Yvonne Martinet, qui vit à Saint-Marcellin selon le recensement de 1946, publie cette année-là un premier roman intitulé « La Tache ». Puis en 1947, un second roman intitulé « La Folle ». Elle a 56 ans. De 1947 à 1951, elle est professeur à Grenoble, au lycée Stendhal, lycée de jeunes filles. C’est probablement une manière de retour définitif au pays puisqu’elle prend sa retraite en 1951 et se retire définitivement à Saint-Marcellin, boulevard Gambetta, au milieu des livres de son père (qui est décédé en 1950) et à proximité de son piano sur lequel elle s’accompagne lorsqu’elle chante « Panis angelicus », un motet de César Franck, ainsi qu’à Saint-Pierre-de-Chérennes, aux cotés de ses proches.
En 1963, elle publie son troisième et dernier opus : « Moucheron », un roman beaucoup plus conséquent que les deux précédents. Yvonne Martinet meurt le 2 janvier 1968. Elle est inhumée dans la caveau familial « DIDIER et MARTINET » du cimetière de Saint-Pierre-de-Chérennes.
Lors de notre rapide généalogie, nous avons signalé que le père d’Yvonne Martinet avait un frère âgé de quatre ans de plus que lui puisque né en 1860: Alfred Léon. Cet oncle, donc, d’Yvonne a vécu à Saint-Pierre-de-Chérennes et il n’est pas inutile de s’intéresser un peu à lui car il est susceptible d’avoir plus ou moins inspiré sa nièce. Au recensement de 1896, il est noté comme instituteur, âgé de 35 ans et gendre de Alphonse DIDIER puisqu’il est marié à Marie Félicie DIDIER, cultivatrice, née en 1868. Ils ont une première fille, Marthe, en 1890, et une seconde fille, Laure Isabelle en 1891. En 1921, Alfred est noté comme instituteur en retraite.
Une anecdote significative se doit d’être racontée. Le compte-rendu qui en est fait en Conseil Municipal est bien suffisant pour en avoir connaissance. « Monsieur le Maire communique à l’Assemblée une lettre de M. le Préfet, en date du 20 novembre 1906 relative à l’application de l’Article 6 de la loi du 30 octobre 1886 qui stipule que l’enseignement doit être donné par des institutrices dans les écoles mixtes. Il invite ensuite le Conseil à se prononcer sur cette question. Le Conseil Municipal après avoir pris connaissance de la lettre précitée demande, à l’unanimité, le maintien de l’instituteur à la tête de l’école mixte ».
Depuis la séance du Conseil Municipal de Saint-Pierre-de-Chérennes en date du 19 mai 1912, Jean-Pierre DHERBASSY est maire du village. Son mandat, comme celui de tous les maires des communes de France dure plus de sept ans en raison de la guerre de 1914-1918. La loi du 18 octobre 1919 fixe la date des élections municipales après la fin de cette guerre. Ce sera les 30 novembre et 7 décembre 1919. Les conseillers municipaux élus à Saint-Pierre-de-Chérennes sont dans l’ordre retranscrit sur les délibérations municipales (c’est, logiquement, l’ordre de préférence des citoyens, exprimé par le nombre de votes en faveur de chacun) : TARDY Joseph, PHILIBERT-CAILLAT Joseph, BLAY Frédéric, PETINOT Albert, DHERBASSY Jean-Pierre, GARAND Berthile, ROMEY Charles, CHARREL Jean, PELLIN Régis, MARTINET Alfred. Lors de l’élection du maire, sur dix conseillers votants, dix voix vont à Alfred Martinet, pourtant dernier de la liste des conseillers élus. Son adjoint est Jean-Pierre Dherbassy. (Délibération du Conseil Municipal du 3 décembre 1919). Les prochaines élections ont été fixées par la loi au mois de mai 1925, soit dans un peu plus de cinq ans. Malheureusement, si Alfred Martinet préside tous les conseils pendant trois ans et six mois, il meurt le 30 mai 1923, âgé de presque 63 ans. Une élection partielle est organisée pour lui succéder le 23 septembre 1923. Le maire élu est Charles ROMEY.

