LA RESISTANCE
La Résistance naît officiellement le 18 juin 1940 avec De Gaulle qui se fait reconnaître peu à peu par les groupes et réseaux constitués dès la défaite.
En zone sud, trois dominèrent.
– Le réseau Combat du tandem Henri Frenay/Georges Bidault (5), très structuré, avec une branche armée, l’Armée Secrète, fortement implanté dans notre secteur. Gaston Valois, Victor Carrier, en sont issus.
– Le réseau Libération d’Emmanuel d’Astier, plus à gauche.
– Et enfin, le réseau Franc-Tireur de Jean-Pierre Lévy (6), également de gauche. Entré en contact avec les grenoblois Léon Martin, Eugène Chavant (7), Aimé Pupin (8), il est le plus représenté dans le département de l’Isère et dans le Vercors.
Fin 1942, ces trois mouvements sont regroupés en un Mouvement Uni de la Résistance (MUR) de l’Isère, sous la responsabilité de Gaston Valois. En mars 1943, Jean Moulin, chef du Comité National de la Résistance, rassemble tous les mouvements de la zone sud dans le MUR national.
L’année 1942 est l’année charnière pour la France en guerre. L’opinion bascule. L’hypothèse d’une entente secrète De Gaulle/Pétain s’effondre. Laval, rappelé en avril 42, devance les exigences de l’occupant : on traque les juifs. En novembre, le débarquement d’Afrique du Nord entraîne l’occupation de toute la France par les Allemands et Italiens dans le Sud-Est. L’armée d’armistice est dissoute. Officiers, sous-officiers rejoignent l’armée Secrète ou l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée).
Plus encore, la relève, instaurée en septembre 42, devient en février 43 le Service du Travail Obligatoire (STO) concernant tous les hommes de 18 à 55 ans. Ce sera le principal pourvoyeur des maquis, comme le dira Laval lui-même.
La Résistance s’organise. Le département de l’Isère est divisé en 7 secteurs. Saint-Marcellin appartient au secteur III avec Tullins, Vinay, la Bièvre, les Chambarands. Il est dirigé par Jules Cazeneuve et Victor Carrier jusqu’en novembre 1943. Dans chaque localité, une « sizaine » comme on l’appelait alors, distribue tracts, journaux clandestins, pose des affiches pour gagner à la cause des gens actifs, ou du moins des sympathisants.
Un poste-émetteur est placé chez le laitier Jean Rony, qui le paiera de sa vie en mai 44.
Les Résistants – en particulier les Corps-Francs, groupes de 30 à 40 hommes – s’emploient à traquer collaborateurs, miliciens, faux résistants. Des sabotages sont organisés sur la voie ferrée de Saint-Marcellin à partir de janvier 44.
A l’usine Morel, le groupe constitué autour de Maltherre (9) – avec Léa Blain donc – cache les gens traqués, les réfractaires au STO. Il leur faut des faux papiers, cartes d’identité, cartes d’alimentation, cartes de travail, …
« Je me souviens des innombrables cartes d’identité qu’elle fabriquait et qui séchaient sur un fil dans la cuisine » rapporte Joseph Blain, son frère.
A la mairie, Melle Lucie Ageron-Berger se débrouillait pour obtenir plus de cartes d’alimentation que nécessaire. Quant aux cartes de travail délivrées à la Kommandantur de Grenoble, c’est grâce à la complicité de quelques secrétaires qui acceptaient de donner des cartes tamponnées, mais laissées en blanc, qu’on put s’en procurer.
Quand le danger se rapprocha, beaucoup de ces gens menacés durent gagner le Vercors. A Chatte, des familles juives attendaient des jours meilleurs, à la pension Abric, dans la maison Chapoutier, ou dans quelques greniers. Parmi eux, un photographe anglais « Noël », venu de Nice, auquel on doit les beaux portraits de Léa Blain.
Au « Grangeage » vint séjourner le lieutenant André Jullien-Dubreuil, un des responsables de la mission Eucalyptus de juillet 44.
Léa Blain s’est engagée totalement dans cette lutte. Devenue « Louise Bouvard » (10), elle transporte plis et documents, voire des armes. « On nous appelle une nation aux bras croisés. Nous allons leur montrer que nous savons faire quelque chose… des gens pantouflards prétendent que notre rôle est terminé et que nous devons laisser faire les Anglais et les Américains. Alors ? Et l’honneur de la France ? Qui le sauvera ? » disait-elle. Pour elle, la vraie lutte se passait dans le Vercors. Le lieutenant Dubreuil l’appelle au service du chiffre, au quartier général de Saint-Martin-en-Vercors.
