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Atelier d’écriture VII

Pas de sucre !

12 octobre 2015

Privé de sucre ! Par ordonnance ! Pas de gâteau de noix, pas de meringue, pas de gelée de pissenlits, pas de gâteau marbré, ni de croissants de lune ou autres biscuits.
Non, juste un peu de soupe aux herbes sauvages (pas celle d’Emilie, non, celle d’Annie) faite d’oseille, de laitue et autres plantes de son jardin. Une soupe qui manquait un peu d’une verdure forte pour la relever (peut-être un peu de la salsepareille chère aux Schtroumpfs), mais elle était bien douce et légère. Et puis, derrière, trois grains de raisin.
Pourtant, il ne faut pas croire qu’un repas sans sucre (ajouté) puisse être triste ou pénible. Voyez par vous-même.
Pour les viandes de toutes sortes, bœuf-carottes ou veau aux champignons des bois, il suffit de faire des sauces légères, pas trop grasses mais suffisamment onctueuses. Et si vous préférez la viande saignante, alors ce sera hampe ou onglet saisi dessus-dessous.
Fruits et légumes, tout est bon, tout est permis et la variété des couleurs, la richesse des goûts, tout cela est infini. Il y a deux heures à peine, c’est une série de grenades que j’ai passée au presse-citron pour en recueillir un jus à la fois doux, sucré et teinté de l’amertume de l’écorce.
Fromages, il en est de même, surtout pour un Saint-Marcellin bien mûr que l’on mange à la cuillère et qui sent à la fois l’herbe et la vache. Tout cela arrosé d’un vin des Côtes du Rhône ou de Dordogne, un vin puissant, fier et sombre.
Tout au long du repas, et vous en reprendrez probablement ; un pain fait maison avec une vraie levure de boulanger et qui intègre des raisins de Corinthe, ou des figues sèches ou des abricots desséchés et découpés en petits fragments. Ce n’est déjà plus du pain, et pas encore un dessert, au point que vous ne laisserez pas les miettes aux oiseaux.
Pour finir, vous aurez la permission du champagne, de ses éclaboussements de bulles, de son écume qui déborde ou d’un alcool un peu fort à la condition qu’il ne soit pas une liqueur.
Venez, nous referons le monde, ou bien nous ne referons rien du tout, sinon découvrir des arômes subtils et des goûts simples mais originaux. J’espère que l’atmosphère de ce repas vous sera un bonheur, celui que je souhaite à chacun de mes convives.


