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Yvonne Martinet, romancière – 3

Un premier roman : « La Tache »

Il nous faut attendre six ans avant de pouvoir découvrir à nouveau la littérature d’Yvonne Martinet. Une curieuse Yvonne Martinet d’ailleurs, puisque « La Tache », tel est le nom de ce premier roman, est signé d’ Ivonic CRACOS. Les hypothèses se perdent à tenter d’expliquer ce pseudonyme dont, a priori, il n’indique même pas s’il s’agit d’un auteur masculin ou féminin. Et puis, d’où sort ce Cracos peu agréable à l’oreille ?

Ce roman est publié en 1946, c’est un petit ouvrage de 93 pages, édité par les Editions Ophrys et imprimé par l’imprimerie Jean, de Gap. Il est dédicacé « A mes élèves, quand elles seront grandes ». Cette dédicace est, de toute évidence, un hommage ou une référence à Alphonse Daudet qui a dédicacé son roman « Sapho », écrit en 1884, illustré dès 1887 par Luigi Rossi, « A mes fils quand ils auront vingt ans ». « Sapho » est l’histoire d’amour entre un homme jeune et une femme plus âgée, de mœurs légères, un premier amour pour lui, un dernier amour pour elle.

Voici l’histoire de « La Tache ». Henry Desarceaux a une tache de vin qui couvre entièrement sa joue gauche. Il en souffre. Sa mère, Josèphe, a épousé un garçon qui se destinait à être prêtre, mais qui y a renoncé. Père d’Henry, il souffre de la tache de ce troisième enfant, dans son orgueil, et devient jaloux de l’affection que lui porte sa mère. Ce père meurt d’un accident de montagne alors qu’Henry n’a que dix ans. Henry passe son enfance et son adolescence dans les environs de Nîmes. Rierette est son premier amour, mais elle décède d’un coup de froid à l’issue d’une promenade avec lui. Celui-ci s’en sent coupable.

Le fait que sa mère ait épousé un prêtre, ce qu’il considère comme la faute de ses parents, la honte de sa mère, la mort de Rierette, tout cela c’est trop de malheur. Bachelier, Henry part à Lyon où il découvre la place Bellecour, le Rhône, le Parc de la Tête-d’Or, l’Ile Barbe, Notre-Dame de Fourvière, la Saône, la Croix-Rousse, Sainte-Foy, …

Henry rencontre Suzanne ; une fille qui minaude, marivaude, experte en hommes. Il en tombe amoureux. Au cours de cette période, le frère aîné d’Henry, Georges, est tué à Verdun, (ce qui nous date le roman). Henry et Suzanne se fiancent secrètement. Mais Suzanne est une fille vaniteuse, coquette, elle cueille l’amour un peu partout. Aimer Henry n’est qu’un jeu.

L’Armistice est signé, les Américains, sauveurs, arrivent à Lyon. Courtisée, Suzanne donne sa bague de fiançailles à un Américain, Dale, avec qui elle va danser et lui confie qu’elle l’aime. Elle rompt ses fiançailles, sans courage, et demande à une amie de rendre à Henry toutes ses lettres. Henry, meurtri, frappe Suzanne et va se jeter au Rhône. .. « La garce » s’écrie-t-il. Ce seront ses derniers mots.

Quelques premières impressions.

L’histoire se déroule pendant la Première Guerre Mondiale. Il est fait très peu de références à cette guerre, si ce n’est le décès du frère d’Henry à Verdun et la présence des troupes américaines à Lyon à la fin de la guerre, c’était le 14 juillet 1918. Il y a deux portraits de femmes dans ce petit roman. Celui de Rierette, adolescente, porteuse d’un amour pur, et celui de Suzanne (c’est le prénom de la romancière !), une figure négative, infidèle, inconstante.

Le final du roman est celui-ci : «Il va loin, bien loin le long du Rhône, mais brusquement il s’arrête, il doit s’appuyer au parapet. Ses jambes flageolent, ses genoux s’entrechoquent. Il reste immobile, les yeux désorbités devant une vision nette, implacable, certaine. Avec cette faculté surhumaine donnée parfois aux agonisants, il reconstruit toute sa vie. La tache, l’énorme tache troue l’eau monstrueuse, l’hypnotise, l’attire. Il se penche pour la saisir puis tombe dans l’eau en poussant un grand cri : « la garce ! ».

Signalons le commentaire de l’Académie de Nîmes en son Bulletin des séances, en l’occurrence celle du 8 novembre 1946 : « M. le Docteur Baillet rend compte du roman de Mlle Martinet « La Tache ». C’est un roman d’amour ramassé en quelques pages qui ne manquent pas d’émotion. Une partie de cette douloureuse histoire se déroulant à Nîmes, l’auteur donne quelques descriptions nuancées et poétisées de notre ville. M. le Docteur Baillet rappelle que l’auteur a été, pour des œuvres antérieures, la lauréate de l’Académie ».