Dès 1940, Pierre Dalloz (11) et son ami Jean Prévost (12) perçoivent le rôle stratégique que peut jouer le Vercors. Le massif se compose d’un haut plateau de 1500 à 2340 m creusé de dépressions profondes, entouré d’un enchevêtrement de collines moins élevées. Citadelle imprenable, pénétré de peu de routes, très boisé, il sera pour Dalloz et Prévost le cheval de Troie pour commandos aéroportés. Ce plan Dalloz sera baptisé plan Montagnard en 1942 par le général Delestraint (13).
Pour faire face à l’afflux de résistants, juifs, réfractaires au STO, le Dr Samuel de Villard-de-Lans crée le 1er maquis de la Ferme d’Ambel fin 42. Le plateau se couvre d’une quinzaine de camps parrainés par le mouvement Franc-Tireur : 500 hommes au total à la fin 43.
En février 43 quand la BBC annonce « Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes » Dalloz comprend que Londres a donné son accord. Le général Alain Le Ray (14) s’attelle à l’étude militaire. A Vassieux, le terrain pouvant convenir à atterrissages et parachutages est repéré.
En février la milice a été mise en place à Grenoble. En septembre, Grenoble et le Vercors, jusque là sous contrôle italien, passent sous contrôle allemand. La lutte et la répression s’amplifient.
En novembre, le Dr Valois et le Dr Carrier sont exécutés. En décembre, le château de Murinais, refuge de l’école des cadres d’Uriage chargée de coordonner les divers réseaux, est incendiée.
LA BATAILLE DU VERCORS
1944 : la bataille du Vercors s’engage avec un premier avertissement, l’attaque de Malleval en janvier, suivie par celles du monastère de l’Esparron, du pont du Martinet près de Choranche, de la Matrassière, hameau de Saint-Julien-en-Vercors.
La milice envahit le Vercors. A ce moment, Chavant est le chef civil. Alain Le Ray a succédé à Albert Seguin De Reyniès (15) comme chef des FFI de l’Isère. Huet (16), dit « Hervieux », assure le commandement militaire du Vercors divisé en deux parties ; le nord sous la responsabilité de Costa de Beauregard (17), le sud sous la responsabilité de Geyer (18), dit « Thivollet ».
Huet a installé son PC à Saint-Martin-en-Vercors. Pierre Tanant, son chef d’état-major, l’établit d’abord à l’hôtel Breyton, puis à la villa Bellon située plus à l’écart du village. Dans les bureaux se trouve Rémy Lifschitz (19) chargé du tribunal militaire.
Le 1er juin les vers fameux de Verlaine annoncent le débarquement de Normandie (*).
Le 5 juin, « Le chamois des Alpes bondit » ; le message capté par l’équipe radio correspond à une mobilisation immédiate des maquis. Huet, pourtant en désaccord avec Marcel Descour, responsable de la région Rhône-Alpes, sur le rôle stratégique du Vercors doit lancer l’ordre.
Le 9 juin, 3000 maquisards affluent sur le plateau, mal équipés, mal préparés pour la plupart. Le Plan Montagnard va se transformer en piège pour partisans et civils.
Le 10 juin, Alger s’inquiète et veut freiner la guérilla qu’il lui est impossible d’aider pour le moment. Il est trop tard. Le verrouillage du Vercors est terminé. Le général Pflaum anticipe le plan d’attaque allemand.
Les maquisards sont environ 4000 sur le plateau, seul un noyau dur de 500 « vieux » maquisards constitue une troupe expérimentée. Plus de la moitié n’est pas convenablement armée ; artillerie, canons, mortiers, armes à tir courbe manquent totalement.Les moyens de communication entre unités sont insuffisants. Des parachutages ne comblent pas les espoirs. Face à eux 15000 Allemands parfaitement entraînés et armés avec, en outre, trois bataillons supplétifs de l’Est surnommés les « Mongols ».
Les 13 et 15 juin se sont déroulés les combats de Saint-Nizier.
Le 28 juin, la mission « Eucalyptus », composé d’un Américain, d’un Anglais et de Français est parachutée à Vassieux. Plus tard, sur place, elle recevra le renfort du lieutenant Dubreuil, interprète, et de Léa Blain, agent de liaison, qui a quitté Chatte le mercredi 19 juillet.
