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Chronique du Bateau Ivre, de Saint-Marcellin. Chapitre quatre

Louis Babinet, Pierre Székely, André Borderie, Vera Székely, Michel Bourne et compagnie

Sur la maison du Bateau Ivre, le Ministère de la culture a fait déposer une plaque rappelant que cette construction a été reconnue comme Patrimoine du XX° siècle en 2003, puis classée Monument Historique le 14 septembre 2007, et citant les « auteurs » ci-après : L. Babinet, architecte ; P. Székely, sculpteur ; A. Borderie, peintre ; V. Székely, céramiste et M. Bourne, architecte paysagiste. Mais qui sont-ils tous ?

Louis Babinet, signataire du dossier de demande de permis de construire, est celui de tous qui a laissé le moins de traces de son passage, aucun élément sur Internet ne permettant de le retrouver, à l’exception d’une agence d’architecture à Paris, sans salariés, et qui a fermé le 30 juin 1994 (1).

Peter (dit Pierre) Székely, né à Budapest (Hongrie) le 11 juin 1923, s’initie à la taille de la pierre en 1944, en camp de travail. Dès fin 1946, il est à Paris, et s’installera à Bures-sur-Yvette en septembre 1947 avec son Vera qu’il a épousé le 10 juin 1945, à Budapest. Tous deux s’installeront à Marcoussis en 1955. Sa créativité est considérable. Il réalise des objets en bois, métal, pierre, céramique. De plus, il collabore avec divers architectes afin de réaliser des constructions ou aménagements originaux. C’est à ce titre qu’il signe le Bateau Ivre avec Louis Babinet. Pierre Székely est distingué à de multiples reprises : en 1978, docteur Honoris causa de l’Académie Royale des Beaux-Arts de La Haye ; en 1990, Ordre National du Mérite et en 1993, Chevalier de la Légion d’Honneur. Il décède le 3 avril 2001 (2).

André Borderie naît en Gironde le 20 décembre 1923. Sa profession d’inspecteur adjoint des télécommunications le conduit à Vienne (Autriche) en 1946, où il rencontre Pierre Székely et son épouse Vera. En compagnie de Maria Gautier, qu’il épousera, tous quatre s’installeront à Bures-sur-Yvette, puis à Marcoussis. Jusqu’en 1957, André Borderie et les Székely signeront leurs travaux d’une seule et même signature ; peintures, céramiques, meubles … Artiste polymorphe, il exerce également dans la tapisserie puis, à partir de 1970, dans des œuvres monumentales. André Borderie décède le 10 octobre 1998 (3).

André Borderie – Droits réservés

Veronika Harsanyi, (Vera Szekely), née le 12 octobre 1919 à Piestany (Hongrie), décide très tôt d’être graphiste. Cependant, elle participe aux JO de Berlin en 1936 en tant que membre de l’équipe nationale hongroise de natation. En 1946, après un séjour à Vienne, en compagnie de Pierre Székely, qu’elle a épousé en 1945, et André Borderie, elle gagne Paris, Bures-sur-Yvette puis Marcoussis. Après la céramique et la sculpture, elle travaille la mosaïque, la tapisserie, le vitrail, puis de grandes voiles. Le couple Székely a deux enfants, Maria et Martin. Ce dernier, dont la marraine est Monique Gelas, est actuellement un designer-graphiste mondialement reconnu. Vera Székely décède le 24 décembre 1994 (4).

Pierre et Vera Székely – Droits réservés

Michel Bourne est un architecte-paysagiste qui a longtemps exercé et vécu à Saint-Marcellin. Sa famille est rattachée aux pépinières Guillot et Bourne dont le siège social se trouve à Jarcieu (Isère). Il est né le 16 février 1932. Il a épousé Ingrid Cloppenburg, allemande d’origine hollandaise, née en 1933, dotée d’une solide formation de paysagiste (5). Et c’est ensemble qu’ils ouvrent un Atelier de Paysage à Saint-Marcellin, « Jardins et Forêts », à partir de 1957. Michel Bourne est le concepteur du jardin de la maison du Bateau Ivre (en 1955-56) et il est probable qu’Ingrid Bourne y a participé.

