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Rêves de soie

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je pense qu’il faut que je vous explique un peu de quoi il s’agit. Ce sont des documents retrouvés chez ma mère, en faisant l’inventaire et le tri de tout ce qu’elle a pu rassembler dans son galetas, en matière de papiers, de journaux ou de revues. Ces documents étaient dans une petite chemise et accompagnaient une coupure de presse du quotidien de sa vallée des Cévennes : l’« Echo de la Vallée », vous l’auriez presque deviné !

La date est celle du 18 avril 1965, un dimanche, dans l’édition dominicale de ce quotidien. Il ne s’agit pas vraiment d’une interview de ma mère, Louise de son prénom,même si l’article est présenté sous forme de questions-réponses, car la rencontre avec la journaliste avait visiblement été préparée longtemps à l’avance. Dans cet entretien, elle ne parle pas d’elle, mais de sa mère à elle, c’est à dire de ma grand-mère, Joséphine, et de son existence, quelques années durant, dans une magnanerie-filature installée dans cette fameuse vallée.

Curieusement, mais peut-être fallait-il s’y attendre, la journaliste l’interroge derechef sur ce métier de la soie en lui demandant « quels étaient les rêves qu’il suscitait chez sa mère et en elle». Mais de rêves, point ! Bien sur, elle n’a directement jamais connu cette usine qui a laissé tant de traces dans la région. Joséphine, qui était née en 1866, y avait travaillé quelques années, entre ses 13 ans et ses 18 ans, et avait du abandonner cet emploi en 1884. Après s’être mariée, elle avait donné naissance à sa fille Louise, ma mère, en 1888. Par contre, ma grand-mère et ma mère ont du souvent discuter de ce travail, si l’on en croit la richesse des informations que contient ce dossier.

Joséphine vivait à la campagne, pauvrement, auprès de ses parents cultivateurs : quelques bêtes, un cochon, des poules, des lapins, un peu de vignes, du seigle, et surtout, surtout, des mûriers, … Sa mère déjà avait travaillé à la filature et la place de sa fille y était presque réservée d’avance. Autrefois, l’exploitation familiale se livrait à l’élevage du vers à soie. Mais depuis quelques années, depuis le début de l’industrialisation, les fabriques avaient pris la place de cet artisanat en réunissant sur un même lieu l’élevage du vers dans la magnanerie, là où il grandit, subit plusieurs mues et mastique bruyamment des feuilles de mûrier du matin au soir, le traitement des cocons, ces petites boules de douceur, afin d’en faire « naître » un interminable fil de soie, jusqu’à près de mille mètres, et le moulinage de l’organsin, le fil de chaîne, dans la filature. Le personnel était quasi exclusivement constitué de femmes, de jeunes femmes, de très jeunes filles. Seuls, quelques techniciens compétents en mécanique, en force hydraulique ou en étuvage, ainsi qu’un ou deux contremaîtres, étaient des hommes.

Les ouvrières étaient recrutées dans les villages voisins, en juin, sitôt les premiers cocons triés par de très nombreuses petites mains, lors de la période majeure de l’agriculture, celle des récoltes, des moissons et des vendanges. Ce travail de production du fil de soie se poursuivait jusqu’à la fin de l’hiver, voire le début du printemps, selon la quantité de cocons achetés ou récoltés. La production de fil était alors transférée au moulinage pour y être stockée, parce que le moulinage se pratique toute l’année. Et, s’il y en avait le besoin, de nouvelles ouvrières étaient embauchées après les récoltes pour intégrer la fabrique. Les ouvrières ne quittaient pas l’établissement tant que la tâche n’était pas achevée. Dans l’atelier de Joséphine, elles étaient quarante. Huit à dix d’entre elles ne restaient qu’un an. Les autres, les plus jeunes, supportaient le travail pendant quelques cinq ans au maximum puis se mariaient et rejoignaient souvent l’exploitation agricole de leur conjoint. Il faut dire que les ouvrières, pour plus d’un tiers d’entre elles, étaient encore des enfants d’à peine plus de 12 ans.

Joséphine était-elle une militante de la cause des ouvrières ? Rien ne nous permet de l’affirmer. Cependant, son dossier contient des fiches exceptionnelles par leur précision. Ainsi, les horaires de travail que l’on rencontrait fréquemment en 1870 dans ce type d’ateliers voués à la soie et à sa fabrication : début à 4 heures du matin, à 6 heures pause de 15 minutes, une autre pause de 30 minutes à 7 heures 30, puis 15 minutes à 9 heures 30, et 1 heure complète à 11 heures afin de prendre un repas frugal composé de légumes et de féculents, à 2 heures 15 minutes, 30 minutes à 3 heures 30, encore 15 minutes à 6 heures, avant d’achever la journée de travail à 8 heures du soir. Soit 16 heures de présence quotidienne, alors que depuis 1848 la durée est fixée à 12 heures de travail.

Ou encore, ce relevé des salaires journaliers versés aux travailleurs : 2,50 francs pour les hommes, de 1,00 à 1,20 franc pour les femmes et de 40 à 70 centimes pour les enfants. Et pourtant, il y avait eu quelques progrès puisque l’âge de travail des enfants avait été fixé à 12 ans en 1874, alors qu’il était de 8 ans en 1841 !

Egalement, cette citation du maire de Cavaillon, écrivant au Préfet du Vaucluse, le 16 juillet 1852: « Le travail de la soie est un travail des plus pénibles et des plus malsains, les accès de fièvre dont toutes, ou presque toutes, les ouvrières sont atteintes chaque année le prouvent suffisamment ». Louise explique à la journaliste ce qu’étaient les conditions de travail de ces jeunes filles : la chaleur moite de la magnanerie et des étouffoirs à cocons, le vacarme des filatures qui rend sourd, l’insalubrité générale des bâtiments, le dortoir à quarante, les latrines au fond d’un couloir obscur, la quasi impossibilité de faire une toilette régulière, l’encadrement strict par les contremaîtresses qui contrôlent le rare courrier qui peut être adressé aux filles, les amendes infligées pour des défauts dans le travail ou des manquements à la discipline, les nombreux cas de tuberculose ou de fièvre typhoïde, la pression de religieuses lorsque l’on n’est plus au travail (il y a même une chapelle de la Vierge dans cette usine comme dans toutes celles de la région).

L’usine était un bagne dont les ouvrières recluses et confinées ne sortaient que le samedi soir afin de rejoindre leurs familles et revenir le dimanche soir, voire très tôt le lundi matin, chacune munie du pain nécessaire pour toute la semaine.