Epiphanie écologique

9 novembre 2015

Partis tôt ce matin des bords du Golfe du Morbihan, ils sont arrivés sur le port de Brest. La voiture les a chaudement bercés et c’est bien ensommeillés qu’ils se sont dirigés vers l’embarcadère.
Par une mer un peu agitée, tournant le dos au soleil, le bateau s’est dirigé sur Ouessant.
Les falaises se dessinent maintenant à l’horizon, apparaissant, disparaissant au gré des vagues écumantes. Le soleil les éclaire, elles sont blanches, scintillantes, éclatantes. Des nuées d’oiseaux de mer les survolent en tous sens. Leurs cris s’amplifient au fur et à mesure de l’avancée du navire côtier vers le petit port, un simple quai au fond d’une crique abritée de la houle et décorée d’un phare peint en rouge et blanc.
Légèrement chahutés par les éléments, le cœur juste au bord des lèvres, ils descendent du bateau comme un peu ivres et ont du mal à trouver l’équilibre de leurs premiers pas. D’autant plus qu’il leur faut monter quelques dizaines de marches afin de parvenir sur le plateau que bordent rochers et falaises.
Alors qu’ils parviennent au sommet de l’escalier, impatients de découvrir la vraie surface de l’ile, une gigantesque explosion de lumière les aveugle et les fige. Avec peine, ils retrouvent une vue quelque peu normale et découvrent des milliers de miroirs paraboliques disposés en lignes concentriques et orientés vers un même point ; une tour géante.
Au-delà, ce sont des panneaux photovoltaïques qui sont alignés en serpents infinis qui suivent, en lignes parallèles, toutes les ondulations du terrain. Entre chacune de ces lignes, l’herbe pousse abondamment que mangent de somptueux moutons laineux.
Au-delà, sur la ligne d’horizon, par dizaines de grappes de cinq ou six, sur les petits monticules de l’ile ainsi qu’au bord des falaises, des éoliennes tournent lentement dans le vent et répandent une sorte de bruissement régulier, une respiration un peu lourde.
La route les conduit, à pied, au cœur du village. Son revêtement sombre, bordé de lignes jaunes, semble curieusement structuré, comme un tissu synthétique. Leur étonnement interrogatif ne sera que de courte durée. Un panneau leur explique que le macadam de cette voirie produit de l’électricité grâce à des cellules incorporées. Plus loin, une autre affiche leur annonce qu’à cinq cents mètres à droite, ainsi qu’à huit cents mètres à gauche (l’ile n’est pas bien large !), des criques ont été aménagées avec des sortes de moulins sous-marins qui captent à la fois l’énergie des vagues et la force des marées pour en retirer l’énergie.
Toutes les habitations ont le toit recouvert de panneaux photovoltaïques, les vitrages des fenêtres captent le soleil … énergie, énergie, semble bien être le maître-mot de cette ile. Mais qu’en font-ils donc ? La production doit largement dépasser les besoins de quelques dizaines d’habitants !
C’est en mairie, auprès de Madame la Maire, qu’ils trouveront réponse à leur question. Toute l’ile s’est consacrée à un avenir environnemental, initiant une bascule vers un avenir d’énergie propre. Champs solaires, champs éoliens, force des marées, méthane issu de la biomasse produite par l’agriculture et l’élevage, tout concourt à la fabrication d’une électricité stockée sous forme d’hydrogène (un composé stable et nomade mis au point par une entreprise aux confins de la Drôme et de l’Isère, Mc Phy Energy).
Voilà l’explication de ce drôle et beau navire blanc, paquebot ultra-moderne, sans hublot et sans fenêtres, qui attendait dans le port : le transporteur d’hydrogène vers le continent.


A librouvert

11 janvier 2016

11 janvier. La tradition nous autorise encore près de trois semaines pour formuler nos vœux. Profitons-en !

Je nous souhaite une balançoire pour chaque mois.
Une balançoire en janvier sur laquelle reposent des œufs et des plumes de pigeons, sorte de volière volage.
Une balançoire de février qui, tel un papillomusée, regroupe une collection de lépidoptères multicolores.
Alors que celle de mars vous offre des attrape-rêves, vous savez de ceux que l’on retrouve sur le grèves marines, lors des trêves de l’actualité.
En avril, ce sera une petite mercerie faite de boutons, de ficelles bariolées et de bretelles, d’élastiques, de lacets et d’aiguilles.
En mai, je nous souhaite des ballons, des bulles et des boules légères pour emplir vos ciels à la luminosité croissante.
En juin, des parties de prairie où gambader, sauter et bondir, s’éclabousser de liquides, presser les mirabelles et goûter leur jus.
En juillet et en août, des vacances à la montagne et au bord de l’eau, des piles de canettes et des arômes de cannelle.
En septembre, une balançoire de moutons à l’épaisse fourrure, chaude et grasse, un retour de transhumance.
En octobre, une envolée d’oiseaux voilés et des notes de musique sur les fils électriques.
En novembre, des cartes à jouer ou des dés pour amadouer le sort et préparer les soirées sombres à venir.
Et en décembre une balançoire dont la planche aura été attachée au poteau afin qu’elle soit protégée de la pluie, mais permette cependant de bien finir l’année et de préparer les vœux pour la suivante.