A ce quintette, il nous semble possible d’ajouter d’autres noms qui font que la maison du Bateau Ivre constitue un « tout », un ensemble remarquable.

Marcel Gascoin est l’un de ces noms. En mai 2014, le site « Art Utile »(6) présente un ouvrage intitulé « Utopie domestique : Intérieurs de la reconstruction 1945-1955 ». Et nous apprend que l’architecte d’intérieur de la maison du Bateau Ivre est Marcel Gascoin. Né le 24 août 1907 et décédé le 27 octobre 1986, il est menuisier-ébéniste de formation et le concepteur d’un mobilier rationnel, économique et de série usant de dispositifs astucieux afin de gagner de la place : étagères superposées, abattants, éléments pliants, coulissants ou escamotables, le tout directement accroché au mur … De façon un peu ironique, son travail a été surnommé « murs Gascoin ». Il n’en reste pas moins que ses concepts perdurent aujourd’hui dans l’esprit d’Ikea et d’autres concurrents. Marcel Gascoin a animé deux entreprises successives, la COMERA (Compagnie des Meubles Rationnels) fondée en 1945, puis l’ARHEC (Aménagement Rationnel de l’Habitation et des Collectivités) (7).

Mais qui a construit les meubles, ou certains meubles ? L’un des anciens choristes d’A Cœur Joie, très lié avec Fred Gelas, nous cite « Les Compagnons du Rabot ». Cette entreprise, située à Orsay, créée en janvier 1957, existe toujours aujourd’hui. Elle a été fondée par Dominique Bonvicini. C’est à voir …

Jean Prouvé. Né le 8 avril 1901, il ouvre un atelier de ferronnerie d’art en 1924. Laquelle ferronnerie se transformera progressivement en atelier de conception de mobilier au contact de grands noms comme Le Corbusier ou Charlotte Perriand. Enfin, il s’orientera vers l’architecture en proposant des structures porteuses en acier, des murs-rideau, des escaliers, portes ou sanitaires préfabriqués … La guerre le voit s’engager dans la Résistance. A l’issue de la guerre, son activité reprend avec le projet d’une « maison pour l’Abbé Pierre » qui peut être montée en sept heures, mais qui n’obtiendra pas d’agrément et restera un prototype. Le toit de la maison du Bateau Ivre est constitué de bacs Prouvé en aluminium; il y a sans doute là l’une des explications à la construction rapide de la maison. Jean Prouvé décède le 23 mars 1984 (8).

Jean Prouvé – Station-service vers 1953 – Droits réservés

Agnès Varda. Elle est passée à Saint-Marcellin. Agnès Varda participe, en 1954-55, aux travaux de l’aménagement intérieur de l’église Saint-Nicolas de Fossé (Ardennes) en tant que photographe. Ces travaux sont menés par Pierre et Vera Székely et André Borderie, du groupe artistique « Espace ». Une partie de leurs travaux, notamment le chemin de croix de cette église, est détruite par des paroissiens furieux du travail des créateurs, ceci sur injonction de Rome et de l’archevêque de Reims (9-10). Agnès Varda, qui pratique la photographie d’architecture et d’urbanisme, connaît bien cette communauté d’artistes et la concomitance des chantiers de Fossé et du Bateau Ivre lui a donné l’occasion de passer à Saint-Marcellin. Nous disposons de quelques photographies adressées au couple Gelas avec un courrier d’accompagnement.

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Chronique du Bateau Ivre, de Saint-Marcellin. Chapitre trois

La naissance du Bateau Ivre

Au cours de la première moitié des années 50, les Gelas envisagent de quitter la maison qu’ils habitent Avenue du Vercors (devenue récemment rue des Charbonnières) et, pour cela, acquièrent un terrain situé au nord de Saint-Marcellin, sur la route conduisant à Saint-Vérand et, au-delà, à Lyon par le Col de Toutes-Aures. Le quartier est pratiquement vide de construction. Le terrain choisi n’est pas du meilleur aloi, puisqu’il est en zone inondable, ce qui, à l’époque, ne devait pas être un argument majeur s’opposant à la construction. Aujourd’hui, ce quartier regroupe de nombreuses villas, ainsi que les établissements scolaires du secondaire, lycée et collège. L’avenue qui le parcourt se nomme avenue de la Saulaie.