Pour clore l’entretien, ma mère raconte comment Joséphine avait rejoint, en quittant l’usine, un homme qui s’était spécialisé dans le commerce de la feuille de mûrier. Au hasard des souvenirs, on peut y apprendre qu’ils venaient tous deux chaque année à Saint-Marcellin, une petite ville du Dauphiné sur les bords de l’Isère, afin de cueillir les feuilles d’une partie des 114 mûriers plantés par cette ville sur le Champ de Mars. L’expérience de son époux leur valait régulièrement d’être sélectionnés lors de l’adjudication aux enchères de cette cueillette. Voilà le seul rêve que Joséphine aura bien pu raconter : quitter sa campagne pour passer 48 heures en Dauphiné. Un rêve de courte durée puisque l’une après l’autre les usines de la soie vont fermer. Depuis longtemps déjà, la production chute régulièrement à cause des maladies : la soie de France doit laisser la place à la fibre venue de l’étranger. L’usine dans laquelle se sont écoulées quelques années de sa jeunesse a fermé en 1914. Il n’y avait pas de rêves soyeux dans la tête de ma grand-mère, il n’y en avait pas, non plus dans les têtes des ouvrières de la soie. Ainsi soient-elles ….

Ainsi soient-elles ? Mais qui donc la soie fait-elle rêver ?

Au hasard des innombrables commentaires qui envahissent nos écrans et nos journaux ou magazines, m’est revenue une réflexion sur la Route de la Soie. Ce grand projet, imaginé par la Chine et visant à réorganiser les échanges commerciaux entre ce pays et l’Occident. Et, au-delà des échanges commerciaux, peut-être renforcer la suprématie géopolitique de la Chine.

La Route de la Soie (ou les Routes de la Soie, car les itinéraires étaient multiples) date de 2300 ans au moins. Pourtant, la légende décrit sa découverte par une impératrice de la première dynastie chinoise en 2070 avant Jésus-Christ ! Alors qu’elle buvait son thé, assise sous un mûrier, un cocon de bombyx serait tombé dans sa tasse. Au lieu de le retirer, elle entreprit de tirer sur le fil qui s’en détachait grâce à la chaleur du liquide. Ce fut le premier fil de soie.

Cette légende démontre bien que la soie a toujours été le signe des gens de pouvoir, de la haute société. Ils n’en rêvent pas, ils la possèdent et en gardent jalousement le mode de fabrication sous peine de mort.

Au cours des siècles, laque, poudre à canons, cuirs et fourrures, ivoire, jade, herbes médicinales parvenaient en Europe, en échange de chevaux, métaux précieux, or et argent, armes, textiles, perles de verre, céramiques, … Pendant très longtemps, la soie n’a pas fait l’objet d’un commerce. Compte tenu de sa grande valeur et du mystère qui entourait sa fabrication, elle était avant tout offerte aux souverains et aux seigneurs des pays traversés afin de les flatter et les remercier d’autoriser ce passage. Et ceci a concouru à lui donner encore plus de valeur et encore plus de mystère.

En 1204, la Quatrième Croisade s’empare de Constantinople et ouvre aux croisés les portes de l’Orient. Marco Polo (1254-1324) n’a que 17 ans lorsqu’il part à la rencontre du petit-fils de Gengis Khan. La Route de la Soie connaît alors son apogée jusqu’au début du 14° siècle, dans le même temps que la dynastie des Yuan. Dès la fin du 14° siècle, le transport maritime entraîne le déclin de cette route chamelière, lente, longue, difficile, toujours sujette à des affrontements, des rivalités, des vols. Plus d’une année était nécessaire pour en effectuer le parcours complet.

La Route de la Soie n’a pas fait qu’échanger des marchandises. Elle a également permis de formidables brassages de cultures, de techniques, de religions. C’est par cette Route que le christianisme, le bouddhisme, l’islam, se sont répandus en Extrême-Orient. A l’inverse, les techniques d’imprimerie avec des caractères mobiles en bois ou en argile nous sont venues de Chine un ou deux siècles avant l’invention de Gutenberg. Enfin, c’est par cette Route que nous parvint, entre 1347 et 1352, la peste noire, celle qui tua environ 25 millions d’Européens.

Quoi qu’on en dise, la Route de la Soie est la première et la plus éloquente des manifestations de la mondialisation.

En ce 21° siècle, ressurgit le projet de nouvelles Routes de la Soie et fait encore rêver tous les puissants de ce monde et les chefs de l’industrie et du commerce. Pensez-donc ! Actuellement, le trajet de Shanghai à Amsterdam se fait en plus d’un mois par la mer et le Canal de Suez, en trois semaines par le train et en 12 à 15 jours par camion à condition d’avoir négocié les droits de douane avant le départ. A défaut, les contrôles à chaque frontière traversée augmentent ce temps de près de 20 %.

En ce 21° siècle, des milliers de camions qui parcourent l’ancien Monde, avec des chauffeurs confinés dans leurs cabines, seuls ou à deux pour gagner encore du temps, est-ce vraiment un rêve ?

Ou bien un cauchemar ?

Texte écrit lors d’une session d’Ecriture Créative (Sophie Collignon/UIAD)

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Le gardien de Cordouan

Chronique ordinaire du confinement.

… juin 2019,

ça y est, j’ai enfin pris la décision d’envoyer mon dossier de candidature auprès du SMIDDEST. Il s’agit du Syndicat Mixte pour le Développement Durable de l’Estuaire de la Gironde. Ce Syndicat recrute, sur dossier de candidature, des gardiens pour le phare de Cordouan. Depuis que je suis seul, depuis l’accident, je ne parviens plus à vivre dans le bruit et l’animation de la ville, tous ces gens qui passent, qui vont, qui viennent, qui parlent parfois pour ne rien dire, qui s’amusent, qui grandiloquent, tous ils me font souffrir.

J’ai fait valoir toutes mes expériences professionnelles dont aucune ne correspond de près ou de loin aux compétences sans doute requises pour être gardien de phare. Je leur ai parlé de mon sens des responsabilités et du fait que la solitude n’était pas source d’inquiétude. J’ai fait quelques périphrases pour expliquer, sans le dire, que j’étais seul, que j’étais veuf. Il suffit d’attendre …

8 août 2019.

