Léa Blain est une jeune fille engagée dans la Résistance, sur le plateau du Vercors, qui est morte exécutée par l’occupant allemand. Voici son histoire.
Ce texte a été rédigé en seconde partie des années « 80 », soit depuis au moins une quarantaine d’années, par Maryse BAZZOLI, née DUMOULIN, professeur d’histoire et géographie au Collège de Saint-Marcellin, domiciliée à Chatte. Par principe, il était destiné à accompagner la projection d’un diaporama, son libellé étant complété par la projection d’une petite centaine de diapositives. A l’origine, Yves Micheland en a assuré la « voix ». Jean-Paul PAPET l’a pris pour base de la conférence qu’il propose depuis de nombreuses années.
En 2025, Jean-Paul Papet poursuit cette conférence ; il l’a donnée le 17 mai dernier à Saint-Marcellin lors de la « Journée Mémoire ». Il la redonnera le 20 septembre prochain, à Vassieux-en-Vercors, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine.
Ce texte, tel que publié, n’a subi aucune modification, ni de fond, ni de forme. Il est strictement tel que Maryse Bazzoli l’a rédigé, à l’exception de quelques modifications de détail apportées par Yves Micheland.
Pour ma part, je suis parti en recherche de très courtes notes biographiques relatives aux noms propres qui sont cités tout au long de ce texte : vous les trouverez regroupées en fin de document. Certaines notes sous-entendent des recherches complémentaires sur lesquelles je me concentre d’ores et déjà.
» LA DEFAITE
En septembre 39, la Wehrmacht envahit la Pologne sans déclaration de guerre. La France et la Grande-Bretagne s’engagent dans le conflit qui va durer jusqu’en 1945.
La mobilisation est générale. Des affiches placées en différents points de notre village font connaître l’ordre de départ aux recrues classées, comme en témoigne le présent fascicule de mobilisation, de 1 à 7, en fonction de leur âge, situation de famille, état de santé. Dès les jours suivants, les rues résonnent du pas des chevaux qui partent aussi pour le front.
Pendant neuf mois, Français et Allemands s’observent , sans agir, derrière leurs propres lignes fortifiées – ligne Maginot et ligne Siegfried – c’est la drôle de guerre.
Mais, le 10 mai (1940), l’Allemagne lance l’offensive sur les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg : le 13 mai, les panzer-division franchissent la Meuse à Sedan et déferlent dans trois directions ; Nord, Ouest et Sud. Les alliés, pris dans un gigantesque piège, peuvent en partie être évacués par Dunkerque, vers l’Angleterre. Au Sud, la bataille de France tourne à la débâcle. C’est près de Soissons que fut tuée la première victime chattoise, Paul Serrières, du 28° bataillon de chasseurs, en juin 1940.
La peur jette sur les routes des millions de civils, d’officiers, de soldats sans armes. L’exode s’ajoute à la confusion de la défaite. Pendant un mois la moitié de la France s’est vidée de ses hommes qui arrivent dans les départements libres où on les accueille tant bien que mal.
C’est ainsi que Chatte doit prendre en charge des réfugiés venus pour la plupart de la région de Franche-Comté. Mademoiselle Lucie Ageron-Berger (1) et les jeunes filles du patronage, parmi lesquelles Léa Blain, les accueillent avec un grosse soupe populaire. Puis on les loge dans des maisons inoccupées, chez l’habitant, dans la salle de musique (devenue depuis salle du foot).
Le 17 juin, le maréchal Pétain s’adresse à la nation ; il annonce son intention de demander l’armistice.
Le 18 juin, c’est l’appel de De Gaulle, réfugié à Londres. Peu entendu alors, il est publié le 22 juin dans « Le Petit Dauphinois » (en réalité le 19 juin).
Le 22 juin, l’armistice est signé et prend effet le 25. Ses clauses sont très dures. L’Allemagne occupera les les 3/4 du territoire. Les prisonniers – 2 millions ! – ne seront pas libérés, l’armée sera dissoute.
L’armée de l’armistice ne comptera que 100 000 hommes. La ligne de démarcation est la nouvelle frontière qui sépare « la France de la France », c’est à dire la France libre de la France occupée. Mais pour beaucoup, « c’est la fin du cauchemar, la honteuse satisfaction de la défaite », et le reflux des réfugiés.
Le 10 juillet, le maréchal reçoit les pleins pouvoirs par 569 voix contre 80 parmi lesquelles celle du député socialiste de Vienne, Léon Martin (2), révoqué ce même jour de la Mairie de Grenoble.
Le 11 juillet, l’État Français remplace la République.
Le prestige du Maréchal, le vainqueur de Verdun, masque aux Français, peu informés de surcroît, le sens de la Révolution Nationale. Si le retour aux valeurs traditionnelles, Travail, Famille, Patrie, séduit, les autres mesures sont inquiétantes.