L’appartement de Paul Martinet, boulevard Gambetta, à Saint-Marcellin
Une œuvre littéraire.
Deux thèses consacrées à Alphonse Daudet
La thèse principale soutenue en faculté des Lettres de Montpellier par Yvonne Martinet le 3 janvier 1940, alors qu’elle enseigne à Oran, est publiée sous le titre de « Alphonse Daudet (1840-1897), Sa Vie et son Œuvre, Mémoires et Récits », un titre quelque peu modifié par rapport à l’intitulé de la thèse.
Qui est Alphonse Daudet ? Chacun, chacune d’entre nous a inévitablement en tête les « Lettres de mon Moulin », mais ces contes inspirés et souvent « copiés » pour ne pas dire « plagiés » sur des traditions populaires et provençales ne sont pas le tout d’Alphonse Daudet. Né en 1840 et décédé en 1897 à seulement 57 ans, donc homme de lettres du XIX° siècle, il est l’auteur d’un nombre considérable de récits, romans, contes, … Outre les fameuses « Lettres de mon Moulin », rappelons « Le Petit Chose », « Tartarin de Tarascon », « Le Nabab », « Numa Roumestan », « Contes du Lundi », « L’Arlésienne », « Sapho ». Littérairement, il peut être rattaché à un courant régionaliste provençal, à un courant naturaliste, il est un passionné de l’écriture et de la lecture de tous les grands auteurs, Hugo, Voltaire, Rabelais, Molière, Racine, lecture qu’il assimile à une formation de l’esprit de chaque homme. Les dix dernières années de sa vie sont marquées par des choix politiques qualifiés de droite extrême, puisque violemment anti-dreyfusards et antisémites, ce qui entraînera le refus des funérailles nationales réclamées par Georges Clémenceau.
Mais qu’a dit de lui Yvonne Martinet ? Et surtout qu’ont dit les commentateurs de la thèse d’Yvonne Martinet ? Voici une petite sélection.
– L’Eclair, le 4 janvier 1940 : « 1940 verra le centenaire de la naissance, à Nîmes, du grand romancier qu’il nous plaît en ce temps d’entente cordiale et d’alliance armée, de saluer du nom de Dickens français. Comme prélude à cette célébration, deux thèses de doctorat ont été présentées aujourd’hui devant notre Faculté. (…) L’aspirante en doctorat était Mlle Yvonne Martinet qui enseigne … l’anglais au collège de jeunes filles d’Oran, de telle sorte que cette première séance peut être baptisée Oran-Matin. Au cours de la soutenance, le cri : « Je suis méridionale ! » lui a échappé. Doux aveu ! Mlle Martinet est née à Aiguesmortes. Son père est Dauphinois et habite Saint-Marcellin : Tu Marcellina eris ! Algérienne depuis deux ans, elle présente un travail dont l’élaboration a demandé dix années de recherches. Aussi nous offre-t-elle un documentaire qui abonde en renseignements, un répertoire précieux indispensable pour qui veut approfondir la vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet ».
– Paris-Midi, le 23 janvier 1940 : « Pour nous en tenir aux seuls anniversaires littéraires, un autre grand centenaire illuminera de sa douceur le printemps prochain. Il y aura cent ans au mois de mai que naquit Alphonse Daudet. Voilà un événement qu’il faudra célébrer avec ferveur. L’auteur des « Contes du Lundi », du « Petit Chose », des « Lettres de mon Moulin » et de tant d’autres chefs-d’œuvre est peut-être le romancier du dernier siècle auquel le public est demeuré le plus fidèle. Si l’on voulait une preuve de cet attachement, où l’élite, comme il arrive trop rarement, rejoint le peuple, je la retrouverais dans le fait qu’une jeune femme, professeur au lycée de jeunes filles d’Oran, Mlle Yvonne Martinet, a choisi Alphonse Daudet comme sujet des thèses de doctorat ès-lettres qu’elle vient de soutenir devant la faculté de Montpellier. La première était consacrée à « Numa Roumestan » et la seconde à la vie et à l’œuvre de l’écrivain ».
