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Yvonne Martinet, romancière – 1

Yvonne Martinet n’est pas une romancière dont la production est particulièrement importante. Outre une thèse de doctorat et une thèse complémentaire, toutes deux consacrées à Alphonse Daudet, elle n’a écrit et publié que trois romans. Trois romans dont il y a, malheureusement, une forte chance que vous n’en ayez pas entendu parler, tant leur audience est restée confidentielle. Nous allons tenter de déchiffrer qui est Yvonne Martinet et quelle est son œuvre.

Yvonne Martinet, bien que née à Aigues-Mortes, dans le Gard, en 1891, est issue d’une famille dauphinoise dont les racines se situent à Villard-de-Lans, à Rencurel, à Saint-Pierre-de-Chérennes et à Saint-Marcellin.
Nous allons passer en revue la généalogie de cette romancière, puis sous la forme d’une chronologie aux sources multiples nous retracerons sa vie. Enfin ce sera l’occasion de parler de ses écrits et d’en dresser les thématiques, avant de tenter une analyse globale et critique de son œuvre.

Généalogie

Agnès, Alixe, Yvonne, Jeanne, Henriette MARTINET est née le 27 mars 1891, à six heures du soir, au foyer de Martin, Paul, Auguste MARTINET, greffier de la Justice de Paix, âgé de vingt-six ans, et de Joséphine, Hélène JOURDAN, sans profession, âgée de vingt-deux ans, tous deux domiciliés à Aiguesmortes (graphie de 1891), selon l’acte N° 29 de l’année 1891 de la commune (Archives Départementales du Gard). En ce qui concerne les prénoms usités, notre romancière sera toujours appelée Yvonne, sa mère Hélène et son père tantôt Martin, tantôt Paul, cela en fonction des usages familiaux ou des recensements. Cet acte de naissance nous raconte encore que les témoins de cette déclaration de naissance étaient Jean-Louis HUGON, juge de paix dont on peut penser qu’il était l’employeur de Martin Martinet, et Alphonse François CROUZET, maire de Saint-Laurent-d’Aigouze, une commune voisine. Rien ne nous permet, à ce jour, d’expliquer le lien existant entre cet Alphonse Crouzet et le couple Martinet.

D’autant plus que les époux Martinet ne résident pas à Aiguesmortes depuis longtemps. Ils se sont mariés voici moins d’un an, le 3 mai 1890, à Villard-de-Lans, ville dans laquelle Martin Martinet tiens l’emploi de clerc de notaire. Qui sont-ils tous les deux ?
Martin est né le 25 août 1864 à Rencurel. Il a un frère aîné, Alfred Léon, né le 29 juillet 1860, dont nous parlerons plus tard. L’épouse de Martin-Paul, Hélène Jourdan, est née le 16 juin 1868 à Villard-de-Lans. Elle est la sixième de huit enfants ; Marie-Céline, Henri, Clotilde, Louise, Alfred, (Hélène), Jules et Victor, nés entre 1856 et 1874.

Afin de bien situer l’enracinement dauphinois, et plus précisément en ce versant ouest du Vercors, allons donc un peu à la découverte des parents respectifs de nos deux mariés.

Martin (Paul) a pour père François Désiré Martinet, né à Rencurel le 9 mars 1836, tailleur d’habits à la naissance de ses fils. Il décédera le 2 mai 1915 à Saint-Pierre-de-Chérennes. La mère de Martin se nomme Marie Sessarine (Cézarine) CHABERT, elle est née le 20 juin 1827, à Rencurel, de parents cultivateurs, et décédera le 17 décembre 1906 à Rencurel. François et Marie se sont mariés le 7 octobre 1858 à Rencurel.

De son coté, Hélène Jourdan a pour père Philomène Exupère Jourdan, né à Villard-de-Lans, le 29 septembre 1835, et pour mère Henriette JALLAS (JALLAT), née le 7 janvier 1833, à Lans-en-Vercors. Ils se sont mariés le 22 août 1855, à Lans-en-Vercors, et l’on peut noter que le marié est encore mineur. Ses parents sont propriétaires rentiers et ceux de la mariée sont cultivateurs. Lui décédera en 1921 et elle en 1915, tous deux à Villard-de-Lans.

Quel est le motif du départ du Dauphiné de Martin-Paul et Hélène pour aller habiter dans le Gard ? Pourquoi quitter un emploi de clerc de notaire à Villard-de-Lans afin de prendre celui de greffier d’un juge de paix à Aiguesmortes ? D’y donner naissance à une fille, Yvonne, et, surtout, de revenir à Saint-Marcellin à peine deux ans plus tard ?