Je suis sélectionné ! A vrai dire, je ne croyais pas que cela soit possible. Alors, je me suis lancé à la découverte de ce phare, ce que, d’ailleurs, j’aurais du faire depuis longtemps. C’est le seul phare de France encore gardé par des hommes, même s’il est automatisé. Et ce n’est pas le Service des Phares et Balises qui le gère, mais bien le Syndicat Mixte auquel j’avais envoyé ma lettre de candidature. Il est situé à 7 km au large de l’estuaire de la Gironde, sur des hauts fonds, un plateau rocheux découvert à marée basse. C’est un Monument Historique, car il date des débuts du 17° siècle. De fait, je ne serai pas seul dans ce phare, et ceci pour deux raisons. La première est que les gardiens sont retenus sous forme d’un tandem. La seconde est que ce phare est ouvert aux visites du public, tous les jours en été, mais lors des fins de semaine uniquement lorsque je prendrai mon poste, dans un peu plus d’un mois. J’ai rendez-vous le 16 septembre. Avec le courrier d’acceptation de ma candidature, sont joints une formule de contrat de travail à retourner signée et une définition de mon poste.

Même si le fonctionnement du phare est automatisé, les gardiens ont de nombreuses occupations qui doivent bien remplir leurs journées. Maintenance du matériel, entretien des lentilles, polissage des boiseries, nettoyage des sols, recharge des réserves d’eau douce, menus travaux de menuiserie, peinture, plomberie, voire électricité, … auxquels viennent s’ajouter le devoir de vigilance et de surveillance de la navigation maritime (il faut éventuellement alerter les bateaux s’ils font mauvaise route) et l’écoute des avis nautiques relatifs à la météo et à l’état de la mer. De plus, lors des journées d’ouverture au public, il faut se transformer en guide afin d’assurer une visite qui plaise à des groupes d’une vingtaine de touristes qui ne sont là qu’à marée basse. Dans ma lettre de candidature, je parlais de « vivre libre »; en aurai-je le temps ?

14 septembre 2019.

L’agitation commence de me gagner; il me faut préparer mes bagages en ne retenant que le nécessaire pour vivre dans ce phare pendant quinze jours, sans oublier des draps ou un sac de couchage.A la suite de quoi, retour sur la terre ferme pour huit jours de pause. Ne souhaitant pas faire tous les quinze jours de longs trajets entre Cordouan et mon domicile terrestre, je suis à la recherche d’un appartement, un petit studio du coté de Royan.

Toutefois, j’ai décidé d’emporter quelques objets dont, bien sincèrement, je ne peux pas me passer. Mon appareil photo, mon ordinateur portable.Je suis avisé qu’il n’y a pas le wifi dans ce phare, mais l’ordi me servira pour écrire, pour lire (je téléchargerai d’ici le départ, c’est dans deux jours, quelques e-books) et pour regarder deux ou trois films. J’ai déjà chargé « Paris Texas », de Wim Wenders, ma pellicule favorite. Je rajoute une petite statuette en terre cuite, réalisée par ma filleule. Elle fait partie d’une collection de trois statuettes consacrées aux femmes, non !, à la femme. Je vous en parlerai un autre jour. J’ai pris également un bouquin, au sens propre du terme. Il s’agit de l’un des dix volumes de la collection « Tout Simenon » publiée chez Omnibus. Il y a là une dizaine des histoires policières du Commissaire Maigret, écrites sur papier bible. Enfin, j’emporte une photo, dans son cadre, de mon épouse et de mon fils. Tout doit tenir dans un sac à dos !

16 septembre 2019

Je suis à l’heure au rendez-vous fixé à Blaye, où se trouve le siège du Middest. Un entretien avec l’un desresponsables du Syndicat Mixte permet, à eux comme à moi, de faire connaissance et de bien définir les modalités de ce contrat. Nous partirons dans quelques heures, lorsque la marée sera bien basse. Il faut environ 35 à 40 minutes pour rejoindre le phare, que ce soit depuis Royan, en rive droite de la Gironde, ou depuis Le Verdon, en rive gauche. C’est de là que nous partirons, mais c’est à 75 km de Blaye. Une voiture de service et son chauffeur nous conduisent donc au port du Verdon.

Une fois sur le bateau, une petite vedette capable d’accueillir une quinzaine de passagers, l’émotion me gagne. J’essaie de la tromper en faisant quelques photos, jouant de l’objectif, utilisant même la fonction caméra. Je ne me souviens pas d’avoir pris un bateau de ce petit format pour une navigation de plus d’une demi-heure. La sensation est très différente de celle qui est ressentie sur un gros bateau, nous sommes beaucoup plus proches de l’eau, faisant corps avec les petites vagues.

Avant d’arriver, mon accompagnateur me demande de sortir de mon sac à dos le sac étanche qu’il m’était demandé d’avoir. Je dois y placer l’appareil photo, le téléphone si j’en ai un, le PC portable, mes papiers, l’argent de poche et tout ce qui représente de la valeur pour moi. Le phare se dessine devant nous, haute tour de pierre. Alors que nous en sommes encore loin, le bateau s’arrête, nous devons poursuivre à pied. 10 à 15 minutes de marche sur le sable, sur des rochers parfois glissants, avec de l’eau qui souvent monte jusqu’à mi-cuisse. Voilà pourquoi nos effets de valeur doivent être placés à l’abri !

Nous y sommes. Mon accompagnateur me sert de guide et me fait visiter le phare : 67 mètres de haut occupés par l’appartement du Roi, où d’ailleurs aucun roi n’a jamais mis les pieds, et son sol de marbre, la chapelle voûtée N.D. de Cordouan au 2° étage, puis les étages plus techniques avant d’atteindre les locaux attribués aux gardiens et, enfin, la lanterne proprement dite et sa lampe de 2000 watts. 301 marches … La portée des trois battements toutes les 12 secondes est de 17 à 21 milles, soit près de 40 km. Encore quelques explications, quelques consignes, quelques rappels quant au fonctionnement de la radio, et, surtout, surtout, l’information selon laquelle je serai seul pendant toute cette première semaine. Car celui qui devait faire tandem avec moi est tombé malade et n’a pu être remplacé. Cette information m’effraie quelque peu. Je me sens assommé par les responsabilités que je ne vais pouvoir partager avec personne. Je sais bien que ce phare est capable de fonctionner tout seul, mais quand même … Mon accompagnateur repart à pied, rejoindre l’embarcation qui l’attend. Il ne doit pas s’attarder, la marée montante va débuter.

Seul, je suis seul, quasiment au sommet de cette tour de pierre, si belle et si harmonieuse de jour. Mais la nuit, elle est presque invisible quand on est à ses pieds, alors qu’elle éclaire l’horizon par flashes éblouissants.

Du 17 au 22 septembre 2019.

J’ai pris possession des lieux et je m’habitue très bien. Aucun sentiment d’enfermement, de confinement, de privation de liberté, bien au contraire. Je me sens libre.

