinois en qui subsiste le culte de leur petite patrie. Cette tour qui domine la cité s’aperçoit de très loin dans toutes les directions. C’est elle qui avec le clocher roman de l’église donne à Saint-Marcellin cette physionomie particulière et pittoresque qui frappe tous les touristes. Ce collège fut bâti grâce aux libéralités de Guichard Déagent par contrat passé le 5 août 1642 avec les Carmes. Les études y furent d’abord gratuites. Mais le 14 février 1739 un incendie qui dura quatre heures l’anéantit. Cet incendie gagna une partie de la ville et jusqu’au couvent des Visitandines à la porte de Romans. Dès lors les Carmes exigèrent que les études fussent payées, s’érigeant en maîtres de la situation, ils empiétèrent pour leurs constructions nouvelles sur les terrains de la municipalité. D’où protestations, procès et discrédit sur les Carmes traités d’ingrats. Quant au collège, il vit sa prospérité s’accroître sous les Jésuites ecclésiaux qui lui survirent, jusqu’à la venue des Principaux laïques.
En dehors des murs sont debout de vieilles demeures. Le château du Mollard à l’ouest ; il appartint d’abord aux Béranger-Sassenage, il fut pendant les guerres de religion pris et repris par les protestants et les catholiques. Au-dessus de la porte d’entrée est sculpté l’écu des Gotafrey : il fut occupé quelques temps par les Maugiron. Ses murs portent la trace de réédifications successives. Il est situé sur une haute terrasse qui domine la ville et d’où la vue s’étend sur tout le Vercors.
Près de la porte de Chevrières habitaient les Récollets, ordre religieux, épris de sciences, en rapport constant avec la noblesse saint-marcellinoise qui venait chercher avec eux la physique et la chimie ; ils possédaient un laboratoire muni d’instruments précieux. Y attenant se trouvait le Couvent de Bellevue ; on voit encore sur les piliers de la porte d’entrée, deux têtes de religieux à deux faces dont l’une regarde la ville, l’autre l’intérieur du domaine. Ce couvent a été occupé par plusieurs ordres, il est aujourd’hui la maison mère des Philomènes.
La ville de Saint-Marcellin a été tout d’abord une ville d’ordres religieux. Carmes, Templiers, Bénédictins, Recollets, Antonins, Ursulines qui enseignaient dans le collège. Saint-Marcellin est née entre Beauvoir et Saint-Antoine : ce sont les Antonins et les Dauphins qui ont fait sa fortune. Les Carmes qui, plus tard, durent émigrer à Beauvoir sous la pression des autres ordres, y avaient établi un marché qui approvisionnait la cour Delphinale et l’abbaye de Saint-Antoine. Ils avaient imposé à ce marché le droit de leyde qui les enrichit aux dépens des autres ordres et de la population. C’est ainsi qu’ils perdirent leur popularité première.

HISTOIRE
Saint-Marcellin n’entre pas dans l’histoire avant le onzième siècle. Jusqu’alors, le territoire fut une forêt, la Forêt de Claix. La route romaine commerciale coupait l’Isère à une lieue de là, ainsi qu’en témoignent les nombreux ex-voto trouvés sur cette route, recueillis et concentrés dans les murailles des châteaux des environs. Les invasions passèrent ; Burgondes, Francs, Huns, Vandales et Maures ; sans doute y avait-il quelques habitations sur le coteau de Ronchives, où l’on a trouvé des monnaies romaines contenues dans des poteries et profondément enfouies pour les dérober aux mains des conquérants.
Quand Isarn, l’évêque de Grenoble, eut vaincu et chassé les Maures, le Royannais fut donné en apanage à la puissante famille des Béranger. En 1040 la contrée fut enlevée aux évêques par Guigues le Vieux qui fonda, à l’emplacement de Saint-Marcellin, le prieuré des Carmes. En 1119, une église y fut édifiée. Guigues IV, dit le Dauphin, encouragea autour d’elle des constructions d’habitation. Guigues VII les entoura de murailles définitives. Enfin Humbert II agrandit la petite cité, l’entoura de remparts protégés par quatorze tours et de larges fossés remplis d’eau, où il se réserva le droit de pêche. Il abandonna aux Saint-Marcellinois les revenus de son château de Chevrières, Caprilianum, et par deux actes du 4 et du 14 juillet 1343 leur octroya une charte, avec de nombreuses libertés et franchises. Toutefois, il réserva à la famille du chevalier de Boffin, le droit exclusif de moudre le grain dans le Moulin du Vieux Faubourg de la ville, respectant le don fait aux Boffin par le Dauphin Jean II.
