Le 21 juillet, le PC se disloque. Léa et Dubreuil doivent rejoindre la commission anglaise, en fait suivre les allées et venues de ces soldats traqués. Les « Pas » tombent les uns après les autres. Le 23 juillet, Valchevrière est enfoncé.
Huet donne l’ordre de dispersion générale. Si les anciens maquisards parviennent à se replier dans les endroits inaccessibles, les jeunes recrues sont interceptées par les troupes allemandes ou par la milice. Le ratissage du Vercors, marqué par le carnage de soldats et de civils, a commencé.
Après s’être réfugiés au hameau du Michallon, pour revenir à Saint-Martin, Léa et Dubreuil tentent le 23 de rejoindre le groupe Goderville/Jean Prévost. Ils le trouvent enfin, le soir, aux abords de la Grotte aux Fées, au-dessus du hameau de La Rivière. C’est dans cette grotte que, du 24 au 31 juillet, le capitaine Goderville, Bouysse, les lieutenants Reymond, Dubreuil, le sous-lieutenant Dazan (20), deux officiers anglais, M. Boissière et quelques maquisards récupérés en route, parmi lesquels Rémy Lifschitz et Léa, vont vivre, comme en témoignera Dazan dans une lettre adressée à Madame Blain.
« Neuf jours d’enfer. Vie monotone pleine d’appréhensions et d’angoisse, traqués ; vie très dure car dès les premiers jours il fallut appliquer de sérieuses restrictions. L’eau a manqué terriblement. Mademoiselle Blain a supporté cela magnifiquement … Le 28 juillet, Boissière et le commando anglais nous quittèrent … Le lendemain … quelques camarades et moi décidâmes de traverser le Vercors et d’aller tenter notre chance du coté de Monestier-de-Clermont. Nos autres compagnons – dont votre fille – pensèrent autrement et ne voulurent pas nous suivre. Le 31 juillet, la séparation eut lieu ; votre fille n’avait pas d’arme, elle en réclamait une, et comme j’avais déjà un revolver et des grenades, je lui donnai ma mitraillette. Le 31, ce qui reste du groupe, Léa, Goderville, Dubreuil, Rémy Lifschitz et quelques compagnons, quitte la grotte pour une autre direction, vers le nord-est, vers Grenoble, par Corrençon, Villard-de-Lans, Engins et Sassenage, espérant gagner la vallée pour se reconstituer avec d’autres effectifs, rejoindre si possible Alain Le Ray.
En route, Léa blessée au pied ne peut suivre et reste en arrière avec Rémy Lifschitz qui décide de rester avec elle. Le soir, ils sont au premier hameau de Corrençon. Chez Paul Bec, Léa refait son pansement, se restaure. Elle est armée d’un poignard d’éclaireur et d’un revolver petit calibre. Elle a du probablement abandonner sa mitraillette. Ils repartent en direction de Corrençon, font halte chez le forgeron Rolland. Ils avaient trouvé bien des portes closes, tant de gens avaient été éprouvés et avaient peur. Les « Mongols » s’étaient livrés dans Corrençon à des représailles ignobles … Monsieur Rolland leur avait donné des vêtements civils pour dissimuler leurs effets par trop maquisards. Ils veulent, malgré son avis, poursuivre leur route en direction des Ponteils et des Clots, pour atteindre Villard-de-Lans. Goderville était passé à peine deux heures plus tôt. Dans le secteur des Clots, M. Beaudoin en leur offrant un bol de lait les avertit que les patrouilles allemandes sont particulièrement nombreuses et actives. Mais ils comptent atteindre Villard-de-Lans au petit matin.
Vers 8h30, mardi 1er août, à, la Croix des Glovettes, les voilà face à une patrouille allemande. On ne peut reconstituer exactement le drame qui n’a eu comme acteurs et témoins que les combattants.