La journée se passe à réaliser les travaux définis dans le cadre de ma mission. Je me suis élaboré une sorte de planning, mais cela laisse du temps. Qui est mis à profit pour sortir sur le plateau rocheux qui porte le phare, afin de faire un peu de pêche à pied, des crabes ou des tourteaux qui pullulent dans les rochers et que je fais cuire, accompagnés de quelques crevettes roses. Il y a un équipement de pêche dans le phare, mais je ne m’y suis pas encore lancé.

Le temps est calme, la mer n’est parfois qu’à peine striée par quelques ridules. L’amplitude des marées est au plus bas, entre 39 et 47. Cela a permis à une petite colonie de phoques de venir gambader à quelques brasses du phare. J’ai réussi à les photographier. Hier, c’est un fou de Bassan, sans doute épuisé, qui est venu se poser devant l’entrée du phare, à quelques mètres, sur un rocher un peu proéminent. Il y est resté près d’une heure, sans vraiment bouger, et puis est reparti. Les mouettes et les goélands, quant à eux, tournent en rond dans le ciel et poussent leurs criaillements peu agréables.

Hier encore, je suis monté, en fin d’après-midi, sur la couronne sommitale. La mer était devenue un peu agitée et les vagues serrées étaient toutes couronnées d’une frange d’écume. Je me suis imaginé être un berger à la tête de milliers de moutons.

Phare de Cordouan, le 16 octobre 2009 (C)Travers/SIPA

Quand vient la nuit, la température encore tiède permet de s’asseoir à l’extérieur et d’écouter le bruit des vagues, le bruit léger du vent. Curieux comme je ressens cette solitude, que je voyais parfois être un peu celle d’un prisonnier volontaire, devenir un moment de liberté. Tout à l’heure doit arriver mon co-gardien, profitant des derniers moments de temps clément.

Du 23 au 30 septembre 2019.

Nous venons de passer l’équinoxe d’automne et le temps s’en ressent. Il fait beaucoup de vent. Il fait plus froid. Les nuages donnent l’impression de rouler sur l’océan. Il devient difficile de se tenir sur la galerie extérieure, tout en haut du phare. Et pourtant quel panorama sublime, quels tourments dans les vents contrariés et dans les embruns qui montent jusqu’à cette hauteur. J’ai fait visiter le phare à mon équipier, tout comme on me l’a fait visiter voici à peine une semaine. Cela me paraît si loin déjà. Il en est resté muet, la bouche ouverte ! Il faut dire que le paysage est à couper le souffle au sens littéral, tant le vent est puissant.

C’est un artiste ! A coté des écrits de Georges Simenon, il a déposé deux ou trois carnets de croquis et des crayons, feutres et marqueurs. Il est volontaire, tout comme moi, et veux faire une expérience, ainsi qu’il dit. Ce qu’il dessine n’est pas figuratif. C’est un plasticien contemporain et je ne comprends pas toujours les impressions, les sentiments, les émotions qu’il veut retranscrire dans les courbes et circonvolutions en 3D qu’il trace sur le papier. Alors, nous en discutons longuement, en restant bien enfermés dans notre petit logement en haut de la tour, assis au fond de nos fauteuils.

Le coefficient de marée est impressionnant, 108 à 115, à marée basse, la mer se retire très loin. Malheureusement, nous ne pouvons guère en profiter tant le vent est puissant et les grains inattendus. A marée haute, les bases de notre tour sont affrontées par les vagues déferlantes qui viennent s’y écraser, libérant des gerbes de mousse et d’écume pratiquement jusqu’à la lanterne. Le vent souffle et secoue le bâtiment qui résonne et vibre.

Il aime bien la petite sculpture que j’ai apportée avec moi. Elle représente une femme assise, tenant sur son corps une sorte de couverture, de serviette, la cachant intégralement à l’exception des genoux et des pieds qui dépassent de part et d’autre. Je n’ai jamais su lui donner une signification, mais je l’aime. Ensemble, nous regardons « Paris, Texas ». Sans un mot. C’est un film sur des douleurs d’hommes …

1er octobre 2019.

La relève aurait du avoir lieu aujourd’hui. Par radio, nous avons été avisés qu’il n’en serait rien, tant la tempête gronde. Nous attendrons quelques jours supplémentaires.

Texte écrit lors d’une session d’Ecriture Créative (Sophie Collignon/UIAD)



		
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Atelier d’écriture VIII

Printemps (des poètes)

7 mars 2016

D’une feuille mordorée qui pour ma reine deviendrait oiseau
Je n’ai gardé que les nervures brunes et boisées
Et comme sur un attrape-rêves mon poème s’y est déposé
Remontant à la source du chant léger comme un bateau

Loisir d’aimer mourir d’aimer comme une amante libérée
Tu me prends par la main et me guide entre vers et césures
Cicatrisant de mon cœur et de mon âme les lourdes blessures
M’emportant derrière le voile de tes cheveux dénoués

Quand le désir m’enflamme à regarder tes yeux qui aiment
Et que le balbutiement de tes lèvres évoque d’autres horizons
Se dissipe ma peine et s’élèvent de douces chansons
Qui bâtissent un autre monde là où le vent court après lui-même