« Le jour de son départ, je l’ai accompagnée jusqu’à Saint-Marcellin pour l’aider à porter son petit sac. Elle était très pâle, nerveuse ; on ne s’est adressé la parole qu’au dernier moment. Elle m’a donné ses dernières recommandations … j’avais perdu pour toujours ma chère petite sœur ».
Il semble que ce soit le lieutenant Dubreuil qui l’ait conduite au PC où l’accueille Pierre Tanant. Arrivée à 2 heures, Léa, secrétaire au service du chiffre de la mission interalliée Eucalyptus se met immédiatement au travail. C’est ce que rapporte sa dernière lettre. Elle porte le cachet du 22 juillet, d’Auberives-en-Royans. Elle parviendra à Chatte le 10 août.
C’est donc dans les moments les plus terribles de la bataille du Vercors que Léa est arrivée à Saint-Martin. Depuis le 13 juillet, les bombardements ont frappé Vassieux, La Chapelle, Saint-Martin, Saint-Agnan. L’offensive est déclenchée de toutes parts. Le 20, Huet lance son ordre général « soldats du Vercors, c’est le moment de montrer ce que nous valons, c’est l’heure pour nous de la bataille ».
Renvois
5 – Henri FRENAY. Né le 19 novembre 1905 à Lyon, décédé le 6 août 1988 à Porto-Vecchio. Il fonde le mouvement de Résistance « Combat ». Fait prisonnier par l’armée allemande lors de l’armistice, il s’évade et gagne la zone libre où il est incorporé dans l’armée d’armistice jusqu’en 1941. Tout d’abord pétainiste, il revient sur ses convictions premières fin 1941 et reconnaît en De Gaulle le chef de la Résistance. «J’ai cru, néanmoins, au maréchal Pétain, j’ai cru au double jeu, j’ai cru même à une véritable Révolution nationale humaine et sociale. Comme tous les autres Français, j’ai été cruellement déçu, odieusement trompé » .
5 – Georges BIDAULT. Né le 5 octobre 1899 à Moulins, décédé le 27 janvier 1983 à Cambo-les-Bains. Rédacteur en chef du quotidien catholique « L’Aube », il est mobilisé sur sa propre demande en février 1940, mais fait prisonnier le 8 juin 1940. Libéré en juillet 1941, il s’installe en zone sud en octobre. Entré dans la Résistance, il rejoint Henri Frenay au comité directeur du mouvement « Combat ».
6 – Jean-Pierre LEVY. Né le 28 mai1911 à Strasbourg et décédé le 15 décembre 1996 à Paris. Mobilisé en 1939 comme lieutenant de réserve, puis démobilisé après l’armistice de juin 1940, il s’installe à Lyon où il fonde dès septembre 1940 un petit mouvement « France Liberté » qui devient « Franc-Tireur » en novembre 1941.
7 – Eugène CHAVANT. Né le 12 février 1894 à Colombe (Isère) et décédé le 28 janvier 1969 à Grenoble. Il fut combattant de la Première Guerre mondiale. Il rejoint le mouvement « Franc-Tireur » en 1942 et devient le chef civil du maquis du Vercors, en succédant à Aimé PUPIN.
8 – Aimé PUPIN. Né le 9 février 1905 à Grenoble où il décède le 26 février 1961. Il fait partie de l’antenne grenobloise du mouvement « Franc-Tireur » et est l’organisateur des premiers camps de maquisards du Vercors, de janvier à fin mai 1943. Il possédait des attaches anciennes et amicales avec le Royans.
9 – Jean Pierre Amable MALTHERRE, alias « Rhône », (FFI), né le 14 mars 1903 à Torteron (18) et décédé le 21 décembre 2022 à La Tronche. « Animateur » d’une partie des militants travaillant chez Morel, il fait partie du Conseil Municipal provisoire installé à La Sône le 18 septembre 1944.
10 – Louise BOUVARD, pseudo de Léa Blain, ce qui lui permet de conserver les mêmes initiales.
11 – Pierre DALLOZ. Né le 16 avril 1900 à Bourges et décédé le 2 mai 1992 à Sassenage. Alpiniste, photographe, écrivain, il est également Résistant. Dès 1940, il est l’un des auteurs du plan Montagnard, il participe en 1942, avec Jean PREVOST à la fondation du maquis du Vercors.