Voici le texte de citation comportant attribution posthume de la croix de guerre à Léa Blain : « A fait le coup de feu comme un soldat, forçant même l’admiration de l’ennemi, tuant un Allemand, en blessant un autre. Elle est tombée, mortellement frappée par une rafale de mitrailleuse, faisant à la France le don de ses 22 ans. Restera dans l’histoire, une des plus belles figures d’héroïne française ». Ici, s’arrête la citation. Monsieur Philippe Blanc, chef des équipes d’urgence de la Croix-Rouge de Villard-de-Lans apprend que les Allemands ont abattu aux Glovettes un homme et une femme … « Pour gagner du temps, nous supplions des enfants de nous accompagner. Ils nous conduisent au corps d’un homme étendu passablement mutilé … l’un d’entre eux reconnaît Rémy, garçon sympathique et courageux, très connu et apprécié au Villard, fils d’une famille d’israélites dont le père fait partie de la résistance. Vite, nous préparons une fosse et réunissons tout ce qu’il a sur lui ; nous trouvons une photo dans sa ceinture .. la sienne, qui sera remise à sa mère. Il semble que Rémy se soit battu comme un lion : des éclats de grenade sont trouvés sous son corps, la terre autour de lui est soulevée par endroits, presque labourée …
Nous suivons une trace, la sienne, à travers un champ de blé, qui nous mène au corps d’une jeune fille dans les pins, près d’une croix des champs entre les Glovettes et les Clots. J’ai ressenti là, la plus forte émotion de ma vie. Cette jeune fille semblait dormir, l’expression de son visage était calme et respirait la paix … elle était blessée à la tête, ses jambes étaient meurtries par endroits. Près d’elle, un sac tyrolien, dedans du linge, un peigne, un numéro d’un journal clandestin, un chapelet .. nous détaillons vite, pour la Croix-Rouge, son habillement .. nous relevons les initiales LB .. déjà le trou est creusé .. le Père Gasnier, aumônier de l’Adret, récite les dernières prières … Le lendemain, je suis convoqué à la kommandantur. Le commandant Schultz m’accuse d’avoir enterré comme des héros les terroristes des Glovettes : « ces deux personnes ont attaqué nos troupes. La jeune femme a tiré et a blessé un de nos soldats qui est mort à l’hôpital ». Ultérieurement, il ajoutera « j’ai donné son revolver au chef qui commandait la patrouille. Vous pouvez dire à leurs familles qu’ils se sont battus comme des lions et sont morts en héros ».
Voici la croix érigée à l’emplacement où succomba Léa Blain, pieuse pensée de Mr Philippe Blanc et de son équipe, ainsi que le monument édifié par les jeunes de Villard-de-Lans à coté de la croix des Glovettes, à la mémoire de Léa et Rémy.
La nouvelle fut connue à Chatte fin août. Monsieur Blain, son fils, Mlle Ageron, partirent reconnaître le corps à Villard pour le ramener à Chatte. Les corps de Léa et de Rémy avaient été exhumés le 24 août et conduits à Villard. Le 9 septembre, Léa est ramenée à Chatte. Le 10, c’est l’hommage glorieux rendu par son pays : « Habitants de Chatte, amenez ici vos petits-enfants et racontez-leur l’histoire de cette jeune fille de votre pays ». Nous répondons aujourd’hui au message du commandant Tanant …
Le 1er août Prévost, Dubreuil et 3 autres compagnons trouvent la mort à la sortie des gorges d’Engins. La bataille du Vercors a coûté 700 victimes tombées au combat ou sous la torture. Le plateau est un immense champ de ruines.
Mais les combats continuent. Le 15 août 1944, la 7° armée américaine, la 1ère armée française de de Lattre de Tassigny (21), prennent pied en Provence tandis que les parachutistes anglo-américains sèment le trouble sur les arrières ennemis. Les forces alliées vont progresser à travers les Alpes pour profiter des concours des maquis. Les Allemands se replient vers le nord-est. Le 21, Saint-Marcellin est bombardé.
A l’automne 1944, les Français libèrent l’Alsace. Au cours des ultimes combats, François Blanchin, du 2° Cuirassiers, tombe le 20 novembre 1944 à Roye en Haute-Saône, il a alors 17 ans. Henri Girond, du 11° Cuirassiers, le 8 janvier 1945, près de Strasbourg. Le 15 avril 1945, devant Hoosbronn, pays de Bade, Georges Maurin du 9° Régiment de Chasseurs d’Afrique.