ALEP

8 février 2016

Ils vivaient dans un petit village, au nord d’Alep. Les maisons basses se serraient les unes contre les autres tout autour de la mosquée déjà bien abimée par les derniers bombardements. La poussière recouvrait tout depuis que plus personne ne cultivait les champs : trop dangereux !
Cela fait bien deux ou trois semaines qu’ils ont pris la décision de partir: la situation n’est plus viable.
Plus de travail pour lui depuis bien longtemps. La nourriture quotidienne à rechercher pour elle, avec des jours sans pain lorsque le boulanger n’a plus de farine ou n’a pas eu le temps, s’il lui a fallu partir sur le front. Quant à l’école pour le garçon et la fille, sa petite sœur, voilà longtemps que cela n’existe que sous forme de points de suspension.
Il a cousu quelques milliers de dollars dans les poches intérieures de son pantalon, ainsi que dans la doublure du manteau de son épouse. Plusieurs emplacements, c’est recommandé afin d’avoir toujours une réserve pour payer les passeurs ou les maître-chanteurs. Tout le reste, la maison, le mobilier et les trois poules, ils l’ont abandonné en le confiant à leurs voisins âgés, mais sans trop y croire. Une fois la porte refermée, auront-ils l’occasion de revenir ?
Le voyage commence tout de suite. La rue principale du village, il la connaît parfaitement puisqu’il s’y promène depuis sa plus tendre enfance ; c’est ici qu’il est né. Mais aujourd’hui, il sait qu’il ne va la parcourir que dans un sens.
Dans sa tête, il est parti pour aller très loin, le plus loin possible. Il doit sauver sa femme et ses enfants, sauver leur humanité. Revenir ? Il se posera la question plus tard, lorsqu’il sera arrivé quelque part, là où ils seront tranquilles, là où les bruits des bombes et des combats ne le réveilleront plus, chaque jour au lever du soleil.
Il le sait, il rencontrera des gens qui ne l’aimeront pas, d’autres qui l’aideront peut-être, des hommes et des femmes d’une autre croyance que la sienne, qui auront d’autres habitudes, d’autres comportements et d’autres façons de juger, qui pratiqueront d’autres musiques, d’autres coutumes, d’autres mangers …
Il sait aussi que les obstacles seront légion sur son chemin et que rien ni personne ne peut lui garantir qu’ils arriveront tous au terme du voyage. Les adversaires, bandits, racketteurs, les éléments déchaînés de la nature, comme lorsqu’il leur faudra traverser les mers, ou encore les troupes amies ou ennemies (qui le sait avant de leur tomber dessus ?) cachées derrière leurs barcanes, tout cela peut avoir raison de sa famille, de ses enfants surtout.
Le voyage qu’il a entrepris (mais est-ce un voyage, un périple imposé, ou une migration forcée, ou une fuite ?) le mettra face à un autre monde dont il devra apprivoiser les codes.
Il le sait, il y est préparé.

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Atelier d’écriture VI

Calligramme

18 mai 2015

Sous les platanes du jardin de bière, la foule s’agite et son brouhaha domine presque le son des accordéons et les chants « Prosit, Prosit » de l’orchestre. Les couples amoureux tournent sur la piste de la guinguette, elles en robes à parements brodés et chemises à dentelles, eux en culottes de cuir et chaussettes montantes et chaussures noires.

Les serveuses, à la poitrine débordante, chargées de dix à douze bocks de bière, chacun d’un litre, distribuent une boisson gouleyante, blonde comme les blés, légèrement amère, houblonnée, douce et à la mousse débordante. La bière, fraîchement brassée, coule à flots, jusqu’à plus soif et jusqu’au cœur de la nuit.