Collages exquis

4 avril 2016

Comme chaque premier lundi du mois, dans la poussière et la sueur du gymnase, il soulevait les haltères à force de « han » et de souffles bruyants. Son ventre rebondi qui débordait du tee-shirt et se déployait sur le short ne lui donnait pas l’air le plus adapté pour lever de la fonte. Qu’importe. Il était seul et personne n’était là pour l’applaudir ou le siffler. Et l’état de ses muscles ne regardait que lui.
Entre deux levers de poids, des idées lui revenaient en vrac et notamment l’une d’elles. Hier au soir, avec sa petite amie, tous deux habillés mais dans le même lit, ils s’étaient disputés afin de savoir si leurs prochaines vacances devaient se passer au Canada, sur la rive ouest des chutes du Niagara, ou dans les Cinque Terre. La discussion avait rapidement tourné à l’absurde puisqu’ils s’étaient affrontés sur l’aspect des tomates : étaient-elles assez mures pour en faire une ratatouille avec les courgettes enrubannées qui attendaient sur le balcon depuis plus d’une semaine ?
Cette confrontation n’avait rien d’exceptionnel. Quelques jours auparavant, il s’agissait de savoir si l’insecte qui cognait régulièrement au plafond de la pièce était une guêpe (auquel cas il fallait l’écraser !) ou une abeille (auquel cas il faudrait la faire sortir de la chambre !). Seul le diamètre de l’abdomen de la bête aurait pu les départager. Mais comment mesurer la taille et le poids d’un hyménoptère ?
Sur le mur opposé de la pièce où ils dormaient, une œuvre récente d’un de leurs amis représentait une sorte de Joconde sans visage. Comme vous le savez probablement, la Joconde, la vraie, est célèbre pour son sourire incertain, énigmatique et mystérieux. Alors comment apprécier et comprendre le sourire d’une Joconde sans visage ? Et pourtant, chaque jour qui passait lui apportait quelque commentaire à propos de ce tableau muet et pas si inexpressif que cela.
C’est ainsi que les parfums crépusculaires et bénévoles qui inondaient leur appartement lui remontaient à la mémoire et lui rappelaient tantôt de grands oiseaux aux ailes déployées et aux pattes longilignes, qui venaient se cogner au lustre, tantôt les formules alambiquées des annonceurs publicitaires de sa radio favorite : « les prix les plus bas », « le blanc le plus blanc », « la satisfaction la plus intense », « les conditions préférentielles les plus exceptionnelles », …
La ceinture de force qui retenait son ventre tirait de plus en plus et lui causait douleur et inconfort. Malgré tout, il rajouta 1500 grammes à droite et 1500 grammes à gauche de son haltère et se reprit à deux fois pour la soulever au-dessus des épaules. Ceci fait, il la laissa retomber sur le parquet où elle enfonça quelques lattes et se coinça définitivement entre deux poutres maîtresses. Il en conclut que, pour un haltérophile, les idées vagabondes n’étaient pas les plus sûres.

Equilibre Bidon-Œuvre de Stéphane Rozand (C)


Le songe du sculpteur

2 mai 2016

Avec plus ou moins de succès, j’ai tout dessiné, tout imaginé, …. Jusqu’à ce jour.
Quand j’étais plus jeune, je me plaisais à sculpter des corps, tout particulièrement ceux des femmes, m’attardant sur les formes et les courbes. J’aimais ces statues qui décorent désormais mon jardin.
Puis j’ai connu ma période des visages, portraits en relief cherchant à traduire des sentiments et des expressions: joie, colère, plénitude, face de sauvage, mère alanguie devant son enfant ou jeune fille en extase.
C’est alors que m’a gagné le goût de l’abstraction, ne serait-ce que parce que les créations antérieures ne m’apportaient pas de suffisante satisfaction. Tout mon travail restait incomplet, imparfait, au regard de mes sentiments envers les hommes ou la société. J’ai alors traversé de longues périodes sans rien créer, sans rien imaginer même. Dès mon réveil, soleil ou pas, je tournais en rond, cherchant une idée, attendant une étincelle.
L’écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, me semblent être des arts de narration; ils racontent une histoire, tournent autour, lui donnent du corps et de la profondeur, un sens, une direction, quelque chose qui interpelle et suscite réactions et commentaires.
Tel ne me semble pas être le cas de la sculpture qui, comme la photographie, cherche à saisir un instant ou se veut totalement abstraite. Prenez « L’arbre à palabres »(1). J’aime cette forme douce, étirée, aussi accueillante qu’un hamac, mais sur laquelle il est bien difficile de s’asseoir à plusieurs (afin de palabrer), alors que la position couchée y paraît plus naturelle. Face à cette sculpture, pense-t-on à quelques échanges, tant sur la politique du village que sur l’éducation des enfants ? Non, la forme nous aspire, davantage encore avec sa boule de bois, et ne nous invite pas à la moindre réflexion philosophique.
Prenons encore, si vous le voulez bien, « L’Equilibre Bidon »(2). Voilà une œuvre esthétique dont le propos est élémentaire: la chute d’une pile de futs de 210 litres, barils de pétrole récupérés. Mais, honnêtement, en la regardant, vous y pensez, vous, au pétrole ? A son prix, ou trop haut, ou trop bas, un prix objet de tous les chantages et où personne ne se retrouve ?
Aujourd’hui, je rêve d’une œuvre totale, d’une ambition bien particulière. Comment représenter l’absence d’amour, l’absence de solidarité, l’absence de tout ce qui fait société . C’est facile, me direz-vous. Les Etats (ces jours-ci, l’Autriche à l’égard de l’Italie) font des œuvres en forme de murs, de palissades, de grillages, de miradors. Mais qu’y a t-il derrière un mur ? Rien de plus que devant le mur. Les mêmes frères et sœurs humains, mais pas toujours de la même couleur de peau, ni du même dieu, ni du même compte en banque.
Alors, c’est plutôt le vide que je veux représenter, l’inexistant, l’absence. Une grande sculpture du vide.
Mais comment représente-t-on le vide ? Comment le découper dans l’espace ? Comment le délimiter au sol ? Est-ce l’ombre, est-ce la lumière qui peut définir le vide ? L’ombre nous ferait un grand cube noir profond dans lequel on entrerait sans porte à franchir, mais où chacun cognerait son voisin, sa voisine, comme des handicapés physiques sans repères.
La lumière, celle d’un astre ou d’une feuille d’étoiles, dans le même cube, serait si éblouissante que l’on n’y verrait pas davantage son voisin.
Le vide n’est-il pas également le silence ? Comment placer une œuvre vide dans la nature, sur le chemin de Vatilieu ? Qui fera taire les merles, les rossignols et les grillons des soirs d’été ? Et la bise du vent, comment la réduire à l’inexistant ?
Est-il un artiste, un seul, qui ait réussi à sculpter le vide, le néant, le refus d’écouter et de comprendre ? Modestement, c’est cela que je veux faire, désormais.


1) Xavier RIJS – 2011
2) Stéphane ROZAND – 2012

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Escale à Gaziantep

Premier jour.

L’avion venait de s’immobiliser sur le tarmac, à peu de distance du seul et unique grand bâtiment de l’aéroport. Un autobus long, large et bas de plancher, spécialement conçu pour le transport des passagers entre l’avion et l’aérogare, s’approchait déjà.

Dans quelques instants, la première étape de son trajet sera accomplie. Parti de Bruxelles, Skander aura mis les pieds sur le sol turc, à l’aéroport de Gaziantep. Plus exactement sur la commune d’Oguzeli d’où il devra encore rejoindre la capitale de l’Anatolie du Sud-Est.

L’embarquement s’était passé sans aucune difficulté, ses papiers étaient tous en règle et il n’avait montré aucune réticence à tendre son passeport. Parti hier vers 14 heures 30 de Bruxelles, il était arrivé à l’escale d’Istanbul à 19 heures, d’où il aurait dû repartir deux heures plus tard. Que s’était-il passé ? Mauvaise orientation ? Mauvaise information ? Suppression du vol ? Toujours est-il que le premier départ pour Gaziantep, par Pegasus Airlines, ne s’était pas présenté avant 8 heures du matin.

