Quelques premières impressions.
Le premier élément qui s’impose est celui du caractère autobiographique de cette histoire. La mère d’Henriette est devenue folle par suite de la perte d’un enfant. La mère d’Yvonne Martinet a, elle aussi, perdu un enfant, le petit frère de la romancière. Réalité du terrain également ; M. Friquant est directeur des usines Mossant. Ces usines sont installées à Bourg-de-Péage, mais les premiers ouvriers historiques de la chapellerie sont issus de Cognin-les-Gorges et des ateliers de poil de lapin sont installées à Saint-Marcellin. Ensuite, nous sommes en droit de nous interroger sur les caractères des deux personnages, Henriette et Paul. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, du moins se le disent-ils, à leur première rencontre dans le train. Le coup de foudre n’est certes pas interdit, mais cela n’y ressemble pas, il n’y a pas de vraie passion, c’est trop réfléchi, trop posé. Nul ne sait si Paul a pu avoir des expériences amoureuses antérieures, mais pour Henriette il s’agit bel et bien d’un premier amour.

Paul est assez « travaillé » par des concepts traditionalistes et, ayant appris que la mère d’Henriette était devenue folle de chagrin, il s’imagine qu’il s’agit là d’une tare possiblement héréditaire. Il décide alors de s’engager dans l’armée, seule échappatoire possible à cet amour « interdit ». De son coté, Henriette ne se révolte pas face à cette décision et se referme sur des principes de résignation.
Le personnage d’Henriette est davantage construit que celui de Paul, cependant il est difficile de reconnaître l’Henriette, jeune fille révoltée par l’attitude de son père, dans la résignation silencieuse à laquelle elle se soumet. En fait, elle est l’héritière du conservatisme de son arrière grand-mère et de celui de son père, directeur d’usine.
Signalons le commentaire de l’Académie de Nîmes, en son Bulletin des Séances. Il s’agit de celle du 11 juillet 1947. « Monsieur Huc rend compte du roman de Mlle Martinet (Yvonne Cracos) intitulé « La Folle », et critique sévèrement le ton et l’esprit de l’ouvrage qui, pour renchérir sur le naturalisme tombe trop souvent dans la vulgarité ».

A Grenoble, en février 1955, Yvonne Martinet à droite
Un troisième roman : « Moucheron »
Ce roman a été publié en 1963, il aura fallu attendre seize ans après « La Folle ». L’histoire se situe à peu près au début de la Seconde Guerre Mondiale, alors que la Résistance se met en place, mais quand a-t-il été rédigé ? Est-ce que les différents « actes » du roman correspondent à une grande période de la vie d’Yvonne Martinet ?
L’ouvrage, beaucoup plus conséquent que les deux précédents, s’ouvre sur une épigraphe : « Fruits sans saveur, Fleurs sans odeur, Femmes sans pudeur, Hommes sans honneur », un petit texte qui donne immédiatement une coloration très particulière à ce qui va suivre. Ces quelques mots sont extraits de « Voyage autour du Monde », de Charles-Avila Wilson, dans son chapitre III, édité en 1923, en une version quelque peu modifiée, mais sans en changer le sens.
« Les fleurs sont sans odeur,
Les fruits sans saveur,
Les oiseaux pas chanteurs,
les Femmes sans pudeur,
Les hommes sans cœur. »
Selon certains, « femme sans pudeur, mets sans saveur » serait également un dicton arabe.
Faisant suite à cette épigraphe, il y a une dédicace: « Mon voisin, je vous dédie ce livre écrit en pensant à vous et à votre femme Alma, pour me consoler des petites méchancetés que vous me faisiez et qui ne m’atteignaient guère. Vous avez su racheter votre « rosserie » par un beau geste et, pour cela, je vous pardonne ». Cette dédicace restera inexpliquée.
Voici le résumé de ce troisième roman. Louis est un gringalet, d’où le surnom de « Moucheron » qui, bien évidemment lui pèse. De plus, il est né de père inconnu, même si sa mère grommelle quand elle rencontre un certain notaire habitant le village. Elle se nomme Gertrude Malpertuis, elle est l’épicière du village. Dès la belle saison Louis a la garde des chèvres, vers la Grotte des Fées, d’où il a vue sur la plaine, de Saint-Hilaire-du-Rosier à Vinay, sur Saint-Marcellin et son clocher roman, son viaduc, Chatte et son Château des Pauvres, les ruines de Beauvoir et l’Isère. Il vit à l’écart et partage, sans l’avoir commise, la faute de sa mère.
Lycée, bac, philo, licence, professeur de philo à Beaune,… il n’est plus le moucheron, il est devenu le lion ! Il demande sa mutation pour l’Algérie et l’obtient.