Calligramme


Ratatouille

7 juin 2015

Descendre au potager tôt le matin, à l’heure où persiste encore la rosée.
Cueillir les feuilles de menthe, et le romarin, et le basilic, et la sauge.
Prendre deux ou trois grappes de tomates, quelques courgettes et une belle aubergine, pas davantage.
Laver les herbes et les légumes à l’eau fraîche.
Ciseler les premières à rapides coups de ciseaux et couper les seconds en petits cubes. Faire de même avec deux gousses d’ail.
Jeter les aromates et les fruits du potager dans une cocotte en fonte, saler juste, poivrer un peu, et faire mijoter, mijoter, mijoter, mijoter …
Pendant ce temps, préparer la feuille de chêne et la roquette en mélange en les lavant soigneusement et en douceur afin de préserver leur texture.
Elaborer une sauce basique, avec vinaigre balsamique, huile d’olive, sel de Camargue et pointes d’herbes fines.
Convier vos invités à se retrouver en terrasse, à l’ombre du peuplier d’Italie ou du bouleau blanc.
Laisser le plumbago, le jasmin et les géraniums diffuser leurs fragrances avant de servir l’apéritif, anis ou absinthe.
Placer un CD dans le lecteur, Ludovico Einaudi pourquoi pas, et commencer de servir le repas. Attention, n’ouvrir la bouteille de rosé bien frais qu’après la salade apéritive, juste au moment de servir la ratatouille, pas trop chaude, juste tiède afin que les fumets s’épanchent librement.
Compléter le repas par un morceau de fromage de brebis (un verre de rouge, de Valréas ou du Mont Ventoux par exemple, sera le bienvenu).
Et, pour bien digérer, terminer sur une boule de sorbet à la verveine, dont l’odeur habite mon esprit depuis le début de cette recette du jardin méditerranéen.

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Atelier d’écriture V

12 janvier 2015

Nuit d’été

Les rayons du soleil tombaient sur le village perché tout en haut de la colline, presqu’en surplomb de la falaise. Il faisait chaud, très chaud. Nous n’avions aucun désir de nous lancer à pied dans la longue ascension de cette paroi blanchie et fumante de chaleur. Alors, nous prîmes un fiacre en espérant que la vitesse du déplacement impulsé par les deux chevaux nous aère quelque peu. Peine perdue, car les voiles de toile écrue qui fermaient la cabine de l’attelage empêchaient l’air de circuler. Et pour compléter notre déception, nous eûmes à constater que la rue du village n’était qu’une longue coursive commerçante vide, dans laquelle ne circulait aucun chaland. Sur notre ordre, le cocher prit la route du retour en direction de notre hôtel où nous attendait la piscine. C’est de nuit que nous irons visiter le village.

En fin d’après-midi, allongés sur nos transats, nous attendions que, peu à peu, la fournaise se dissipe et la fraîcheur s’installe. Au-dessus de nos têtes, les oiseaux, mouettes ou goélands, escaladaient le ciel, puis redescendaient, puis remontaient, comme si leurs ailes avaient pu l’effacer. Nous nous habillâmes silencieusement, robe de soirée, smoking et nœud papillon, en vue du repas qui nous était offert dans la salle de bal du Casino. C’est alors que nous la vîmes, accompagnée du même chevalier servant qu’il y a quelques années. Accompagnée, c’est beaucoup dire, car il était quelques pas en arrière, l’air triste, perplexe, incertain, hésitant.

A table, l’atmosphère se détendit rapidement et, au moment du dessert et du champagne, les plaisanteries fusaient autour de la salle. Elle, elle semblait ne manquer aucune occasion de rire, de s’amuser, de partager une joie assez exubérante. Elle riait aux éclats. Les cascades de rire s’écroulaient les unes sur les autres ; un rire fort, généreux, de ceux que l’on dit à gorge déployée. Dans le fracas de ces explosions, elle pencha la tête de côté jusqu’à effleurer l’épaule de son voisin de table, voire presque s’y appuyer. Il y avait dans cette attitude une forme de légèreté décontractée qui faisait que l’on pouvait aussi bien la comprendre comme un geste de camaraderie toute nouvelle ou comme une invitation à davantage de complicité. Quant à son voisin de table, un chauve dont les cheveux se limitaient à un poil dressé au milieu du crâne, il était totalement paralysé de stupeur et se raidissait progressivement. C’est alors qu’un coup de feu traversa les conversations et les rires. Un silence total s’installa quelques secondes avant que les convives ne se lèvent et partent en courant et en hurlant.

