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Yvonne Martinet, romancière – 5

Quelques premières impressions.

La lecture de ce roman est parfois désagréable, en ce qui concerne la période de la vie du couple à Ballan (Oran), en raison des expressions racistes et antisémites fréquentes (« bicots » et « youpins »). La famille héritière d’Yvonne Martinet, considérant que ce texte a été écrit dans les années « soixante », a jugé utile d’insérer une note préliminaire dans l’édition 2020 de ce roman, note intitulée « Au lecteur » : Ce roman est le reflet d’un monde d’autrefois. Il rapporte des perceptions et des propos inadmissibles aujourd’hui. En le rééditant, les ayants droit entendent, comme l’auteure en son temps, faire œuvre de mémoire et non d’apologie ».

Est-ce vraiment là le « reflet d’un monde d’autrefois », le reflet de ce qu’Yvonne Martinet a vécu en Algérie française, ou bien s’y trouve-t-il un constat durable dressé par la romancière ? Autrement dit, quand Yvonne Martinet a t’elle écrit cette histoire ? 1937-1945, pendant qu’elle est enseignante à Bône puis à Oran ? Ou bien au début des années « soixante » ?

Dans le premier cas (1937-1945), Yvonne Martinet, qui est une intellectuelle, enrichit son roman d’une multitude de saynètes, parfois dramatiques, qui se manifestent dans la vie quotidienne, la vie de la rue, la vie des commerces et des cafés, la vie nocturne, l’insouciance à la veille de la guerre..
. Nous avons vu qu’elle cite « Voyage autour du monde » , publié en 1924, dont l’auteur a inséré le texte ci-après dans son préambule : « Beaucoup de néo-français, qui peuplent l’Algérie et la Tunisie, considèrent comme une race intellectuellement inférieure la race qui vit à coté d’eux. Et parce qu’ils ont en mains la direction de toutes affaires et n’emploient l’indigène qu’à des besognes serviles, ils en viennent à lui dénier presque toute qualité ». La scène qui décrit la mort d’un arabe écrasé par une voiture, sur le boulevard, sans que personne n’intervienne est d’une incroyable violence : « ce n’est qu’un bicot, il n’y en a déjà que trop ! ». Si elle a écrit ce texte pendant les sept années qu’elle a vécues en Algérie, elle nous transmet-là un redoutable témoignage de la fracture insondable qui existait entre les populations autochtones, arabes et juives, et les colons
venus de France, d’Espagne, d’Italie, … A la seule lecture de ces pages, il est possible de comprendre combien la colonisation algérienne a laissé de traces douloureuses qui perdurent encore et rendent difficile une réconciliation. C’est
l’hypothèse des héritiers, celle du « reflet d’un monde d’autrefois » … mais combien ce reflet est dur !

Dans le second cas (années « soixante »), la situation est devenue plus incompréhensible puisque l’Algérie a, entre-temps, acquis son indépendance le 5 juillet 1962, les « pieds-noirs » sont rentrés en métropole par centaines de milliers. Yvonne Martinet dispose d’un matériau qu’elle a accumulé pendant ses années algériennes et qu’elle juge utile, voire indispensable, de faire connaître. Elle n’écrit pas « Moucheron » dans les années « soixante », mais elle met en forme les notes, impressions et sentiments qu’elle a recueillis avant que se déclenche la Seconde Guerre Mondiale. Dans quel but ?

Une autre impression est apportée par Alma; voici encore un personnage féminin largement ambivalent. Certes, Alma est une femme qui revendique sa liberté, mais peut-on dire qu’elle est un symbole féministe ? C’est une femme fantasque, mijaurée, plus attachée à faire de l’esbroufe qu’autre chose, y compris lorsqu’elle réalise de belles prestation comme la conduite de la chorale de Saint-Paul. Mais enfin, après son divorce, elle se remariera avec Maurice et semblera s’assagir.

Pour finir, l’œuvre s’achève encore et toujours sur un échec de l’amour ; il n’y a pas d’amour heureux …

La remarque est peut-être accessoire, mais il existe une très curieuse et très forte similitude entre les conclusions de « Moucheron » en 1963, et de « De Guerre Lasse », de Françoise Sagan, en 1985.

Fin de « Moucheron » : « … un jour qu’il bêchait vers le ruisseau des Carmes, il entendit un bruit insolite. Un animal dangereux ? Non, pas en cette saison. Un malandrin ? Non plus ! Plutôt un maquisard. Louis posa sa bêche et scruta l’horizon. Un homme essayait de se frayer un passage entre les arbres qui bordent l’eau. Il rampait, puis s’arrêta net et siffla d’une façon étrange qui fit trembler les feuilles. A son appel, la montagne descendit dans la plaine et d’autres jeunes gens se joignirent à lui. Tous l’œil ardent, d’une beauté surnaturelle.

– Veux-tu venir avec nous camarade ?

Louis hésita.

– Laissez-moi embrasser ma mère !

– Fais vite !

Il revint bientôt.

Une tristesse morose, la mélancolie des choses en abandon se dégageait des façades, aveugles et muettes. La pourpre et l’or du couchant n’embrasaient plus chaque fenêtre où la clarté douce des lampes ne trouait plus l’obscurité.

Ils avancèrent. C’était la tombée des ténèbres. A l’horizon, dans le ciel étoilé, par dessus les toits et les arbres, rougeoyait, telle une immense lueur d’incendie, la buée de l’Isère.