Acte de naissance d’Yvonne Martinet

Le fil d’une vie.

Les recensements et les actes d’état-civil nous apportent toutes ces précisions mais ne nous en donnent nullement les raisons. Le recensement de 1891, à Aiguesmortes, nous indique la présence de « Martinet Martin Paul Auguste, greffier, de Jourdan Hélène Joséphine et de Martinet Agnès, âgée de 15 jours, tous les trois résidant rue Plaisantine » (Archives Départementales du Gard). Ce recensement a donc été effectué vers le 15 avril 1891.

Moins de deux ans plus tard, le couple Martinet se trouve à Saint-Marcellin, de retour en terre dauphinoise. Yvonne vient d’assister à la naissance d’un petit frère, dénommé Waldimir Henry Edmond Charles Paul, le 3 juin 1893, à Saint-Marcellin. L’acte de naissance précise que les parents habitent rue Brenier de Montmorand, maison Boissieux, et que le père est commissaire priseur. Malheureusement, Waldimir décédera le 18 février 1894, âgé d’un peu plus de huit mois, toujours à Saint-Marcellin (Archives Municipales de Saint-Marcellin).

Les recensements de 1896 et de 1906 à Saint-Marcellin, notent la présence de Martinet Martin, Jourdan Hélène et Martinet Yvonne, Grande-Rue (Archives Départementales de l’Isère). Sauf erreur, le recensement intermédiaire de 1901 ne fait pas état de la présence des Martinet à Saint-Marcellin. Absence lors du passage de l’agent recenseur ? En 1911, la famille a changé à nouveau de résidence et habite désormais boulevard Gambetta, face à l’hôpital. Pendant toute cette période, Yvonne suit une scolarité élémentaire (1897-1905), puis en classe de grammaire au collège de garçons de Saint-Marcellin (1905-1908). Enfin, elle fait ses classes d’humanités et de rhétorique au lycée Stendhal de Grenoble où elle passe son 1er bac.

En 1911, la liste électorale relève l’existence de Martin Paul Auguste Martinet, en tant que commissaire priseur. En 1915, Yvonne quitte la maison familiale et s’engage dans une très longue et impressionnante suite d’affectations diverses et donc de changements de domiciles. En 1915-1916, elle est maîtresse d’internat au collège de jeunes filles de Sens. Entre 1917 et 1920, elle passe successivement son second bac en philo-langues à Lyon, puis une licence de lettres en anglais à Grenoble. Au cours de l’année scolaire 1921-1922, elle est professeur d’anglais au lycée de jeunes filles de Mulhouse. 1922-1923, assistante à Londres. 1923-1924, professeur à Barcelonette. 1924-1925, professeur à Constantine. 1925-1926, professeur à Bastia. 1926-1927, professeur à Belfort.

A Saint-Marcellin, la vie évolue. Martin, qui a soixante-deux ans est désormais ex-commissaire-priseur selon la liste électorale de 1926. Hélène, ou Joséphine selon les recensements, son épouse, décède le 31 décembre 1928, âgée de 60 ans.

Yvonne Martinet – Août 1930

Pour sa part, Yvonne poursuit les changements d’affectation. 1927-1931, elle est professeur d’anglais à nouveau à Barcelonette. 1931-1933, professeur à Lodève. 1933-1934, professeur à Tournon. 1934-1935, professeur à … Saint-Marcellin. 1935-1937, professeur à Beaune. Par curiosité, arrêtons-nous quelques instants sur cette affectation à Beaune. Le recensement de 1936 signale « Martinet Agnès, née à Aigues-Mortes, pensionnaire à l’hôtel FLOUTIER situé avenue de la Gare, et professeur au collège de Jeunes Filles ». Ce Floutier nous rappelle quelque chose ! Nommé Pierre Henri Louis, et né le 16 juin 1892, à Aigues-Mortes, soit moins d’un an avant Yvonne Martinet et dans la même commune, il est le fils de Albert Louis FLOUTIER, percepteur en cette ville. Il existe un point commun entre Yvonne Martinet et Pierre Floutier : tous deux ont eu pour témoin de leur naissance le juge de paix Jean-Louis Hugon. Ce n’est probablement pas par hasard si Yvonne Martinet loge à Beaune dans l’hôtel tenu par Pierre Floutier. Mais quelle en est la raison ? Quels liens se sont maintenus entre les Martinet et les Floutier pendant plus de quarante ans ?