Elle seule était encore à table, la face dans son assiette.


23 février 2015

Rencontre

Je me souviens. C’était en 1960. Oh, je n’étais pas encore très vieux, mais l’échange, la rencontre, auxquels j’avais eu l’occasion d’assister me laissa songeur pendant de longues semaines.
C’était au café où les conscrits avaient leur point d’attache et la scène se déroula dans le poulailler, au fond du jardin. Il y avait là un gros canard de Barbarie que nous appelions Filosof parce qu’il passait sa journée en solitaire, secouant la tête, dodelinante au bout de son long cou. La compagnie des autres habitants de la basse-cour lui faisait visiblement peu d’effets, comme si tous n’étaient que des étrangers, des inconnus. Filosof se comportait un peu comme Diogène dans son tonneau, à la nuance près que son habitat à lui était un rouleau de cordages relié à une poulie grinçante.
Ce jour-là, après une froide pluie d’orage, le sol était détrempé. Une poule s’acharnait sur un ver de terre qu’elle ne parvenait pas à extraire de la glèbe boueuse. Et Filosof la regardait faire, penchant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite, semblant lui prodiguer des conseils :
 »Tire donc un peu plus fort ! »
 »Coince bien le ver dans ton bec ! »
 »Fais attention à ne pas le casser ! »
 »Ne cherche pas à tout avoir, contente toi d’un morceau ! »
Pour sa part, la poule ne semblait guère l’écouter, toute à son affaire. Tant il est vrai que les conseils des autres, leurs expériences, ne valent rien tant que l’on n’a pas fait sa propre expérience. Alors, elle tirait, toutes plumes exacerbées, dressée sur ses ergots et ce qui devait arriver se produisit bientôt. Etiré et long de presque dix centimètres, le ver de terre cassa. Une partie, la plus petite, resta coincée dans le bec de la poule tandis que l’autre partie, libérée de toute contrainte, s’enfonça rapidement dans le sol.
Comme stupéfaite du tour que prenaient les choses, la poule lâcha le morceau. Et Filosof agita sa crête et lui tint un commentaire acerbe du genre
 »Je t’avais prévenue ! Je te l’avais bien dit ! »
Sans s’en laisser conter, la poule lui répondit de façon méchante et le menaça de quelques coups de bec et autres piailleries. Croyez-le ou non, une poule qui fait l’œuf, on le voit souvent, mais une poule qui philosophe, ça on ne l’a jamais vu !

Et pendant qu’elle s’époumonait, une colombe de la palombière voisine se précipita et ramassa prestement le petit vermisseau ou ce qu’il en restait.
L’histoire n’était pas finie. La colombe, fière de sa victoire, s’en alla parader, en triomphe, sur une vieille toupie déglinguée qui traînait dans un coin du poulailler. A peine posée, tapant du bec sur le morceau de ver afin de l’attendrir, un renard surgi d’on ne sait où emporta le tout, ver et colombe, et disparut rapidement dans le caniveau.
Interloqué, je rentrais au bistrot où les plus diserts s’étaient tus devant la cheminée. Et je cherchais morale à cette histoire. Il y a toujours plus rusé, qui n’écoute pas les discours et se satisfait de dérober ce dont il a envie.
Après avoir descendu une bonne bière pour la route, je repris le chemin sur le dos de mon âne dont les naseaux étaient blanchis par le gel.

Eclipse solaire du 20 mars 2015 (DR)


23 mars 2015

L’insurrection poétique

Allégresse, rêve, élan, création, liberté, éolien, évasion, indépendance, créativité, musicalité, liesse et beauté, diables et démons, lumière et vent, … légèreté, vérité … vous tous, les mots du poème, sortez des livres et des dictionnaires, levez-vous et marchez en troupe, abandonnez vos rimes et vos rythmes, partez à l’aventure, désarticulez vos slogans et vos mots d’ordre, entonnez les chants fédérateurs, laissez souffler le vent de l’évasion, proclamez l’insurrection, faites du monde un veste terreau d’anarchie et de fantaisie, déclarez la révolution poétique.