1938 – Yvonne Martinet – Bône – Algérie

Un second roman : « La Folle »

Ce second roman, achevé le 8 juin 1945, a été publié en 1947, sous le nom d’ Ivonic Cracos. Il est également édité par Ophrys, de Gap, et précédé d’une longue introduction : « Pourquoi me demandez-vous mon portrait ? Vous trouverez aisément mes traits dans la figure ricanante d’une gargouille qui surveille la foule et s’amuse à la voir passer. Mes traits ? Vous le retrouverez imprimés sur les pétales veloutés d’une pensée à la physionomie douloureuse. Ils apparaîtront sous vos pas un soir d’automne sur la feuille meurtrie d’un vieux platane. Mais si vous voulez me retrouver toute entière, n’allez pas me chercher sur les ailes d’un papillon ou dans le calice d’une rose. Allez plutôt, tout seul, un soir, à la nuit tombante, vers le petit puits que j’aime tant. Accoudez-vous sur la margelle et si, par hasard, un croissant de lune troue l’onde obscure de son arc d’argent, c’est là que vous me trouverez. Alors, peut-être les pampres de la vigne vierge s’enrouleront-ils autour de vous comme des bras de femmes et sentirez-vous sur vos lèvres la douceur d’un baiser. » L’ouvrage est sobrement dédicacé : « A celui que j’ai tant aimé ». Yvonne Martinet est célibataire, elle a 54 ans lors de son écriture, nul ne connaît ni ne connaîtra « celui qu’elle a tant aimé », mais par cette dédicace conjuguée au passé, elle tire un trait sur sa vie amoureuse.

Voici le résumé de ce roman. Cela se passe à Saint-Marcellin vers 1915. Marguerite Friquant, la Mère Chichi, perd la raison. M. Friquant, son mari, est directeur de l’usine de chapeaux Mossant. Ils ont deux enfants, Henriette et Raoul, mais le couple a perdu une enfant qui est décédée, Alixe (c’est l’un des prénoms de la romancière, dont les parents, souvenez-vous, ont perdu un petit garçon !). Henriette et Raoul sont choyés ; ils vont à Grenoble prendre des leçons, elle de piano et lui de flûte. Dans le foyer, une gouvernante, Mlle Macran, prend de la place et M. Friquant commence à ressentir une affection naissante pour elle, affection qu’il sent réciproque.

Marguerite fait des tentatives de suicide, elle ne guérira jamais, disent les psychiatres. Elle est donc internée à Saint-Egrève-Saint-Robert, de façon un peu désinvolte et brutale : elle y est conduite et abandonnée par son mari. Les deux enfants en sont douloureusement révoltés, tandis que la gouvernante se rapproche de M. Friquant. Tous les mercredis, tous les samedis, les enfants espèrent une visite à l’asile. Cela ne se produisant pas, ils décident d’y aller seuls. C’est Henriette qui organise ce déplacement auquel se soumet son frère Raoul.

Ils vont à pied à Vinay afin de ne pas rencontrer de gens connus à la gare de Saint-Marcellin. Pont de Saint-Sauveur, Sarreloup, à pied, puis gare de Vinay, le train de 6 h 10, l’ Albenc, Poliénas, Tullins, Vourey, Moirans, Voreppe, Saint-Egrève-Saint-Robert, … A l’asile, ils retrouvent leur mère qui a bien perdu la raison, même si les enfants veulent croire qu’elle va mieux et qu’elle y est maltraitée.

En fin de mois, arrive le courrier mensuel de l’asile. Le Directeur annonce que Mme Friquant va plus mal depuis la visite des enfants. Ignorant de cette visite, M. Friquant se fâche. Plus tard, Henriette apprend par un commérage que son père a été vu prenant Mlle Macran par la taille. Elle prend la décision de quitter la maison, prétextant la poursuite de ses études. Elle part en train depuis Saint-marcellin et suit du regard Saint-Pierre-de-Chérennes, La Sône, … et fait la connaissance d’un jeune homme qui l’accompagne jusqu’à Marseille : Paul Japy, professeur agrégé d’anglais, au lycée de Marseille (la romancière est licenciée es lettres en anglais).

Henriette dispose d’une personnalité forte et déterminée, ce qui est illustré par un dialogue divergent entre eux deux, notamment au sujet de la politique, car elle estime que « nous sommes mal gouvernés, que l’État n’est plus un principe spirituel, mais une bande de pillards et que la Nation n’est qu’un troupeau anonyme de bêtes veules et mornes. Je ne conçois le bonheur que dans l’ordre et la discipline. L’anarchie porte la guerre en elle et dans notre société, les ouvriers sont et restent des éléments anarchiques ». Ceci suivi d’une longue diatribe contre la classe ouvrière, « sale et vaniteuse, cause du coût de la vie élevé », ce que Paul n’approuve que modérément… Paul et Henriette décident de se retrouver chez la marraine d’Henriette , à Château-Gombert. un quartier de Marseille.

La guerre est déclarée. Paul, seul, s’interroge sur Henriette qui lui a parlé de son père, de son frère, des proches de la famille, mais jamais de sa mère. Son père serait-il divorcé ? Et, si oui, cela serait contraire à ses principes. Il écrit donc au maire de Saint-Marcellin afin de se renseigner et, quinze jours plus tard, il reçoit une réponse : « M. Friquant est riche et parfait honnête homme. Mme Friquant est devenue folle après la perte d’un enfant, elle est dans un asile. Mlle Friquant est une jeune fille sérieuse et estimée ».

Estimant que la folie peut être héréditaire, Paul écrit une lettre de quasi-rupture à Henriette, il part à la guerre et souhaite qu’Henriette lui envoie un de ses portraits. Celle-ci ne lui répond pas, faisant tout pour se convaincre : « On peut vivre heureux, sans enfant, sans mari, avec des livres ».

( à suivre )