La suite est racontée par Daniel Léger dans son précieux ouvrage « Vera Székely-Traces », publié en 2016 aux Editions Bernard Chauveau (1). Nous reprenons le mot-à-mot de l’auteur qui dit répéter ce que Monique et Fred Gelas lui ont conté. Nous confronterons ce récit à la réalité de certains documents, notamment des permis de construire et nous tenterons d’harmoniser les deux histoires.

« Je débute par l’historique du Bateau Ivre conté par les époux Gelas, Monique et Fred. Alfred consacre ses loisirs à sa chorale « A Cœur Joie » à Saint-Marcellin ; il en est le chef de chœur. Le premier rassemblement du mouvement « A Cœur Joie » se déroule en 1950 à Chamarande sous le nom de « Cham50 ». Devant son succès, les organisateurs cherchent un lieu permettant de rassembler tous les trois ans un nombre conséquent de choristes venus du monde entier. Ce sera à Vaison-la-Romaine dans le Vaucluse, en 1953, que naissent les Choralies. Et c’est précisément par cette naissance que va poindre le Bateau Ivre.

« Dès cette première édition, le fondateur-musicien César Geoffray, ayant vécu dix ans au sein de la communauté rurale et idéaliste « Moly-Sabata » d’Albert Gleizes et Anne Dangar, souhaite la présence de différents ateliers artistiques, et contrairement à de nos jours, non uniquement axés sur la musique. Il en est même sur la géographie, la nature, la langue d’Oc ; la liste est longue de quarante ateliers dirigés par quarante intervenants. Fred Gelas dirige le sien, « Politique du chant choral », pendant que son épouse, Monique, baby boom oblige, crée de toutes pièces une garderie petite enfance salutaire pour les participants, en majorité jeunes parents…

« Il est un atelier isolé sur un quai désaffecté de la gare que Monique suit assidûment. Sous le vocable de « Forme », André Borderie y expose les principes d’une architecture nouvelle.(…) Subjuguée par ses théories avancées, Monique lui propose d’aller examiner un terrain, alors en pleine campagne, à Saint-Marcellin, sur lequel son mari et elle souhaitent faire construire leur maison, sans avoir trouvé aucun projet les satisfaisant. Inutile de préciser que leurs aspirations allaient sans hésitation vers la modernité, à l’époque baptisée « étrangeté » par beaucoup. André Borderie ayant vu le terrain en question, les époux Gelas se rendent à Bures-sur-Yvette où Pierre et Vera Székely les reçoivent ».

Avant de découvrir qui sont André Borderie, Vera et Pierre Székely, jetons un regard sur la naissance d’« une » maison pour les Gelas.

Le 22 janvier 1954 (soit postérieurement aux premières Choralies de Vaison-la-Romaine), Alfred Gelas dépose une demande de permis de construire auprès de la Ville de Saint-Marcellin, portant sur une maison dont les plans dessinés par Jean-Marc Grange, architecte à Tassin-la-Demi-Lune (Rhône), sont datés du 19 janvier 1954. Il s’agit d’une maison d’allure hyper-classique, constituée d’un rez-de-chaussée surélevé (trois-cinq marches) sans doute en raison du risque d’inondation et d’un étage couvert d’un toit à double pente. La base de la maison est un rectangle de 11,40 m X 9,50 m (2).


Plan de situation du 1er projet de construction d’une maison d’habitation – Janvier 1954 Archives Municipales Saint-Marcellin – Droits réservés
Dessins des façades du 1er projet de 1954 – Archives Municipales de Saint-Marcellin – Droits réservés

Un second permis de construire, relatif au projet proposé par André Borderie, Vera et Pierre Székely, signé par Louis Babinet, architecte, est déposé le 23 mars 1955, soit près de deux ans après la première rencontre entre Monique Gelas et André Borderie. De nature totalement différente du précédent, il est accordé par la Ville de Saint-Marcellin le 29 avril 1955, sous le N° 13342 (2). Le chantier est déclaré ouvert le 24 mai 1955 et achevé le 16 août 1955. Le certificat de conformité n’est délivré que le 11 décembre 1956. Sauf à considérer qu’entre le premier permis de construire et le second permis de construire, le chantier ait déjà été ouvert, nous pouvons noter d’une part l’extrême célérité de la construction (moins de trois mois!), et d’autre part le long délai imparti avant que soit délivrée l’attestation de conformité (plus d’un an!) (2). La maison du Bateau Ivre est née.