Année scolaire 1937-1938, Yvonne Martinet est nommée professeur à Bône (Algérie Française). Cette même année 1938, elle est honorée du titre d’Officier d’Académie par arrêté publié au Journal Officiel du 14 juillet 1938. A dater de cette période, la carrière littéraire d’Yvonne Martinet prend naissance. Nous reviendrons sur chacun de ses écrits, mais poursuivons notre chemin de vie en nous satisfaisant de simplement les citer.

Dans les tous premiers jours de 1940, elle défend en Faculté des Lettres de Montpellier une conséquente thèse principale (836 pages!) intitulée « La Jeunesse d’Alphonse Daudet, mémoires et récits, sa vie à travers son œuvre ». Cette thèse est accompagnée de la soutenance d’une thèse complémentaire (138 pages) consacrée à « Numa Roumestan, comparaison entre la pièce et le roman » (« Numa Roumestan » étant une œuvre d’Alphonse Daudet). Yvonne Martinet laisse entendre que ces deux thèses sont les fruits de dix années de recherches et de travail. Il s’agit donc d’un projet qu’elle caresse depuis les débuts de sa carrière d’enseignante. De 1939 à 1945, elle est professeur à Oran (Algérie Française). Elle enseigne pendant sept années en Algérie Française. 1945-1946, professeur à Avignon.

Yvonne Martinet conserve des liens épistolaires avec ses parents, puis son père seul, lors de ses longues absences d’enseignante. Cela est particulièrement notable au cours des sept années de présence en Algérie. C’est parfois quasi quotidiennement qu’elle adresse une carte postale à son père, dans laquelle elle raconte ses petites misères, ses problèmes de santé notamment dentaire, les cours qu’elle donne à telle ou telle élève, les envois de nourriture qu’elle effectue à son attention : artichauts, oranges, mandarines, dattes, … Son père lui répond de façon très brève et peu chaleureuse, par une formule toujours identique ; « colis bien reçu, tout va bien ». Une photo de sa classe de 1èreB, au lycée d’Oran, datée de l’année scolaire 1941-42, la montre maigre et décharnée. Elle a 50 ans. Sa condition physique se dégrade, ce qui la contraint à revenir en métropole.



( à suivre )

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Dixième chapitre: Françoise Sagan et la vocation littéraire

PETITE HISTOIRE DE L’ENFANCE ET DE L’ADOLESCENCE DE FRANÇOISE SAGAN A SAINT-MARCELLIN

Les Journées Européennes du Patrimoine et la réalisation de deux rencontres-présentation de cette « petite histoire » au public de Saint-Marcellin, les 18 et 19 septembre 2021, ont fait surgir avec une force certaine l’idée que la vocation littéraire de Françoise Sagan était née à Saint-Marcellin, à tout le moins dans le Dauphiné.

Nous avons déjà vu et lu, dans le chapitre précédent, comment elle raconte ses longues promenades dans la campagne sur le dos de son cheval Poulou. Et nous avons apprécié son écriture.

Au cours de l’année scolaire 1949-1950, elle passe les trois mois du second trimestre de l’année à Villard-de-Lans, dans l’établissement de La Clarté tenu par Madame et Monsieur Malbos. A l’issue de ces trois mois, son père écrit, depuis Rome, pour confirmer que sa fille ne fera pas le dernier trimestre dans cette école, mais travaillera à Saint-Marcellin, avec sa mère. Françoise Sagan écrit à son tour, donc courant mars 1950, la lettre suivante à l’attention du directeur de l’école, monsieur Malbos.

«  Cher monsieur,

« Après votre si gentil accueil de l’autre jour il me serait vraiment difficile sans remords de ne pas vous écrire. Comme de plus j’éprouve un réel plaisir à mettre ma conscience en paix, je vous envoie un échantillon de mon écriture.

«  J’ai oublié de vous demander avant-hier si Paris était toujours aussi charmant et si vous vous étiez bien reposé. La plupart des gens cherche le repos et la tranquillité à la campagne et vous ne les trouvez que dans la ville la plus excitée et vivante de France et de Navarre. Madame Malbos m’a parue enchantée de son séjour à Paris. Je pense d’ailleurs y partir mardi ou jeudi. Si je peux vous rapporter quelque chose de là-bas que vous ne trouverez pas à Grenoble je le ferai avec plaisir. Je rentrerai ici le 17. Je ne crois pas que mes études en souffriront car je passe mon temps à remplir des formulaires compliqués que m’expédie gentiment le cours Hattemer. En attendant je lis beaucoup. Je pense commencer le Proust bientôt. J’ai lu l’étude de Dostoïevski par Gide (1) que j’ai trouvée très bien et pour le moment je lis « Siegfried et le Limousin » (2). Mais en roman. C’est extrêmement drôle mais vraiment du condensé de Giraudoux. Je ne pense pas venir à Villard avant le mois de juin. Mais j’espère que vous trouverez peut-être le temps entre deux copies de m’écrire un mot. J’ai oublié de vous demander si vous aviez lu mon Don Juan. Je me rappelle cette distribution : Anne-Marie le père de famille, A.M Giradeau, les jeunes premiers, M.C Choney la servante. Vous ne savez pas à quel point je regrette ce temps-là. Je crois que c’est ma faute, je ne suis pas très démonstratrice et n’ai peut-être pas su vous montrer à vous et madame Malbos combien je vous étais reconnaissante de votre intérêt et de votre gentillesse pour moi.