Sans cesse à mes côtés, elle est une femme belle dont la chevelure est irréelle. Noyé dans les fumées du vin et les vertiges des spiritueux, en moi s’agite le démon des débauchés et je fantasme de recréer à mon envie universelle sa coiffure faite de tresses et d’ondulations qui tombent sur sa riche encolure.

Comédien, sculpteur, metteur en scène, cinéaste, poète, philosophe, plasticien, photographe, dessinateur, architecte, graphiste, illustrateur, modiste, bijoutier, musicien, peintre, écrivain, décorateur, au masculin comme au féminin, toi qui écris ou traces des signes, des lettres, des coups de pinceau, toi qui inventes, organises et reconstruis, toi qui commentes et argumentes, oui, toi qui crées tous les jours … révolte-toi, prône l’insoumission, distribue le fruit défendu, partage les étoiles et les drogues divines, ose l’impertinence, reconstruis le monde, porte le sur tes ailes ! Telle est l’injonction.

Dans l’aube vermeille, je la retrouve et m’envole vers le soleil au risque de me brûler les ailes, d’oublier l’humanité et de retomber sans mes plumes. Mais auparavant, je veux en voir tous les feux et tous les panaches d’éruptions solaires.

Ils disent que je vais devenir aveugle ? Qu’importe, la poésie est intérieure.

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Atelier d’écriture IV

Coté jardin

13 octobre 2014

C’est un tout petit jardin bien caché au fond du lotissement. Pour le découvrir, il faut d’abord amadouer son jardinier, un vieil homme courbé en deux, même lorsqu’il ne pousse pas sa brouette.
Comme les murs des propriétés voisines le délimitent sans faiblesse, alors il les a quelque peu camouflés à l’aide de plantes grimpantes, lierres, liserons et autres lianes fleuries selon les saisons.
Au centre du jardin, un bassin dont les carreaux de verre qui l’émaillaient se décollent peu à peu, abrite une dizaine de poissons rouges qui méditent en attendant leur nourriture. Trois petits bassins annexes, construit avec l’âme des pierres, reçoivent l’eau qui circule et provoque de fines cascades.
Une longue plate-bande qui aurait pu n’être qu’un cauchemar de mauvaises pensées traverse l’espace et butte sur un petit pavillon de gardien, havre de méditation mais également abri primitif pour les outils et les boutures multiples dans leurs pots empilés.
Ce n’est pas un jardin bien peigné, les orties en font partie, les herbes folles, les plantes odorantes aussi, mais c’est un vrai refuge. Les allées blêmes mènent au décor d’un massif métissé, trois arbres fruitiers composent un verger et, tout au fond, contre le mur d’un immeuble aveugle, une minuscule colline, comme un mamelon accueillant, incite à la douceur.
Deux bancs de bois, peints en bleu délavé, usés depuis longtemps, vous y attendent. Les meubles ont encore ce pouvoir au parterre. Un petit réchaud à alcool, une théière et quelques tasses invitent à la pause.
Soyez le bienvenu. Entrez …