Façade sud du second projet, celui du Bateau Ivre – Archives Municipales de Saint-Marcellin – Droits réservés
Plan de la maison du Bateau Ivre – Droits réservés

Pour l’anecdote, le couple Gelas a fait, plus de dix ans plus tard, une autre demande de permis de construire pour une extension située sur le toit de la maison, afin d’en faire un bureau. Le dossier, instruit par l’architecte Henri Mouette, associé aux Székely, déposé le 6 mai 1967, a reçu un avis favorable du maire le 9 mai 1967. Il a été transmis à l’architecte des Bâtiments de France, par la DDE, le 5 juillet 1967, et a reçu un avis défavorable le 7 juillet 1967 « considérant que les travaux envisagés sont de nature à porter atteinte au caractère des lieux avoisinants ». En conséquence, la DDE refuse le permis de construire le 26 juillet 1967, et le maire, Paul Picard, rejette la demande de permis de construire le 1er août 1967 (3). Il est permis de s’interroger sur « l’atteinte au caractère des lieux avoisinants », surtout de la part d’un architecte des Bâtiments de France.

Projet d’extension sur le toit (refusé) – Mai 1967 – Archives Municipales de Saint-Marcellin – Droits réservés

  • 1 – Daniel Léger – Vera Székely-Traces – Ed. Bernard Chauveau 2016
  • 2 – Archives Municipales de Saint-Marcellin – Permis de construire – 41W472
  • 3 – Archives Municipales de Saint-Marcellin – Permis de construire – 41W472

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Chronique du Bateau Ivre, de Saint-Marcellin. Chapitre deux

Fred Gelas

Avec Fred GELAS, c’est une troisième génération qui prend en mains le flambeau de la culture populaire, tout particulièrement à Saint- Marcellin. Mais qui est Fred Gelas, de son vrai prénom Alfred ?

Retraçant la lignée paternelle, nous trouvons son grand-père, Henri Honoré Gelas, né le 5 novembre 1857, au Grand-Serre (Drôme) et décédé en 1937 à Bourg-de-Péage (Drôme). Il épouse le 16 octobre 1886, au Grand-Serre, Marie Joséphine Eulalie Philomène Charvat, native du Grand-Serre. Le couple a trois enfants. Alfred Ernest, né en 1885, Emile Henri Honoré, né en 1887 et Eulalie Rachel, née en 1888.

Le père de notre Fred est Emile Henri Honoré. Il naît au Grand-Serre le 15 mai 1887 (1), se marie avec Marie-Antoinette Reynaud, native de Montchenu (Drôme), le 3 mai 1919, alors qu’il est chirurgien-dentiste à Bourg-de-Péage (2). Ils ont deux enfants : Alfred Jean Emile, né en 1921 et Renée Constance Marie, née en 1925. Emile Henri Honoré décède le 2 juillet 1977, à Saint-Marcellin où il est venu s’installer en tant que mécanicien-dentiste.

Alfred Jean Emile, Fred désormais pour la suite de notre chronique, naît à Saint-Marcellin, le 16 décembre 1921. Dès 1940 il fait ses études à Lyon, au sein de l’Ecole Dentaire. Le chant et la musique l’intéressent beaucoup. C’est ainsi qu’il étudie le violon, la contrebasse et fait des stages de formation et perfectionnement de chef de chœur. Il fait partie de la chorale du scoutisme de Lyon, dirigée par César Geoffray. Il fait partie de la psallette de Lyon, chorale rattachée à la primatiale. Et il crée une chorale à l’Ecole Dentaire. Le lien est noué avec César Geoffray.