Le 9 novembre 1946, on inaugure un monument érigé par la commune de Chatte à la mémoire de Léa, tandis que lui sont attribués, à titre posthume, les honneurs militaires. Sur les photographies, on peut reconnaître le colonel Malraison (22), le lieutenant Dazan, les autorités locales. Au premier rang, la famille Blain. Derrière elle, la mère de François Blanchin, Marthe Laurent, et la sœur d’Antoine Maurin, madame Siletti.
Aux Glovettes, on peut voir encore la petite croix des Champs. Mais un monument a remplacé les modestes mais émouvantes dédicaces de l’époque. Sur la route d’Herbouilly, à la 4ème station du chemin de croix, on peut lire parmi d’autres noms, ceux de Léa et de Rémy.
RENVOIS
20 – DAZAN. En l’absence de prénom, il existe deux « Dazan » susceptibles d’avoir participé aux combats du Vercors, tous deux FFI. Pour eux également, je poursuis les recherches.
Charles Louis Alexandre DAZAN (FFI), né le 25 novembre 1904 à Nimes, et décédé le 4 août 2007 à Avignon. Lequel a la préférence, en raison de l’existence d’un lieutenant « Charles », cité par Pierre Tanant, qui a participé aux combats dans lesquels Léa Blain s’est retrouvée et qui avait installé sa famille dans le Royans.
François Marius DAZAN (FFI), né le 20 décembre 1906 à Fourques, et décédé le 14 juin 1984 à Salon-de-Provence.
21 – Jean DE LATTRE DE TASSIGNY. Né le 2 février 1889 en Vendée, et décédé le 11 janvier 1952 à Neuilly-sur-Seine. Jeune officier lors de la Première guerre mondiale, il a un comportement exemplaire. Au début de la Seconde guerre mondiale, il se bat jusqu’à l’armistice du 22 juin 1940 et reste dans l’Armée d’armistice sous le régime de Vichy. Le 11 novembre 1942, lorsque la zone libre est envahie par les troupes allemandes, à la suite du débarquement des Alliés en Afrique du Nord, il est arrêté et condamné à 10 ans de prison, pour avoir désobéi au gouvernement en ordonnant à ses troupes de combattre les Allemands. Il s’évade et rejoint Alger. Il s’illustre à la tête de la 1ère Armée qui, après le débarquement de Provence, mène la campagne « Rhin et Danube ». Le 8 mai 1945, il est le représentant de la France à la signature de la capitulation allemande à Berlin. Le 15 janvier 1952, lors de ses funérailles, il est fait maréchal de France à titre posthume.
22 – Colonel Georges MALRAISON. Adjoint en 1937 du lieutenant-colonel Louis RIVET, chef des services secrets militaires français. Il est Commandant de la subdivision de Grenoble dans le cadre de l’armée d’armistice. Et nommé Général de brigade après le 2 septembre 1945.
A cette liste de noms ayant participé aux actions de Résistance, parfois à partir de La Sône et de l’entreprise Morel, il convient d’ajouter Georges GLENAT (1er adjoint du Conseil Municipal provisoire installé le 18 septembre 1944 à La Sône), Léon AVENIER (Maire du Conseil Municipal provisoire installé le 18 septembre 1944 à La Sône), Victor BLIN (gendarme?), Paul OLLIVET-BESSON (2/2/1920-20/1/2018), salarié chez Morel, puis Résistant affecté au 6° BCA.
Par le fait que Léa Blain porte un vêtement identique (robe ou corsage) sur les trois photographies, il est possible de penser qu’elles ont été prises lors d’une même et unique séance photo réalisée par un seul photographe : « Noël ».
Remerciements à Maryse Bazzoli, Yves Micheland, Jean-Paul Papet (https://erra38.fr) et Pierre Rousset, ancien maire de La Sône (2001-2020).
https://www.museedelaresistanceenligne.org/musee/doc/pdf/ressource_source/SHDGR_16P_D.pdf
(changer la lettre initiale du nom en dernier caractère : ne marche pas pour la lettre B !?)
http://beaucoudray.free.fr/vercors2.htm
Transcription et notes du 20 mai 2025, maj le 22 août 2025 – Jean BRISELET

Fin