Certes, il lui avait-il fallu dormir recroquevillé sur une banquette de l’aéroport, mais ce retard avait son avantage. En lieu et place d’une arrivée en pleine nuit, avec les difficultés de déplacement et de recherche d’un hôtel que cela impliquait, c’est en plein jour qu’il était sur place. Les dernières minutes du vol lui avait même permis de découvrir la région : une sorte de plaine plus ou moins vallonnée, cultivée à l’extrême si l’on considère le nombre incalculable de parcelles que la vue aérienne permettait de découvrir. Se rappelant ses rapides lectures, Skander supposait voir de haut des plantations d’oliviers et surtout de pistachiers, peut-être des champs de coton.

Il est près de 10 heures et il a faim, la compagnie n’ayant rien proposé de gratuit pour ce vol intérieur. La chaleur sèche l’essouffle et l’épuise.

Il se dirige vers les guérites d’entrée sur le territoire turc. Les formalités se déroulent sans aucune remarque, son passeport français est largement valable au-delà des six mois requis après son retour qu’il a déclaré pour dans une semaine, voire quinze jours. Il récupère son unique bagage, un gros sac à dos, sur le tapis d’arrivée et cherche la sortie, non sans passer par un guichet bancaire où il change une petite partie de ses réserves financières, supposant que les cours ne doivent pas lui être très favorables dans ce lieu incontournable. Un petit café, turc, au comptoir du bar de la salle d’arrivée et le voici hors de l’aérogare. De nombreux bus, de très nombreux taxis jaunes labellisés  »Güven » attendent sur le parking extérieur. C’est le bus qui fera l’affaire pour couvrir les 18 kilomètres qui le séparent du centre-ville, le tout pour 9 livres turques et 35 minutes de trajet. La chaleur est toujours aussi écrasante et seule la climatisation du bus permet de la supporter.

Gaziantep. La ville est endormie sous la canicule et la poussière. Il quitte le bus lors d’un arrêt en plein centre-ville, arrêt qu’il pense proche des vieux quartiers traditionnels. Il se guide à l’aide d’un plan recopié avec l’ordinateur, mais il est bien lacunaire. Il est difficile d’éditer un plan détaillé pour une aussi grande ville que celle-ci: Gaziantep a près de deux millions d’habitants. Sac sur le dos, tee-shirt collé sur la peau, Skander se met à la recherche d’un restaurant ou d’une gargote où il pourra trouver de quoi se nourrir un peu et se désaltérer surtout. C’est ce qu’il trouve bientôt, sur un boulevard, à l’enseigne d’un  »Kebap », un nom qui ne fait pas beaucoup de différence avec les Kebab des banlieues européennes. Celui-ci ne vend pas d’alcool, donc pas de bière, il faut se contenter d’une eau minérale gazeuse. A l’issue de ce rapide repas, Skander entreprend de rechercher un lieu pour passer la nuit, un hôtel pas trop cher et au cœur de la cité. Après l’échange incertain de quelques mots d’anglais avec le restaurateur, celui-ci lui accorde la possibilité de laisser son sac derrière le comptoir, au pied du tableau électrique, et lui indique la direction de deux ou trois petits hôtels modestes mais de bonne réputation. Skander part à leur découverte.

Le quartier ancien est fait de maisons basses, en pierre jaune, blanche ou claire. Le crépi n’existe pratiquement pas. Les fenêtres sont peu nombreuses et presque toutes protégées par des grilles en fer forgé. Nombre d’entre elles sont situées sur des avancées au-dessus de la ruelle, sorte de balcons fermés. Ces avancées sont parfois si importantes que les premiers étages de chaque côté de la ruelle se touchent presque. Les fenêtres sont souvent occultées par des moucharabiehs de bois sculpté. Les toits ne sont généralement que des terrasses d’où l’on aperçoit des arbustes fleuris, bougainvilliers et hibiscus. Les ruelles pavées sont étroites, si étroites que la lumière n’y pénètre que partiellement. Et comme l’air circule dans tout ce quartier que son plan lui indique être  »Bey Mahalessi » ( »Mahalessi » qui semble vouloir dire quartier puisque ce mot est répété à intervalles réguliers sur sa carte), l’ambiance y est presque plus fraiche qu’auparavant sur les boulevards. Et bien plus silencieuse ! Lorsqu’il y a un intervalle entre deux maisons, afin de laisser vivre une cour intérieure ou un jardinet, cet espace est fermé de hauts murs. Les portes étroites et arrondies comme un porche découpé dans ces murs, se parent d’une belle alternance de pierres blanches et de pierres noires, sorte de damier. Parfois, les piliers verticaux s’ornent d’un petit chapiteau. Toutes ces ruelles se ressemblent et l’on s’y perd. Certaines d’entre elles n’ont même pas de nom, mais un simple numéro : 33021, 33022, 33023 ou encore 47008, 47009 … tout y est très minéral et la végétation se réfugie dans l’espace privé des habitations.

Après quelques hésitations, quelques erreurs d’itinéraire, quelques retours sur ses pas, Skander trouve un petit hôtel, situé rue Hidir,  »Hidir Sokak », dont le prix est raisonnable. Il fait affaire avec le patron, lui règle deux nuits d’avance, lui laisse ses papiers d’identité et repart chercher son sac à dos.

A son retour, il s’installe dans sa chambre. Les escaliers de pierre qui permettent d’y accéder sont bordés de balustrades et de rambardes en fer forgé. La chambre est une pièce en parfaite harmonie avec le décor des ruelles qu’il vient de traverser. Les murs sont nus, de la même pierre que celle que l’on voit à l’extérieur. Pour les habiller, de lourdes tentures débordent de la fenêtre protégée par une grille de fer forgé. Le plafond en soupente est habillé de bois blond et le lit, vaste, est orné d’une tête de lit en bois sculpté, sorte d’arabesque noire.

Epuisé, Skander s’allonge. Il étudie son plan de plus en plus froissé et fragile, se rend compte que son hôtel est situé à quelques centaines de mètres à peine de la Citadelle de Gaziantep. Il ira la voir demain. Il cherchera également comment rejoindre la gare routière, l’ »Otogar », où il a rendez-vous dans 48 heures avec un certain Ahmed.

Pour l’instant, il dort. Il est 17 heures.