Yvonne Martinet introduit à cet instant un texte extrait de « Le problème nord-africain », une étude de Raymond Peyronnet publiée en 1924 : « L’existence y est souvent désordonnée, car la nature africaine est pleine de contrastes. On y trouve des passions ardentes, une agitation frénétique, le tumulte des foules qui grondent, l’oubli à l’ombre d’un vieux mur, l’amen murmuré à une fatalité qui courbe l’être, un détachement presque complet de la vie et l’amour de la vie à outrance. Et aussi, des bestialités ataviques qui surgissent du plus profond des âges et de l’âme, des idées très modernes qui parfois déconcertent, une totale absence de scrupules et de toutes les superstitions, une foi religieuse qui fait les martyrs, un scepticisme inattendu, le grouillement des villes et des souks, l’immobilité des plaisirs vides, la licence des rues, les pudeurs coraniques, les ripailles et la sobriété ». Tout cela attirait Louis.
C’est par le train qu’il quitte Saint-Marcellin pour Marseille (le même train qui, dans « La folle », conduisait déjà Henriette vers Marseille, et qui a conduit Yvonne Martinet vers Marseille et l’Algérie !).
La traversée de la Méditerranée justifie que le temps soit consacré à un vigoureux échange politique entre passagers.
Un : Et le principe des nationalités ?
Autre : Il n’existe pas pour nous. Le nationalisme représente l’étroitesse d’esprit, la partialité, l’injustice. Pourquoi préférer une nation à une autre ? Des hommes à d’autres hommes ?
Autre : Plus de barrières ? Allez-donc évangéliser les boches qui depuis 28 ans préparent des canons contre nous. Allez dire à ces brutes qu’il ne devrait plus y avoir de barrières…. Démagogues éhontés, communistes orgueilleux, vous avez fait de la France un repaire de rastas et de métèques…. Heureusement, il y a encore des paysans et ce n’est pas à eux que manque le bon sens, ce sentiment obscur de la Patrie, profondément ancré dans l’âme paysanne, qui est formé d’espoirs tempérés et sages tendus vers un avenir heureux où la France sera plus fertile et plus riche.
Louis estime qu’il est jugé, à tort, comme étant réactionnaire, militariste et anti-progressiste, mais il se rassure en se considérant comme français, attaché à la terre, détestant la guerre, mais que son pays est contraint de s’armer pour se défendre notamment contre « l’Allemagne qui fabrique nuit et jour des engins meurtriers ».
Il trouve une Algérie « effrontée et grossière », un « pays de demi-français et de métèques », et des arabes, bicots, voleurs, … Louis est à Ballan (Oran). Il tombe amoureux d’une de ses élèves, Alma Rampeau, une rousse insolente et vaniteuse (voir le prénom cité dans la dédicace du roman !).
Les hommes se battent à la guerre, les mères prient et veillent, car les mères sont toutes de la même race et parlent toutes la même langue, celle de leur fils. Suit une description des « juives souples, rampantes, lécheuses de bottes ». Alma se joue de Louis, ne fait pas ses compositions trimestrielles, obtient de lui qu’il accorde de bonnes notes, l’humilie, excite sa jalousie. Il la demande en mariage, et après l’avoir bien fait attendre, elle répond favorablement malgré une grande différence d’âge.
Ils ont une fille, Yvette. Le couple se déchire autour des questions d’argent, car Alma est très dépensière et n’en a jamais assez. Ils décident de rentrer en métropole, à Saint-Paul (Saint-Pierre-de-Chérennes) pour les vacances. Alma y brille, changeant de tenues, faisant chanter la chorale de l’église, … Mais Louis lui signale la maison du notaire, lequel fait dix kilomètres à pied matin et soir pour rejoindre son étude à Saint-Marcellin.
–Il a des enfants ?
– Une fille
– Elle a à peu près ton âge ?
– Oui
– Et tu t’es amusé avec elle ?
– Certainement
– Et pourquoi ne l’as-tu pas épousée ?
– C’est la seule que je ne pouvais pas épouser, c’est ma sœur.
Alma rencontre le notaire qui tente de l’agresser dans le village même. Elle le repousse brutalement. A son tour, le notaire est lui-même agressé par un vagabond. A son décès, il lègue toute sa fortune à Louis, le reconnaissant comme son fils.
Est décrite une excursion à Presles, jusqu’à la Bourne, Pont-en-Royans est rejoint par le car, courrier de l’établissement thermal, puis, à pied, Saint-Just, Saint-Romans, Beauvoir et enfin Saint-Paul.
Le couple repart pour l’Algérie. Sitôt arrivée, Alma fait la connaissance d’un nouveau professeur venu en Algérie pour préparer la Résistance ; Maurice de la Poix. Les relations entre eux se précisent rapidement et « ce qui devait arriver, arriva ! ». Louis, fou de douleur, chasse sa femme.
– Va-t’en ! lui dit-il.
Ils divisent leurs biens et divorcent. La situation lui est terriblement cruelle, mais il ne cédera jamais, ne pardonnera jamais. Louis revient en métropole, abandonnant sa fille. A Saint-Paul, il rencontre un groupe de Résistants vers le ruisseau des Carmes et s’engage dans la Résistance.
( à suivre )