«  Je m’excuse de finir sur cette note mélancolique et vous prie de transmettre à madame Malbos mon respectueux et reconnaissant souvenir. Désolée d’être votre ex-élève, mais contente de l’avoir été.

 » Françoise – La Fusilière – Saint-Marcellin « 

Afin de clairement situer cette lettre, il est important de rappeler que Françoise Sagan a 14 ans et demi lorsqu’elle la rédige. Elle parle de sa première pièce de théâtre, un « Don Juan » dont elle a imaginé la distribution des personnages en enrôlant les enseignants et personnels de l’école, selon le fils des Malbos. Quant à la conclusion, quelle magnifique et généreuse pirouette:  » désolée d’être votre ex-élève, mais contente de l’avoir été « .

Françoise Sagan parle de ses lectures dans un autre texte extrait de « Avec mon meilleur souvenir », publié en 1984. Ce texte est intitulé « Lectures ».

 » J’ai rempli, je l’avoue, dans ce domaine, le parcours le plus classique qui soit : Les Nourritures Terrestres (3) à treize ans, L’Homme révolté (4) à quatorze, Les Illuminations (5) à seize.(…)

 » Les Nourritures terrestres fut la première de ces bibles écrites de toute évidence pour moi, presque par moi, le premier livre qui m’indiquât ce que j’étais profondément et ce que je voulais être : ce qu’il m’était possible d’être. Gide est un auteur, un parrain dont l’on ne se réclame plus très volontiers à présent, et il y a peut-être un certain ridicule à citer les Nourritures comme son premier bréviaire. En revanche, je sais très exactement dans quelle odeur d’acacia je découvris ses premières phrases, ses premiers ordres adressés à Nathanaël. Nous habitions le Dauphiné. Il avait beaucoup plu cet été là et je m’y étais considérablement ennuyée, d’un de ces ennuis lyriques comme seuls peuvent en avoir les enfants derrière les vitres ruisselantes d’une maison de campagne. Ce fut le premier jour de beau temps, après toutes ces ondées, que je partis par ce chemin bordé d’acacias, mon livre sous le bras. Il y avait un peuplier immense à l’époque dans cette campagne (où, bien entendu, je suis revenu depuis et où, bien entendu, le peuplier avait été coupé et remplacé par des lotissements et où, bien entendu, j’eus le coeur brisé selon toutes les règles de notre époque). Toujours est-il que c’est à l’ombre de ce peuplier que je découvris, grâce à Gide, que la vie m’était offerte dans sa plénitude et ses extrêmes – ce que j’aurais dû soupçonner de moi-même, d’ailleurs, depuis ma naissance. Cette découverte me transporta. Les milliers de feuilles de peuplier, petites et serrées, d’un vert clair, tremblaient au-dessus de ma tête, très haut, et chacune d’elles me semblait un bonheur supplémentaire à venir, un bonheur formellement promis à présent par la grâce de la littérature. Avant d’arriver au faîte de l’arbre et de cueillir ses derniers violents moments de plaisir, j’avais tous ces millions de feuilles à arracher les unes après les autres au calendrier de mon existence. Comme je n’imaginais pas qu’on puisse vieillir, ni encore moins mûrir, c’étaient autant de plaisirs enfantins et romanesques qui s’accumulaient au-dessus de moi : des chevaux, des visages, des voitures, la gloire, des livres, des regards admiratifs, la mer, des bateaux, des baisers, des avions dans la nuit, que sais-je, tout ce que l’imagination à la fois barbare et sentimentale d’une adolescente de treize ans peut accumuler d’un coup. J’ai relu Gide par hasard l’autre année et si j’ai de nouveau cru sentir l’odeur de l’acacia et voir le peuplier, j’ai simplement pensé, presque distraitement, que c’était quand même fort bien écrit. La foudre, elle aussi, peut se tromper en distribuant ses coups ».