– Le Petit Méridional, le 7 octobre 1941 : « … Vous l’avez connu : Alphonse Daudet (…) Pour perpétrer sa mémoire, une femme nous a dit sa jeunesse mouvementée, … ses aventures bigarrées, avec tous ses soucis d’homme. En un style vivant comme la vie même, nuancé comme les sentiments exprimés, elle évoque la figure de cet écrivain à la fois si simple et si complexe. Avec lui, elle nous entraîne dans le salons mondains où il a pénétré ; elle nous conduit dans les cafés littéraires qu’il a hantés ; les clubs qu’il a fréquentés, la société qu’il a côtoyée. (…) Elle nous a révélé ses désirs et ses goûts ; elle nous parle de ses idées politiques, religieuses et morales. Elle nous initie à la trame de chaque roman, à la structure de chaque pièce et nous fait entrer dans l’âme de tous ses personnages. Livre éminemment moral, mais sans austérité ni contrainte, « La vie et l’œuvre d’Alphonse Daudet (1840-1897), Mémoires et Récits », in-octavo de 840 pages, signé Yvonne Martinet, professeur au Lycée de jeunes filles d’Oran, se lit comme un roman et c’est vous dire tout son charme ».
– Les « Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Marseille », N° 1 en 1944 : « Mlle Martinet, professeur au Lycée de jeunes filles d’Oran, est notre lauréate du prix du Maréchal de Villars, La Provence dans la littérature française contemporaine, pour son très important ouvrage sur « Alphonse Daudet, sa vie et son œuvre », qui fut sa thèse de doctorat devant la Faculté de Montpellier. C’est un fort volume qui n’a pas moins de 843 pages, nourri de dates, de faits, de récits, de commentaires et d’anecdotes, où notre cher grand écrivain provençal est étudié avec un soin très attentif et généralement très exact ».
Mais encore « L’Action Française », le 3 janvier 1940, « Le Tell, Journal des intérêts coloniaux », le 20 janvier 1940, « L’Echo d’Alger », le 23 janvier 1940, « Le Journal des Débats Politiques et Littéraires », le 5 avril, puis le 27 juillet 1943, « Lyon Soir-Salut Public », le 14 janvier 1942, « L’Oeuvre », le 17 juillet 1943, et d’autres encore ont cité les deux thèses d’Yvonne Martinet, les ont commentées, en ont conseillé la lecture. Chacun aura bien remarqué que la soutenance de ces thèses s’est effectuée l’année du centenaire de la naissance d’Alphonse Daudet et que les articles de presse sont publiés immédiatement ou peu de temps après. Est-ce là un choix délibéré de la part d’Yvonne Martinet ? Est-ce le simple fait du hasard ? Toujours est-il que cela a sans doute favorisé la découverte de ces premiers écrits.
Autre observation, la majorité des organes de presse ou des publications cités appartient à la droite politique. Il y a probablement deux bonnes raisons à cela. La première étant que les commentateurs rejoignaient ainsi les opinions d’Alphonse Daudet dont nous avons déjà parlé. La seconde étant qu’à partir de fin juin 1940 la seule presse libre de s’exprimer en cette « zone libre » était soit collaborationniste, soit pour le moins neutre à l’égard du pouvoir de Vichy.
Aujourd’hui, le travail d’Yvonne Martinet semble bien ignoré, d’autant plus que le propre fils de l’écrivain, Léon Daudet, s’est chargé de rédiger le panégyrique de son père. Et puis, si Alphonse Daudet fait encore partie des auteurs que l’on cite aisément et que l’on discute dans les établissements scolaires, cela reste peut-être limité aux « Lettres de mon Moulin », à « La Chèvre de Monsieur Seguin », « Les Trois Messes Basses », « Le Curé de Cucugnan », « L’Arlésienne »…
( à suivre )