En octobre 1940, Pétain et Hitler ont échangé à Montoire une poignée de mains historique. Le suffrage universel est supprimé. Juifs, Francs-Maçons sont chassés de la fonction publique. C’est le temps des chantiers de jeunesse, du culte du chef : dans les écoles on écoute le Maréchal et l’on chante « Maréchal, nous voilà !» L’ordre moral règne, il est interdit de faire la fête … Mais en 1942 les jeunes de Chatte célébrèrent malgré tout leurs 20 ans en chantant et dansant sous le préau de l’école, au son de l’accordéon de Lucien Montlevier.
Pendant deux ans on s’accommode du régime qui, en zone non occupée, présente l’image d’un gouvernement indépendant.
La préoccupation essentielle des Français est alors : se nourrir, le ministère du ravitaillement général impose un rationnement sévère. Le pays est désorganisé, les importations coloniales arrivent mal, il faut livrer des vivres aux Allemands. Chacun a sa carte d’alimentation et doit en tenir une sérieuse comptabilité. Il y a aussi le marché noir. Dans un secteur rural on se débrouille plus aisément. La compagne d’André Jullien-Dubreuil (3) a caricaturé la femme du Docteur Carret de façon très évocatrice.
Chatte comprend alors 1500 habitants. C’est un milieu mi-ouvrier, mi-paysan, à prédominance paysanne, avec quelques familles bourgeoises. Chaque jour des ouvriers de Chatte vont travailler à La Sône, à l’usine Morel qui produit des « magnétos » pour voitures et avions, des plots de radio, des douilles de mines anti-chars … et de temps en temps, témoigne une ancienne ouvrière …. des croix de Lorraine ! Le trajet s’effectue normalement à bicyclette ou, à pied, si la neige est abondante comme ce fut le cas dans l’hiver 40. De 1940 à 1944 Léa Blain travailla dans cet établissement d’abord à l’atelier, puis au bureau. Ce fut un centre actif de résistance.
Léa Blain est née en 1922 à Tèche, mais a vécu dès l’âge de 3 ans à Chatte où ses parents se sont établis. Elle a fréquenté l’école du village. Chrétienne fervente et militante, elle prit une part active à la vie paroissiale. Pendant plusieurs années elle anima, dans le cadre du patronage, les « Ames Vaillantes » qui se réunissaient le dimanche après les vêpres. Très patriote aussi, elle faisait prier pour les prisonniers et pour la France. Seul lien entre eux et leurs proches ; ces cartes de correspondance. Et puis, c’étaient les jeux, les promenades et, moment très attendu, les pièces de théâtre jouées dans la salle paroissiale du Bourg. Une ancienne « Ame Vaillante » se rappelle une saynète très révélatrice du climat de l’époque. « Chacune des fillettes disposées en ronde symbolisait une province de France. Au centre, Léa, drapée de blanc, interpréta « Maréchal, nous voilà ! ». Elle aimait les rôles conformes à son idéal patriotique, à l’image de Jeanne d’Arc, ou Louise de Bettignies (4), héroïne de la grande guerre. « J’étais Louise de Bettignies, je n’étais plus Léa Blain », disait-elle.
A l’usine, elle avait un ascendant moral très fort sur ses compagnons, et défendait âprement ses convictions religieuses, ses idées sociales pour lesquelles on la qualifiait de communiste. A partir de 1942, elle fait partie du groupe actif de résistants de l’usine.
Renvois
1 – Lucie AGERON dit BERGER, née le 7 juin 1900 à Chatte, décédée le 5 septembre 1972 à Chatte
2 – Léon MARTIN, Le docteur Léon Martin, né le 20 décembre 1873, , décédé le 24 juin 1967, ancien député (1936-1940) et maire de Grenoble (1932-1935, puis à nouveau de 1945-1959) militant socialiste et franc-maçon, membre du mouvement Franc-Tireur, et pionnier des premiers camps du Vercors, dits « camps-refuges », avec Aimé Pupin.
3 – André JULLIEN-DUBREUIL. Cette notation a été maintenue dans la totalité du document, sauf lorsqu’il s’agit du pseudo de combattant. Il s’agit en fait d’André JULLIEN, né le 27 février 1903 à Amiens et décédé le 1er août 1944, exécuté à Sassenage par les Allemands. Il a été poète et auteur dramatique sous le pseudonyme de Jullien Du Breuil ou André Du Breuil. Mobilisé en 1939, puis rendu à la vie civile lors de l’armistice de 1940, il entre dans la Résistance sous le nom de Dubreuil (secteur 8 de l’Armée Secrète en Vercors).
4 – Louise DE BETTIGNIES. Née le 15 juillet 1880 à Saint-Amand-les-Eaux, décédée le 27 septembre 1918 à Cologne (Allemagne), elle est une résistante et une agente du renseignement français, sous le pseudo d’Alice Dubois, durant la Première Guerre mondiale.

A suivre