12 – Jean PREVOST. Né le 13 juin 1901 à Saint-Pierre-les-Nemours, décédé le 1er août 1944 à Sassenage, fut journaliste, écrivain et résistant. Lieutenant de réserve, il est mobilisé en août 1939. Démobilisé, il s’installe à Lyon. Ami de Pierre Dalloz, il « organise » le plan Montagnards avec le pseudo de « Goderville ». Il fait partie des résistants réfugiés dans la Grotte des Fées et est l’un de ceux qui tentent de rejoindre l’Isère par les Gorges d’Engins. C’est à la sortie de celles-ci, au Pont Charvet, qu’il est exécuté par une patrouille allemande.
13 – Charles DELESTRAINT. Né le 12 mars 1879 à Biache-Saint-Vaast et décédé le 19 avril 1945 à Dachau. Nommé colonel dans l’interface entre les deux guerres mondiales, il est rappelé dans le cadre d’active le 1er septembre 1939 en tant que général de division puis de corps d’armée en mai 1940. Il refuse l’armistice et entre en résistance dès juillet 1940, organise et commande l’Armée Secrète en zone sud. Il est arrêté par les Allemands (12 jours avant Jean Moulin) le 9 juin 1943, déporté à Struthof, puis à Dachau en septembre 1944 où il est abattu le 19 avril 1945.
14 – Alain LE RAY. Né le 3 octobre 1910 à Paris et décédé le 4 juin 2007 à Paris. Mobilisé en 1939, il re-prend la tête de la 7° compagnie du 159° RIA. Blessé et fait prisonnier le 9 juin 1940, il est enfermé dans la citadelle de Colditz dont il s’échappe le 11 avril 1941 afin de rejoindre Grenoble et le 159° RIA qu’il servira jusqu’à la fin de l’armée d’armistice. Il entre en résistance en 1943, fondateur avec Pierre Dalloz et Yves Farge du premier comité de combat du Vercors.
15 – Albert DE SEGUIN DE REYNIES. Né le 24 août 1900 à Arry et probablement mort le 6 mai 1944 à Grenoble. Militaire de carrière, il est promu après l’armistice chef de bataillon auprès du commandement militaire de la 17° région militaire, une région libre. Il prend la tête du 6° BCA dans l’armée d’armistice, à Grenoble, bataillon qui sera dissout en 1942. En mars 1943, la direction militaire de l’ORA pour le département de l’Isère lui est confiée, il centre son action sur le Vercors. Dénoncé, il disparaît le 6 mai 1944, son corps n’a jamais été retrouvé.
16 – François HUET. Né le 16 août 1905 à Alençon et décédé le 16 janvier 1968, il est le chef militaire du maquis du Vercors en 1944.
17 – Roland COSTA DE BEAUREGARD. Né le 5 août 1913 à Saint-Bonnot, il choisit la carrière militaire. Après l’armistice, affecté à Gap, il est démobilisé en novembre 1942 et rejoint les combats du Vercors dès 1943, où il est nommé commandant de la zone du Nord-Vercors. Il décède le 11 novembre 2002.
18 – Narcisse GEYER. Né le 26 mars1912 à Réchesy et décédé le 8 décembre 1993 au Luxembourg. Le 11 novembre 1942, à l’entrée des troupes allemandes à Lyon, le lieutenant Geyer s’échappe à cheval avec 50 hommes et rejoint la forêt du Grand-Serre, dont il prendra pour pseudo le nom de « Thivollet ». Il y crée l’un des tout premiers maquis des Alpes, passe ensuite au bois de Chambaran, puis au Vercors fin 1943 où il est nommé commandant de la zone Sud-Vercors. Il affrontera en juillet 1944 l’assaut des planeurs allemands à Vassieux.
19 – Rémy LIFSCHITZ, « Lionel », Né le 25 février 1924 à Paris, mort au combat le 1er août 1944 à Villard-de-Lans, il est un Résistant de l’Armée Secrète , sous-lieutenant FFI. Il s’engagea dans le 6ème Bataillon de Chasseurs Alpins reconstitué et fut de tous les combats du Vercors. Il est mort aux cotés de Léa Blain qu’il a accompagnée jusqu’aux derniers instants.
* – Les vers de Verlaine annonçant le débarquement de Normandie et diffusés par Radio Londres, sont : le 1er juin 1944 « Les sanglots longs des violons de l’automne » et le 5 juin 1944 « Blessent mon cœur d’une langueur monotone ».

A suivre