Syrian refugee men sit at a refugee camp in Nizip in Gaziantep province, near the Turkish-Syrian border March 17, 2014. Aleppo continues to bear the brunt of the civil war, in which about 140,000 people have died. Almost two years after rebels grabbed half of the city, they are now on the defensive, with government forces advancing on three sides. Turkey began building its refugee camps near the border in mid-2011, little knowing the war would last so long and bring such vast numbers of people, many of them women and children. More than 220,000 Syrians are living in the Turkish camps, but some three times that number struggle to exist outside them. Some try and eke out an existence around southeast Turkey, the country’s poorest region. Picture taken March 17, 2014. To match SYRIA-REFUGEES/ REUTERS/Murad Sezer (TURKEY – Tags: POLITICS SOCIETY) – RTR3IN3S

Deuxième jour.

Skander joue au touriste à Gaziantep. Il a marché des kilomètres et des kilomètres, en commençant tôt ce matin, quand il faisait moins chaud. Il a déjà visité la Château et ses douze ou treize tours, situé sur une petite colline, une surélévation de deux ou trois dizaines de mètres. Le plus intéressant dans ce château dont on ne visite pas l’intérieur est l’hommage rendu aux habitants de la ville qui se sont battus en 1920 et 1921 contre les occupants français, une résistance qui dura onze mois et qui fit de très nombreuses victimes.

Ce fut ensuite un rapide passage au Bazar des Chaudronniers, en fait un souk spécialisé dans la fabrication et la vente des multiples objets de la vie quotidienne en cuivre martelé, repoussé; des tasses, des sous-tasses, des coupelles, des plateaux, des cafetières, des théières à long col, des services à thé complets, des plats à poisson, des pipes à eau, …

Après avoir rapidement mangé deux petits  »lahmacun », des petites pizzas ultrafines à la viande hachée, qu’il a achetés auprès d’un marchand des rues, le voici attablé au café  »Tahmis ». Il n’est pas seul ; les habitants de Gaziantep y sont nombreux, les touristes également. C’est un très vieux café, grand comme un théâtre, au plafond de bois en berceau renversé. Une impression qui est renforcée par les vitraux qui surmontent la porte d’entrée et les deux fenêtres latérales. Skander a commandé un café réalisé sans café, mais avec des graines de pistache torréfiées; c’est la spécialité du  »Tahmis », une spécialité gratifiée de tous les bienfaits possibles et imaginables, en particulier pour le cœur, la circulation sanguine et … les cordes vocales. Sur la terrasse, certains fument le narguilé. L’odeur doucereuse, un peu écœurante, de pomme, de miel, de tabac sature l’air immobile. A l’entrée du café, un juke-box moderne diffuse une musique lancinante. Son écran vidéo précise qu’il s’agit de  »Gülümcan », une mélodie composée par Ahu Saglam.

Un couple proche de la trentaine, comme lui, déguste un café identique à la table voisine, l’accompagnant de pistaches grillées pour lui et de quelques  »baklavas » dans une soucoupe pour elle. Ils parlent, entre eux, anglais et arabe. Skander ne parle que français et anglais. Il engage la discussion.