« Les Nourritures terrestres » est un bel ouvrage hédoniste appelant à vivre intensément le bonheur de toute chose, de tout être rencontré, de toute composante de la nature, la pluie, le soleil, les fleurs, les odeurs, … et d’en remercier un dieu assez aimable et généreux. Nous sommes plus proche du déisme que de la religion ! Bien des actes et des comportements de Françoise Sagan peuvent se comprendre à la lecture de cette œuvre … à treize ans !

Concernant « L’Homme révolté« , nous serons plus circonspect quant à la date de la lecture, puisque cet ouvrage a été publié en 1951, alors que Françoise Sagan avait seize ans. Mais qu’importe puisqu’il est, lui aussi, un texte fondateur de son état d’esprit.

Enfin, « Les Illuminations » ou la liberté faite écriture ! Bien avant l’heure, Arthur Rimbaud a inventé le surréalisme et l’écriture automatique ! Bientôt, il n’écrira plus un seul mot littéraire, mais qu’importe, l’essentiel est déjà là.

Treize ans, quatorze ans, quinze ans, seize ans, de 1948 à 1951, sans compter les années d’enfance, toutes ces années pendant lesquelles Françoise passait, selon ses propres dires, de quatre à cinq mois par an « dans le Dauphiné« , à Saint-Marcellin, et s’y préparait à vivre libre, amoureuse de la littérature, son plus grand rêve étant d’écrire un grand et beau livre, à la manière de Proust !

Françoise Sagan à Saint-Marcellin – Tous droits réservés

Dans les tous premiers jours d’octobre 2021, Françoise Sagan a publié un nouvel ouvrage ! Certes, avec la complicité de son fils Denis Westhoff et de Véronique Campion, ancienne camarade du Cours Maintenon et de la Sorbonne. Ce livre, intitulé « Ecris-moi vite et longuement », publié chez Stock, nous offre une moitié de la correspondance que Françoise et Véronique ont échangée entre novembre 1952 et mai 1959. La moitié parce qu’il ne s’y trouve malheureusement que les lettres écrites par Françoise Sagan à Véronique Campion et non les courriers de celle-ci qui, hélas, n’ont pas été conservés.

Ecris-moi vite et longuement – Françoise Sagan – Stock

Ce livre est passionnant pour deux raisons. La première est relative à la personnalité de Françoise. Dans ses premiers courriers, il est surtout question d’amitié entre filles. Françoise accueille généreusement son amie et l’intègre à sa famille vivant Boulevard Malesherbes. On y retrouve oncle, tante, Suzanne la grande sœur et Jacques, le frère et quelques copines, dont Florence Malraux.

Puis survient la célébrité, en 1954, avec la publication de « Bonjour tristesse ». Avec cette célébrité, Françoise parle désormais des voyages (Jérusalem, New-York, Las Végas, …), des voitures (Jaguar) et des rencontres de célébrités. Méthodiquement, elle construit le mythe qui l’accompagnera, pour le meilleur et, peut-être, pour le pire tout au long de sa vie: l’argent, la nuit, la vitesse, la liberté, l’alcool, le bronzage nu sur la terrasse ou les criques de Saint-Tropez, Annabel Buffet, Guy Schoeller … En 1959, déjà, elle écrit « je suis complètement fauchée », tant l’argent lui file entre les doigts.

L’autre motif d’aimer ce livre est un tant soit peu égoïste, en ce sens qu’il vient parfaitement s’inscrire dans la continuité des dix chapitres de cette « Petite histoire … ». 1952, c’est l’entrée de Françoise Sagan en Sorbonne où elle ne s’attardera pas, et c’est la suite de notre description de sa scolarité. Ensuite, nous retrouvons dans ce livre nombre de situations abordées à un moment ou à un autre de notre narration. Il y est mentionné, souvent, Bruno Morel et parfois son père, Charlie Morel qui vient rejoindre la bande de Françoise Sagan à Cannes, et nous avons la confirmation que Pierre Quoirez travaille à Argenteuil !

Bref, ce petit livre léger et un peu déjanté est très agréable à lire et, sans vouloir nous l’approprier, constitue un estimable onzième chapitre pour notre histoire de l’enfance et l’adolescence de Françoise Sagan. Un seul regret: il n’y est jamais question du Dauphiné ou de Saint-Marcellin.

  • 1 – André Gide – Dostoïevski – Plon 1923
  • 2 – Jean Giraudoux – Siegfried et le Limousin -Grasset 1922
  • 3 – André Gide – Les Nourritures Terrestres – 1897
  • 4 – Albert Camus – L’Homme révolté – 1951
  • 5 – Arthur Rimbaud – Les Illuminations -1886

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FIN