En 1945, Fred Gelas revient à Saint-Marcellin, installe son cabinet rue du Dauphin, où exerce son père. Très rapidement, il fait partie de la Lyre Saint-Marcellinoise où il donne des cours de solfège et joue du saxophone.

En 1947, Fred Gelas crée une chorale nommée « Jeunesse et Joie » sur le modèle et les conceptions des chorales « A Cœur Joie » que vient d’initier César Geoffray. Un an plus tard, cette chorale sera officiellement rattachée au réseau des chorales « A Cœur Joie », même si sa déclaration officielle en tant qu’Association régie par la Loi de 1901 ne date que du 23 juin 1954 (3). Si Fred Gelas n’est peut-être pas le premier à suivre la voie tracée par son mentor, il est certainement l’un des premiers.

Cette chorale regroupe jusqu’à une cinquantaine de membres et se produit pendant une quinzaine d’années selon le rythme régulier d’un grand concert annuel à Saint-Marcellin et de participations dans de très nombreuses manifestations.

Chorale « A Cœur Joie » de Saint-Marcellin – Fred Gelas en haut à gauche, pardessus gris – Droits réservés
Chorale « A Cœur Joie » de Saint-Marcellin, dans les bras de Fred Gelas – Droits réservés

Le souffle créateur de Fred Gelas ne s’interrompt pas là puisqu’il initie également l’une des toutes premières sections du mouvement « Arc-en-Ciel » à Saint-Marcellin. C’est ainsi qu’en 1951, à la date du 4° concert annuel, est organisée une journée de diffusion artistique, sous le patronage du Syndicat d’Initiative. Cela se tient en Mairie de Saint-Marcellin, autour de l’exposition d’une vingtaine de toiles de peintres modernes parmi lesquels André Cottavoz (peut-être la seule fois où il fut publiquement exposé dans sa ville natale !), Albert Gleizes, André Lhote, Jean Couty, Pierre Tal Coat, Alfred Manessier…, une présentation des céramiques de Jean Austruy, de reliures d’art de Denise Bernard, ainsi que la reconstitution d’un intérieur dauphinois au 19° siècle à partir de meubles et d’objets provenant, en grande partie, de Beauvoir-en-Royans.(4)

Jardin avec linge qui sèche – Œuvre d’André Cottavoz liée à la maison du Bateau Ivre – Base Palissy – Droits réservés

Localement, Fred Gelas est convaincu que la chorale ne doit pas être uniquement une chorale ! Elle doit être une école de culture populaire et, pour cela, il crée une nouvelle association dénommée « Centre d’Information Populaire » (CIP) dont le lancement est assuré par la chorale le 4 octobre 1951. Le programme de ce Centre s’articule autour de la chorale, d’un atelier d’art plastique, de cours et conférences à thématiques musicale, artistique, sociale, économique …, d’une coopérative culturelle à laquelle participent nombre de choristes qui y reversent 2 % de leur salaire net. Dans le cadre des études sociales, les thématiques suivantes sont abordées avec le concours de militants ouvriers et politiques, de professeurs d’économie politique, de membres de la communauté Boimondeau (4bis) : syndicalisme, corporatisme, coopérative, planification, libéralisme, machinisme, prolétariat,… Permanences et réunions ont souvent lieu en soirée, dans le propre cabinet dentaire de Fred Gelas ou à son domicile Avenue du Vercors (devenue rue des Charbonnières), et l’on y parle aussi bien d’art moderne, de jazz, que de syndicalisme ou de graphisme et de réalisation d’affiches. Nombreux sont les membres de la chorale et du CIP qui ont marqué la vie sociale, associative et culturelle de Saint-Marcellin et qui la marquent encore aujourd’hui.