  • C’est beau, ici…
  • C’est la première fois que vous venez ?
  • Oui, je suis arrivé hier par avion, mais je ne pense pas rester ici longtemps.
  • Vous êtes venu pour faire du tourisme ? Nous, ce n’est pas le cas. Nous sommes Syriens et cela fait maintenant un peu plus de deux ans que nous vivons ici. Ce n’est pas facile.
  • Vous êtes des réfugiés syriens ?
  • Oui, tu vois ma fiancée, elle s’appelle Sirin. Et moi, c’est Raman. On était étudiants à Alep. Moi, je suis kurde. Il fallait qu’on parte.
  • T’as quel âge ? Tu t’es battu à Alep ?
  • Comment veux-tu que je me batte ? Avec qui ? Contre qui ? Je suis musulman de confession d’origine, mais je ne pratique pas. Je ne pratique plus, va savoir pourquoi ? Si je me bats, c’est contre les islamistes fous et contre l’armée de Bachar. Deux adversaires à la fois, ça fait beaucoup, tu trouves pas ? Et puis Sirin, elle est druze, tu vois la difficulté ?
  • C’est facile pour passer de l’autre coté ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
  • Voir, je sais pas, moi. Ils sont nombreux les types comme toi, ici à Antep ?
  • Oh oui, alors. Moi, en arabe, je dis Aintab. La Turquie nous accueille bien, mais maintenant, il y a un peu de tout. On peut plus rester là. Tu vois, nous on habite en ville parce qu’on est venus en fin 2013. Mais maintenant il y a des camps pour ceux qui arrivent ; c’est bien organisé. Y a des camps à Islahiye, à Karkamis, à Nizip. On te délivre un papier de réfugié. Avant, t’avais droit à de l’argent toutes les semaines, maintenant ils ont diminué l’attribution, y a trop de monde.
  • C’est pour ça que toi et ta copine vous êtes en ville ?
  • Moi, j’ai un boulot, c’est au noir, mais je gagne un peu pour vivre en faisant le service dans un restaurant, le soir. Faut pas que j’ai des problèmes. Mais toi, qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
  • Voir, je te dis. C’est loin la première ville ?
  • Non, Alep, c’est pas loin, en moins de deux heures, tu fais ça en voiture. Il suffit de trouver quelqu’un qui t’indique où passer et quelqu’un qui te reçoive de l’autre côté. Le problème c’est qu’il faut bien choisir ta tribu ! Et surtout la reconnaître au premier coup d’œil quand tu rencontreras des miliciens, sinon …
  • Vous deux, qu’est-ce que vous voulez faire ? Vous allez rester ici ? Ou partir plus loin ? C’est pas un peu abandonner son pays ?
  • J’ai plus de pays ! C’est sûr que je voudrais rentrer, mon pays c’est la Syrie, c’est là-bas. C’est ce que je veux. C’est rentrer dans mon pays. Mais tu crois que j’ai le choix ? Tu crois qu’avec Sirin, on a le choix ? On voulait étudier. Ici, on a fait des demandes d’aide pour s’inscrire à l’Université, mais on nous les a toutes rejetées.
  • Alors, tu continues la route ?
  • Oui, mais à pied. Je vais partir seul d’abord. Je vais aller à Izmir et je prendrai la mer pour rejoindre la Grèce. Une fois là-bas, mon objectif, c’est l’Allemagne. Et je ferai venir Sirin. Je peux pas partir avec elle, c’est trop dangereux. Il y a bien trop de gens qui sont morts en route.
  • C’est cher pour payer un passeur ?
  • Si je fais tout à pied, c’est 3000 dollars au moins depuis ici. Pour prendre un vrai bateau à Izmir et arriver en Italie par exemple, c’est le double. Faut payer un faux passeport. En avion, je te dis pas.
  • Où tu trouves l’argent ?
  • Je fais des économies. Sirin également. Et puis j’emprunte à tous ceux que je connais et qui peuvent m’aider. Je rembourserai quand je serai arrivé en Allemagne.
  • T’as quelqu’un qui l’a déjà fait ?
  • J’ai un ami, Nizar, il a 28 ans, il est au Luxembourg. Il est parti d’Alep et est passé en Jordanie, en Egypte, au Liban, en Turquie, en Grèce, en Macédoine, en Serbie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne et au Luxembourg. Quand il est arrivé en Turquie, ici, il a appris que sa mère avait été tuée dans un bombardement, alors il est retourné à Alep pour l’enterrer et il est revenu ici. Maintenant, il est serveur dans une brasserie au Luxembourg. Tu m’as toujours pas dit ce que tu veux aller faire en Syrie.
  • Je veux aller combattre.
  • Tu es fou ! Tu viens d’où ?
  • De Lille, c’est au nord de la France.
  • Et tu veux rejoindre qui ? L’Etat Islamique, ou Bachar, ou d’autres groupes rebelles comme Al-Nosra ou d’autres encore ? Tu es fou, qu’est-ce qui t’amène à faire ça ? Il y a cinquante groupes dans le pays, qui se battent chacun pour une cause différente, et les uns contre les autres.
  • Je veux me battre parce que c’est la seule cause qui vaille quelque chose actuellement, qui peux faire changer la place des arabes dans le monde.
  • T’es arabe, toi ?
  • Je sais pas ce que je suis. Mon grand-père est venu en France, dans les années 50. Il s’était installé dans la banlieue parisienne. Il a fait venir ma grand-mère. Et mon père est né en France, en 1960. Il s’est marié en 1985 avec une cousine lointaine venue de sa Tunisie, de Gabès. Et moi, je suis né en 1989. J’ai 27 ans, ça fait 27 ans que je suis français. Mon nom, c’est Skander. Depuis l’époque de mon grand-père, ma famille vit en France et on nous dit encore qu’on est des Arabes ! Je sais même pas ce que c’est le pays de ma famille, je suis jamais allé en Tunisie !
  • Mais t’es Français ? T’as une carte d’identité ou un passeport ?
  • Bien sûr ! Je suis Français sur le papier, mais ça va pas plus loin. Dans mon quartier, là-bas à Lille, on est un sur deux à pas avoir de boulot. Et quand t’arrives à en avoir un, c’est un truc de misère pour quelques jours, et après on te vire parce que ta gueule elle plait pas.
  • Alors, tu quittes ton pays, comme moi, et tu me le reproches. Tu vas aller rejoindre les islamistes, sais-tu seulement qu’ici, à Aintab, y en a qui ont défilé en voiture, avec leurs drapeaux noirs et les klaxons le 15 novembre pour fêter les attentats de Paris, ceux du Bataclan et des bistrots ? Moi, si je m’en vais, c’est pour sauver ce qui me reste de mon humanité.
  • Je te reproche rien, faut pas croire. Et puis, c’est pas les islamistes que je veux rejoindre. C’est les chiites ! Pas le Hezbollah, mais les villages, les deux villages chiites qui sont au nord d’Alep. C’est pas pour Assad qui matraque son peuple. C’est pour une cause plus grande, celle de l’identité arabe.
  • Les islamistes aussi, ils parlent de ça …l’identité …
  • Je sais, ils invoquent la possession d’un territoire arabo-musulman. Moi, je veux parler d’une identité culturelle, du fait que les arabes peuvent décider eux-mêmes de leur avenir. Par exemple, c’est aux Syriens de régler le sort d’Assad, pas aux Européens ou aux Américains ! Pas plus aux Russes, d’ailleurs ! C’est ma lutte pour une forme d’humanité, à moi aussi.
  • Tu vas pouvoir les rejoindre ? Pourquoi t’irais pas avec les Kurdes ?
  • Parce que c’est pas leur but. Tu m’excuseras, mais ils se battent, bien, pour un territoire, leur territoire et leur identité. Mais leur cause, c’est pas l’identité arabe.
  • Et tu passes comment et quand ?
  • Demain, … j’ai un contact.
  • Je peux que te souhaiter bonne chance. Tu sais, Sirin, elle est druze, elle peut te dire la même chose.

    Skander se lève, paye sa consommation au bar avant de partir. Au passage, il jette un coup d’œil aux journaux froissés et mal repliés,  »Metropol » et  »Guncel », qui traînent sur une table. Leur première page est couverte d’illustrations : match de foot, accident de la circulation et personnalités locales en train de tenir un discours ou de se faire prendre en photo.  »Gülümcan », cette mélodie triste, est encore diffusée dans le café.

Troisième jour.

Skander s’est levé tôt. Il a bien déjeuné et réglé son hôtel. Il a endossé son sac.

Cela fait plus d’une heure qu’il marche vers le nord de la ville.
La circulation est dense, cahotante, bruyante. La foule se presse et se bouscule sur les trottoirs, en direction du travail ou des achats à faire dans la matinée. La chaleur qui monte et la poussière font un mélange difficile à respirer. Son chemin croise une ligne de tramway, l’une des deux que possède la ville. Il a lu, avant de quitter la France, que les rames d’occasion venaient de Francfort et de Rouen, mais il n’est pas certain qu’elles soient toutes utilisées, par manque de compétence technique. Il passe au-dessus de la gare des trains.

Il doit rejoindre l’ »Otogar » où Ahmed devrait l’attendre. Il ne le connait pas, sinon ce qu’on lui en a dit sur Internet, il y a quelques temps déjà. Ahmed est un passeur qui vit dans un petit village près de la frontière. Avant, il était trafiquant de cigarettes. Maintenant, il fait passer, dans un sens ou dans l’autre. Comme il est kurde, il y a des gens qu’il ne fera pas passer, en principe, mais il n’est pas très regardant. Skander ne connaît pas son tarif. Cela doit dépendre de celui qu’il fait passer et de ce qu’il lui raconte, un peu à la tête du client. De toute façon, il faut se montrer un peu généreux si on veut avoir des garanties sur ceux à qui on va être remis. On lui a parlé de 200 à 1000 dollars, ça fait large …

Le voyage a été long et silencieux. Il a passé la frontière au sud du petit village de Demirisik, se faufilant entre les oliviers, dans une terre sèche et caillouteuse, et en contournant les talus en demi-lunes, barcanes destinées à camoufler des soldats ou des chars.

Skander est en Syrie.