Louis se redressa et, la tête haute, suivit le chef de la bande sans un regard en arrière. »

Fin de « De Guerre Lasse » : « Alice était une femme lucide et pourtant, lorsqu’elle se retourna sur le seuil de cette chambre où elle avait vécu cinq mois, elle la regarda comme si vraiment, elle allait dormir dans ce lit, et dans les bras de Charles quinze jours plus tard – ainsi que sa lettre le promettait à celui-ci. Mais deux mois plus tard, Charles n’en avait toujours aucune nouvelle.

Deux mois plus tard, d’ailleurs, le 11 novembre 1942, les Allemands, brisant les accords de Vichy, franchirent la ligne de démarcation. La France se trouva entièrement occupée. Le 19 novembre, un détachement de la Gestapo ratissa les environs de Romans et découvrit dans le petit village de Formoy le dénommé Joseph Rosenbaum, contremaître dans une fabrique de chaussures, de race juive, et dont la famille était installée dans la région depuis 1854. Malgré les protestations de son employeur, ils l’arrêtèrent et l’envoyèrent au camp d’Auschwitz, non sans avoir au passage brutalisé sa femme et mis le feu à son domicile.

De guerre lasse, Charles Sembrat s’engagea dans la Résistance. »

Aux mêmes maux ; la solitude, l’impossible amour, le sentiment d’échec, les hommes répondent par un même engagement dans une lutte par définition plus forte qu’eux, engagement dans lequel ils ont tout à perdre et tout à donner. Françoise Sagan, Saint-Marcellinoise pendant son enfance et son adolescence, avait-elle lu les écrits d’Yvonne Martinet ?

Analyse plus globale des trois romans.

Trois grilles de lecture peuvent être invoquées pour expliquer et comprendre l’œuvre d’Yvonne Martinet.

– L’autobiographie. Parfois même une autobiographie prédictive ! La « folle » est enfermée dans l’asile psychiatrique de Saint-Egrève-Saint-Robert, et c’est là qu’Yvonne Martinet achèvera sa vie ! Indépendamment de ce rapprochement, nous retrouvons tant et tant d’éléments de la vie de la romancière : les lieux de vie (Dauphiné et Algérie), le monde rural, la perte d’un enfant, la vie à Saint-Paul (Saint-Pierre-de-Chérennes), les métiers du notariat, etc, etc …

– Le régionalisme. Un régionalisme étroit car, malgré les séquences nîmoises, lyonnaises ou algériennes, il y a toujours retour vers les terres dauphinoises, les paysages, la nature, les habitants, les traditions, la fabrication de chaussures ou de chapeaux, les villes et villages de cette petite région… Mais attention, il ne s’agit pas de « littérature régionale ». Les références à la région du Sud-Grésivaudan et du Vercors ne sont là que pour servir de situation à l’histoire et non pour l’expliquer et la justifier.

– L’hommage-copie d’Alphonse Daudet. L’écriture en suit les mêmes penchants et la thématique globale en est très voisine : régionalisme, mépris du politique malgré des opinions plus que tranchées, et puis cette notion de l’amour impossible, du bonheur impossible, … Dans « Moucheron », il est même fait référence à Paul Arène, lequel vivrait dans l’esprit et le rêve intérieur de Louis. Or, Paul Arène est un poète parfois considéré comme le « nègre » d’Alphonse Daudet !

Plus généralement, l’écriture est belle, alerte et facile à lire. La description des paysages, des lieux, des situations et animations est intéressante. Les portraits de personnages sont forts, mais parfois un peu caricaturaux, au total ni hommes, ni femmes ne tirent leur épingle du jeu (voir l’épigraphe de « Moucheron »). Le récit, cependant, est un peu trop souvent accompagné d’évidences, sous forme de maximes, qui servent à le faire avancer, mais qui ont un caractère trop artificiel. Ainsi, on y trouve ce que sont les hommes en général, ce que sont les femmes en général, ce que sont les paysans, les montagnards, les gens qui ont souffert, les femmes par rapport à leur fils, tous commentaires basiques et un peu superflus. De larges digressions socio-politiques encombrent parfois le récit sans qu’il soit évident que cela lui apporte grand-chose, si ce n’est l’affirmation par l’auteure elle-même de ses propres convictions, au travers des propos qu’elle prête à ses personnages.

Quoi qu’il en soit, Yvonne Martinet mérite d’être lu, encore aujourd’hui, quatre-vingt ans après son premier roman, plus de soixante après la publication de son dernier roman. Le témoignage qu’elle porte sur la région de la vallée sud de l’Isère est parfaitement audible aujourd’hui (avec les réserves que nous avons exprimées) et ses histoires sont assez fortes pour retenir l’attention et l’intérêt.

Photomaton d’Yvonne Martinet

L’auteur de ces lignes tient à remercier très chaleureusement Marie-Christine Rameau, arrière-petite-cousine d’Yvonne Martinet, pour la généreuse mise à disposition de photographies, de cartes postales, de souvenirs, de précisions diverses, le tout concernant la vie et les écrits d’Yvonne Martinet.

Jean Briselet, 25 février 2026

Pour approfondir,

https://bilingua.com/index.php?route=product&product_id=86

https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_autour_du_monde_(Charles-Avila Wilson)/5

https://comptoirlitteraire.com/docs/113-daudet-alphonse.pdf

https://www.opticiens-mossant.fr/elements/l%27histoire-de-mossant

https://omekas.mom.fr/s/digimom/item/10735

Le Mémo, 3 mars 2023, « Yvonne Martinet : une vie d’auteur méconnue », par Manon Quenehen

« Droits réservés » sur la totalité des photographies

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