En 1959, Fred Gelas se retire du rôle de chef de chœur et cède la place, pour un an, à Pierre Monin. Mais il reste administrateur d’« A Cœur Joie ». A partir de 1960, la chorale perd de son importance et entre même en sommeil. En 1971, le flambeau est repris par Alain Chevillot qui fonde « Accroche-Cœur » mais quitte le mouvement « A Cœur Joie ». Cette chorale deviendra « Interlude » tandis qu’en 1986, le même Alain Chevillot crée le groupe vocal d’hommes « Entresol » et Suzanne Jouffre-Grillet anime « Tous Ensemble », la chorale des aînés.(4)

Et pendant ce temps, Monique Gelas ? Monique Gelas, telle qu’elle est nommée partout, a cependant un nom de jeune fille ! Monique Marie Louise DESCHAMP, née en Allemagne le 5 juillet 1926, épouse Fred Gelas le 6 novembre 1948, à Romans-sur-Isère. Le couple a six enfants : Claire en 1949 (décédée en 2019), Patrick, Pierre, Philippe, Florence et Marie-Ingrid. Monique Gelas, un peu après avoir élevé ses enfants, s’investit beaucoup auprès de Fred, notamment en ce qui concerne les pratiques pédagogiques applicables à l’enseignement de la musique aux enfants. En 1960, alors que Fred se retire de la direction de la chorale de Saint-Marcellin, lui et son épouse deviennent « animateurs nationaux » d’« A Cœur Joie ».

A partir de 1964 ou 1965, c’est elle qui assure la rédaction d’un périodique intitulé « Chante et ris » dans lequel on trouve dessins, jeux, chansons et comptines à l’usage des « enfants qui chantent ». Pour mémoire, le N° 12 a été publié en décembre 1966 et le N° 71 en mars 1979 : cela fait une longue période d’assiduité auprès de ce bimestriel.

En 1968, l’amitié que les Gelas ont avec l’éditeur Robert MOREL, né en 1922 et donc du quasi même âge que Fred, chrétien engagé dans la résistance lyonnaise, provoque l’édition du N°44 de la collection des « O », consacré à la présentation d’« A Cœur Joie ». Les « O » sont des petits livres ronds de six centimètres de diamètre, regroupant 96 pages sur un anneau de laiton de trois centimètres de diamètre. Comme la totalité des livres et collections publié par Robert Morel, les « O » sont conçus et dessinés par Odette Ducarre, son épouse.(5) Ce N° 44 a, avant tout, vocation à communiquer autour du mouvement « A Cœur Joie ».

« O » numéro 44 – Droits réservés – JB

En juillet 1986, Monique Gelas apportera encore sa contribution à la connaissance de César Geoffray en participant à l’ouvrage collectif « Une vie », sous-titré « César Geoffray, le renouveau du chant choral », ouvrage considéré comme les Actes du colloque de Vaison-la-Romaine.

  • 1 – AD 26-2Mi-865-R3,feuillet 66
  • 2 – AD 26-4E-5485
  • 3 – JORF -N° de parution 19540168 – N° d’annonce 0017 – Siège rue du Dauphin à Saint-Marcellin
  • 4 – 1947-1960 Histoire de la première chorale de Saint-Marcellin – Renée de Taillandier
  • 4bis – BOItiers de MONtres du DAUphiné est une entreprise installée à Valence à partir de 1941. Transformée en communauté à partir de 1944, elle refuse la collaboration (STO) et rejoint les maquis du Vercors jusqu’à la Libération.
  • 5 – https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Morel

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Chronique du Bateau Ivre, de Saint-Marcellin. Chapitre un

Albert Gleizes, César Geoffray, Reine Bruppacher, …

Albert GLEIZES naît le 8 décembre 1881 à Paris. Il est peintre, philosophe et surtout l’un des fondateurs du cubisme, après Braque et Picasso, dont il rédige en 1912 le premier traité et en devient le théoricien avec Jean Metzinger. Ses amis peintres sont Fernand Léger, Jacques Villon, Robert Delaunay … (1)

Albert Gleizes,vers 1920 -Photo Pierre Choumoff -Droits réservés

En 1927, Albert Gleizes recherche un atelier près de Serrières (Ardèche) et arrête son choix sur une grande maison sise de l’autre coté du Rhône, à Sablons (Isère), un ancien couvent qu’il loue puis achète en 1938 et qui porte le nom de Moly-Sabata (2). Il décide d’en faire un centre artistique, une sorte de communauté un peu spartiate dans laquelle sont accueillis en résidence non seulement des peintres, mais aussi des poètes, des écrivains, des potiers, des sculpteurs, des danseurs et des musiciens.