Une ville, la nuit

17 novembre 2014

Le soleil s’est caché sous ses couvertures et voici que c’est la lune qui se glisse hors de son lit, entre les deux gratte-ciels, au pied, là tout en bas.
L’obscurité tombe peu à peu et, dans le même temps, des kilomètres de pavés, des flots de mica, des nuées de verre et de miroirs s’éclairent, s’enluminent, éclatent en mille feux d’artifice.
La foule s’attarde, dans le bruit et la rumeur, tandis que les publicités lumineuses ruissellent sur les façades.
Le béton et l’acier transpirent, suent, les sons et les rythmes, les couleurs et les odeurs.
A tous les étages, des gyrophares de la rue aux projecteurs placés sur les toits pour la sécurité des aéronefs, les lumières s’allument, s’éteignent, clignotent et puis perdent peu à peu de leur force. Seules, les rangées vides des fenêtres de bureaux sont toutes pareillement éclairées. Un lancinant laser vert tourne imperturbablement dans le ciel.
Une moiteur chaude monte des avenues, le métro se fait rare sur ses viaducs et les grilles des souterrains halètent de plus en plus calmement, la foule se disperse, éclate en petits groupes qui échangent et partagent en se fondant dans l’obscurité des ruelles adjacentes ou en disparaissant derrière les portes des bars ou des clubs de nuit.
Les taxis, lumière verte ou lumière rouge sur le toit, sont de plus en plus nombreux à poursuivre leurs maraudes, taximètre en service.
Jamais la ville ne dort, dressée sur ses colonnes, fière de ses remparts et de ses clochers, de ses bastilles et de ses tours, de ses ponts et de ses places, de ses fontaines et monuments.
Au risque du vertige, au risque de mourir, jamais son cœur ne s’arrête de battre : la ville est comme un être vivant, une sorte de géant anthropophage.

Traboule à Lyon (C)Wikimedia Commons


Deux gones chez les canuts

8 décembre 2014

La traboule est bien sombre. Les murs humides sont si proches que l’on se cogne à droite, à gauche. Seuls les habitants de la Croix-Rousse peuvent s’y retrouver dans ce labyrinthe de ruelles, de passages, d’escaliers, de tunnels, de montées et de descentes : il faut, pour cela, avoir une sorte de fil d’Ariane dans la tête.
Soudain, une petite placette, comme un puits de lumière, se découvre à notre vue. Les façades laissent apparaître des escaliers de pierre ouverts sur l’extérieur. Notre guide nous entraîne directement vers l’un d’entre eux, que nous montons rapidement avant de pénétrer dans l’atelier. Une dizaine de métiers à tisser vibrent, claquent et cliquètent en cadence, les navettes, affolées, vont et viennent à grande vitesse entre les nappes de fils mordorés et chamarrés, les étoffes de soie s’enroulent à l’extrémité des machines et l’une d’entre elles, future étoffe sacerdotale d’or et d’argent, brille dans la lumière solaire que dispense la fenêtre.
Des cris, un vacarme se font brutalement entendre et couvrent le bruit des machines. Alertés, nous redescendons précipitamment. Un canut au foulard rouge est dressé au centre de la courette, comme un funambule, en équilibre sur un tonneau. Ses cheveux blonds bouclés s’agitent au rythme de ses colères : visiblement, il appelle à la grève. Les ouvriers l’entourent, le pressent et se mettent à chanter une chanson quasi révolutionnaire. « C’est nous, les canuts », répètent-ils.
Au-delà de l’agitation, là-bas, derrière une fenêtre du premier étage, entre les vitres et les rideaux et tentures, loin du bruit et de l’agitation, deux jeunes gens s’embrassent, enlacés, attachés l’un à l’autre, à l’écart des manifestations qui les indiffèrent. Elle est blonde et sa chevelure vénitienne nappe ses épaules comme un vêtement de parade le ferait. Ils rêvent de leur prochaine fête d’amour, peut-être leur prochain mariage, noce tant espérée. Ils imaginent « des cordes, des guirlandes, des chaînes d’or entre les fenêtres et les balcons », des ballons enrubannés qui flottent sur la tête de leurs invités, des étoiles scintillantes, des boules lumineuses par brassées à n’en plus finir, des images qui tournent et virevoltent, des soieries plus chatoyantes les unes que les autres, …
Ils rêvent de leur vie comme ils dérouleraient un long écheveau de fil doré auquel famille, amis et canuts seraient reliés, un peu comme par une parole tissée.

(D’après Arthur Rimbaud)