Le 16 juillet 1349, le Dauphin Humbert II vendait au roi de France son royaume entier. Saint-Marcellin, érigé en bailliage, fut pourvu d’un vibailli, et administré par deux consuls et douze conseillers, tous Saint-Marcellinois.
Pendant la guerre de Cent Ans, Saint-Marcellin fournit au roi un don gratuit et la noblesse se comporta vaillamment à Crécy et à Poitiers. Plus tard, Louis XI, dauphin, obligea le Chapitre de Saint-Bernard de Romans à reconnaître la suzeraineté de Saint-Marcellin ; de là naquit une rivalité ardente et ombrageuse entre les deux villes.
Traversée et rançonnée aux passages des armées qui se rendirent en Italie, la ville devait être plus éprouvée encore par les guerres de religion.
François de Beaumont, baron des Adrets, souleva la noblesse protestante du Dauphiné et soumit Saint-Marcellin à son autorité ; il y mit quelques troupes. On était en 1562, il menait le gros de son armée à l’attaque et au pillage du Comtat Venaissin. Alors le lieutenant-général Maugiron, chef des Catholiques, se fit ouvrir les portes de la ville par Lacombe-Maloc et le Grand Prieur des Carmes. Mis en fureur par cette capitulation, le Baron des Adrets revint sur Saint-Marcellin à marche forcée avec 12 000 hommes. On mura trois portes, on fortifia les remparts. Mais Maugiron n’avait que 1500 hommes. La ville, malgré une résistance acharnée, fut emportée d’assaut. Les défenseurs furent passés au fil de l’épée. Un certain nombre s’étaient réfugiés dans la Tour Saint-Jean qui s’élevait au bord du ravin de la Cumane, à l’emplacement aujourd’hui de la maison Ney, place Château-Bayard. Puis le baron des Adrets se fit amener le Grand Prieur des Carmes, le traita de traître et le fit pendre, en vue du cloître, sur la porte de Romans. Il se vengea atrocement de Lacombe-Maloc ; il fut traîné, une corde au cou, dans les rues de Saint-Marcellin et il expira, au milieu de son supplice, à bout de souffrances.
Saint-Marcellin, porte d’avant-garde du Dauphiné, continua à être la proie des partis : tour à tour Montbrun, de Gordes, le Duc de Nemours et Lesdiguières s’en emparèrent, au grand dam des habitants et des habitations. Aux incendies, aux mousquetades, aux tueries vint en 1586 s’ajouter le plus terrible des maux, la peste qui sévit pendant une année.
Ce n’est que vers 1595, après plus de trente cinq ans d’épreuves, que Saint-Marcellin retrouva la paix, grâce à la publication de l’édit de Nantes.
En cette année 1595, Saint-Marcellin fut désignée pour la réunion des Etats-Généraux. Les délégués demandaient que les impôts fussent équitablement répartis, qu’il n’y dépendit plus du rang du propriétaire, qu’il n’y eut plus de terres nobles exemptes de redevance, et de terres roturières chargées par la fiscalité : Expilly résista d’abord, en vain l’Assemblée envoya une députation au roi Henri IV, alors à Lyon. Henri IV soumit le vœu des Etats-Généraux de Saint-Marcellin à son Conseil qui refusa d’acquiescer.
Ce sont par les décisions, prises sous Louis XIII par Richelieu, que deux arrêts, de 1634 et de 1639, établirent que la taille serait désormais réelle, dépendant de la valeur de la propriété, et non personnelle, en dépendance de la classe sociale du possédant.
Cependant Romans s’agitait et réclamait toujours le siège présidial. En 1628, les Romanais semblèrent tenir la corde, mais deux Saint-Marcellinois, MM. Brenier et Payn du Perron, allèrent jusqu’au Camp de la Rochelle trouver le Roi, puis, après la reddition de la Rochelle, le suivirent à Paris. Au bout de six mois de pourparlers et de négociations le roi décida qu’avis serait demandé aux bourgeois de Saint-Marcellin. Celui-ci fut formel :
«L’assemblée des notables, considérant qu’il n’est personne à Saint-Marcellin qui consente à souscrire à cette translation, d’autant plus que ce serait certainement la ruine et la désolation de la ville, vu qu’elle ne subsiste que par le bailliage, a conclu d’employer tous les amis de la Communauté pour supplier le Roy, comme elle le supplia, de vouloir bien conserver et maintenir ledit bailliage à Saint-Marcellin, en suite de la donation qui en a été faite par feu Monseigneur le Dauphin Humbert en l’an 1343 et des confirmations accordées par les Roys de France prédécesseurs de sa Majesté ».
Le siège présidial resta à Saint-Marcellin.
(à suivre)