Moly-Sabata – Fondation Albert Gleizes – Droits réservés

La vie de ces artistes s’appuie sur une démarche, définie par Albert Gleizes, visant à rechercher la simplicité dépouillée, la recherche de la perfection la plus simple, celle de l’art populaire, celui qui est issu des mains des paysans et artisans. Il s’agit de confondre progressivement l’art, la vie et la foi en Dieu.

Albert Gleizes décède le 23 juin 1953, mais cette communauté artistique existe encore de nos jours, sous le patronage du Ministère de la Culture, et se nomme Fondation Albert Gleizes (3). Elle est la plus ancienne résidence d’artistes de France.

Parmi les artistes en résidence à Moly-Sabata, il en est un qui nous concerne plus particulièrement puisqu’il nous introduit dans le processus de création du Bateau Ivre. Il s’agit de César GEOFFRAY(4).

César Geoffray est né le 20 février 1901 à Lyon. Après une enfance au Maroc, il entre à 13 ans au Conservatoire de Lyon et obtient à 21-22 ans les premiers prix d’harmonie et de contrepoint.En 1924, il épouse Marie Prudhon, 1er prix de piano du même Conservatoire. Au fil des années, Marie deviens Mido et, jusqu’en 1930, ils se produisent en concert piano-violon.

C’est en 1927 que César Geoffray rencontre Albert Gleizes. Celui-ci invite l’année suivante le couple César et Mido à le rejoindre dans « la maison que je viens d’ouvrir pour les artistes comme vous … les villages ne chantent plus, c’est vous qu’on attend pour animer musicalement la région ». C’est ainsi que les Geoffray séjournent à Moly-Sabata de 1931 à 1942, limitant cependant, à partir de 1936, leur séjour dans la communauté aux fins de semaine, car ils ont de multiples occupations d’animation à Lyon ainsi que deux enfants Gilka et Luc. En accord avec Albert Gleizes, ils quittent définitivement Moly-Sabata en 1942.

César Geoffray et Mido à Moly-Sabata -Droits réservés

En 1940, César Geoffray anime à Lyon une chorale improvisée de scouts, ce qui l’amène progressivement à devenir Maître National de chant des scouts à partir de 1942, à diriger la grande chorale des Scouts de France et à créer, en 1947, le mouvement « A Cœur Joie » (5), au sein du « Centre Culturel Lyonnais ».

« A Cœur Joie » prends son autonomie dès 1948, avant d’essaimer dans toute la francophonie jusqu’en 1965, au point de compter plus de 450 chorales en France, Belgique, Suisse, Canada, Liban, Afrique du Nord,… Le mouvement organise, du 17 au 23 septembre 1950, un premier rassemblement national de chorales à Chamarande, rassemblant plus de 750 chanteurs sous des tentes, dans le froid et .. la faim ! Dès 1953, le mouvement organise tous les trois ans les Choralies de Vaison-la-Romaine, une manifestation qui prépare sa 24ème édition en août 2022.

Logo original « A Cœur Joie »

Le « Centre Culturel Lyonnais » est fondé en 1945 par Reine BRUPPACHER, alors secrétaire de César Geoffray. En 1947, elle met en œuvre une expérience parallèle à la création d’« A Cœur Joie », (elle en est la secrétaire en 1948 et jusqu’en 1962) en créant l’« Arc-en-Ciel », dont elle définit ainsi les objectifs : « Ce qu’« A Cœur Joie » fait pour les choristes par le moyen du chant, « Arc-en-Ciel » le fait par celui de la couleur, de la forme, de la ligne. Il n’est pas impossible de donner, par la pratique, à tous, une formation plastique en peinture, céramique, vitrail, etc … ou d’une façon moins manuelle, une connaissance des chefs-d’œuvre passés et présents ».(6)

César Geoffray décède le 24 décembre 1972, à Soucieu-en-Jarrest.

Reine Renée Irma Bruppacher, née le 20 septembre 1908 à Lyon 1°, décède le 20 mars 1993 à Saint-Cyr-au Mont-d’Or.

Une génération s’efface, mais les bases sont bien posées, l’héritage est bien transmis et la relève est assurée depuis 1947 !

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